La traduction des expressions imagées : à l’épreuve du sens
Résumé
Comment inviter les étudiants à repenser leur approche de la traduction des textes antiques en dehors de l’exercice académique et tant redouté de la version latine ou grecque ? Nous proposons ici deux activités visant à amener les apprentis-traducteurs, sur la base d’une observation et d’une réflexion collectives, à définir eux-mêmes leur « cahier des charges » en fonction de la nature du texte-source et du public ciblé et à choisir la stratégie de traduction qui leur semble la plus apte à préserver le caractère insolite ou au contraire commun des expressions en version originale.
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Texte intégral
Dans son traité De Senectute, Cicéron, vantant la vigueur intellectuelle du vénérable Lucius Appius, demeurée intacte malgré le poids des ans, évoque son animus intentus tamquam arcus. La majorité de mes étudiants de classe préparatoire qui se sont vu proposer cet extrait en version ont jugé pertinent de rendre l’expression en français par « vigilant/attentif comme un arc ». Ce non-sens, qui ne relève à proprement parler ni d’une erreur de construction syntaxique (la structure comparative ayant été dûment identifiée) ni même d’un faux-sens, puisque intentus signifie effectivement « tendu, attentif, en éveil », me semble symptomatique d’une représentation erronée non seulement des attentes du correcteur mais aussi de ce qui constitue l’essence même de l’acte de traduction, qu’on ne saurait évidemment réduire à la simple transposition mot-à-mot d’une langue-source vers une langue-cible. Le malentendu résulte peut-être d’une approche de la traduction en milieu scolaire qui demeure encore trop conditionnée par l’exercice-phare de la version, présenté comme la finalité de tout apprentissage des langues anciennes. Or la version latine ou grecque, aux yeux des élèves, est bien plus qu’une simple traduction : c’est un outil d’évaluation voire de sélection. Il y a derrière un enjeu de réussite scolaire, professionnelle, qui vient se superposer aux exigences intrinsèques de l’exercice et le surdétermine, contribuant ainsi à brouiller les enjeux propres à la traduction elle-même.
Cela induit des postures particulières à la fois chez le professeur et chez les élèves : le premier tend à sélectionner les textes-sources principalement en fonction des difficultés grammaticales qu’ils présentent, le travail sur le lexique apparaissant secondaire dans la mesure où l’usage du dictionnaire est généralement autorisé. Par ricochet, chez les étudiants insuffisamment familiarisés avec les langues latine ou grecque, l’importance accordée à l’analyse morpho-syntaxique est telle qu’elle tend à occulter le travail sur l’expression française, souvent considéré comme second par rapport au « mot-à-mot » rassurant et réputé plus précis, rigoureux, véritable rempart contre les excès d’imagination de l’aspirant-traducteur. Mais il arrive parfois – c’est notamment le cas pour les expressions imagées – que le « littéralisme » ne garantisse pas le sens, et l’on traduit alors sans comprendre ni se soucier d’être compris. Pis encore, la crainte de se voir sanctionné pour avoir pris trop de liberté par rapport au texte conduit parfois ceux qui ont l’intelligence du sens à une forme d’autocensure faisant préférer un charabia obscur à une reformulation jugée trop risquée voire « sacrilège ». Cette représentation erronée est quelquefois inconsciemment entretenue par le professeur, dans la mesure où les attentes de l’exercice demeurent souvent implicites ou bien sont explicitées dans le cadre d’un cours de méthodologie générale de la version sans être redéfinies par la suite pour chaque texte proposé à la traduction, comme si les critères d’appréciation de cette dernière étaient invariables quels que soient le contexte, l’œuvre et le genre littéraire abordés.
Partant de ce constat et sans remettre en question l’intérêt ni la légitimité de l’exercice de version (qui demeure un outil d’évaluation très complet mobilisant aussi bien des qualités d’analyse, de compréhension que d’expression), j’ai cherché à mettre en place des activités pédagogiques qui permettent de « libérer » la relation des étudiants aux textes littéraires antiques tout en les faisant réfléchir à l’acte de traduire et à sa visée : que traduit-on, pourquoi et surtout pour qui ? Il s’agit d’amener les étudiants à formuler et définir eux-mêmes le « cahier des charges » du traducteur en fonction de la nature du texte-source et du public ciblé. La première activité invite ainsi à réexaminer la notion de fidélité au texte original à travers la traduction d’une série d’expressions idiomatiques latines. À l’opposé de ces images-clichés relevant à la fois de la sagesse populaire et du génie propre à chaque langue, le problème de la transposition en français des néologismes et créations verbales insolites sera au cœur de la deuxième activité, consacrée à la traduction collaborative d’un célèbre hapax d’Aristophane.
Le mot et l’idée : comment traduire les expressions idiomatiques ?
La première activité s’appuie sur un corpus de phrases assez brèves, proverbes et expressions idiomatiques extraits de divers auteurs latins classiques ou plus tardifs. Toutes sont empruntées à l’ouvrage de référence de Carl Meissner, Phraséologie latine1. Elles sont données à des étudiants de première année de classe préparatoire littéraire sous la forme d’un tableau à trois colonnes, la colonne du milieu étant destinée à accueillir la traduction française littérale et la dernière la traduction « élaborée » (voir l’annexe 1 ci-dessous).
Dans un premier temps, les étudiants travaillent en autonomie, seuls ou en groupes, en s’aidant du dictionnaire latin-français Gaffiot. Ce dernier propose une traduction pour la grande majorité de expressions données, mais seuls les étudiants familiarisés avec l’outil et capables de circuler avec aisance à l’intérieur des articles ont su les trouver. Toutefois, même quand ils tombaient directement sur la traduction de l’expression dans le Gaffiot, ils n’en comprenaient pas toujours le sens exact, et ce pour plusieurs raisons. La première tient au manque de contexte (c’est toute la limite d’un exercice qui consiste à traduire des phrases isolées), la deuxième au décalage culturel non seulement entre l’Antiquité romaine et le XXIe siècle, mais aussi entre l’époque de rédaction du Gaffiot et notre époque, même si l’ouvrage a connu plusieurs révisions depuis sa première édition en 1934 (la dernière date de 2016). Par exemple, albam auem uidere est traduit dans le Gaffiot par « voir un merle blanc ». Or cette expression familière n’évoquait rien pour mes étudiants, qui pensaient plutôt à la « perle » pour désigner une personne rare aux qualités exceptionnelles. Autre exemple de méprise, l’expression in caelo sum a été comprise par un étudiant comme étant l’équivalent de « je suis mort ». Il lui avait tout simplement échappé que les morts de l’Antiquité païenne n’allaient pas au ciel mais dans le monde souterrain des Enfers…
Une fois le tableau renseigné, les étudiants sont invités à distinguer les items dont la transposition en français ne pose pas de problème de ceux qui résistent à la traduction et nécessitent un effort de reformulation ou d’adaptation à la langue-cible. Sans surprise, les expressions jugées les plus faciles à traduire sont les nos 1 (ab acia et acu mi omnia exposuit), 6 (fertilior seges est alienis semper in agris), 7 (uno in saltu apros capiam duos), 12 (apparet id quidem etiam caeco), 17 (oleum addere camino), soit celles pour lesquelles il existe en français une expression identique ou proche : « de fil en aiguille », « l’herbe est toujours plus verte chez le voisin », « faire d’une pierre deux coups », « ça saute aux yeux », « jeter de l’huile sur le feu ». Il y a même un véritable plaisir chez les étudiants à retrouver l’expression française « cachée » derrière l’expression latine et à constater avec émerveillement que les choses n’ont pas forcément beaucoup évolué au fil des siècles : aujourd’hui comme du temps d’Ovide, l’homme reste un éternel insatisfait pour qui « l’herbe est toujours plus verte ailleurs ». De même, une fois levées les difficultés de construction, la phrase no 13, neque aqua aquae usquam similius est, rappelle immédiatement l’expression française « se ressembler comme deux gouttes d’eau ».
Mais la traduction des autres expressions n’a pas cette même force d’évidence. En effet, elles n’ont pas d’équivalent français direct, leur sens demeure parfois obscur (dans la phrase 2, ille in aere meo est, qui est le créancier, qui est le débiteur ?), et/ou elles se réfèrent à des realia antiques aujourd’hui caduques : la clepsydre qui mesure le temps de parole des orateurs dans les assemblées (no 9 : in hac causa mihi aqua haeret), une certaine organisation de l’espace urbain (no 8 : arcem facere ex cloaca), des modes de torture et d’exécution (heureusement abolis !) comme la crucifixion (no 20 : abi hinc in malam crucem !). D’autres éléments ont traversé les siècles mais leur usage ou leur perception ont évolué : comme l’a fait justement remarquer un étudiant, la laine de chèvre si méprisée des Romains (no 19 : de lana caprina rixari) est aujourd’hui beaucoup plus prisée, surtout s’il s’agit d’angora ou de cachemire. Comment le traducteur doit-il procéder dans ces cas-là ? Deux voies s’ouvrent à lui :
- Une démarche « sourcière » – pour reprendre la terminologie du traductologue Jean-René Ladmiral2 – consisterait à traduire littéralement l’expression latine de façon à faire sentir en français l’empreinte de la langue-source. On rendrait ainsi la phrase 9,in hac causa mihi aqua haeret, par « dans cette affaire, pour moi, l’eau s’est arrêtée ». Toutefois cette solution présente un double écueil : tout d’abord, la métaphore risque de ne pas être comprise du lecteur actuel qui ne partage pas nécessairement les cadres mentaux ni les références culturelles des auteurs antiques. Certes, les éditions scientifiques offrent aux traducteurs la possibilité d’ajouter une note explicative, mais cette option est refusée aux étudiants qui composent en version. En outre, comme l’a fait remarquer Umberto Eco dans Dire presque la même chose3, une expression aussi insolite et inusuelle en français que « pour moi, l’eau s’est arrêtée » pourrait laisser supposer au lecteur que l’auteur invente une figure de rhétorique hardie, ce qui n’est pas le cas puisqu’il utilise une expression toute faite. En bref, ce qui pourrait passer pour le summum de la fidélité conduit en réalité à manquer l’effet du texte, puisque la traduction ne place pas le lecteur français dans une situation identique à celle dans laquelle le texte original voulait que le lecteur soit.
- Pour ces deux raisons, à savoir le souci de lisibilité et de fidélité aux intentions du texte, une traduction pourra donc décider de s’affranchir du principe de littéralité. On se trouve alors dans ce que Jean-René Ladmiral4 appelle une démarche « cibliste », centrée sur la réception du texte par le lecteur contemporain. Il s’agit, idéalement, de donner à ce dernier l’illusion d’un texte directement écrit dans la langue-cible. La priorité accordée au sens sur la forme peut conduire à la solution radicale qui consisterait à escamoter l’image pour ne conserver que la signification, l’idée générale : « être au comble de la joie » (no 14 : in caelo sum), « se quereller pour un sujet futile/une affaire sans importance » (no 19, de lana caprina rixari). Que perd-on dans ce cas-là, en termes de style, d’expressivité… ? Sans doute en grande partie le caractère vivant, oral, coloré du latin populaire, celui de Plaute, Pétrone, ou encore de Cicéron dans sa correspondance. Faut-il donc se résoudre à cette perte sèche, faire le deuil complet du texte original ? N’y a‑t-il pas moyen de « négocier » avec ce dernier sans sacrifier pour autant l’élégance et la fluidité du texte-cible ? On peut éventuellement essayer de substituer une autre expression attestée en français à la première afin de conserver l’effet lié à l’emploi d’une expression imagée : « se jeter dans la gueule du loup » (no 3 : lupo agnum eripere), « rire à gorge déployée » (n° 4, albis dentibus deridere aliquem), « Tout ce qui te passe par la tête/te vient à l’esprit, écris-le » (no 11 : quod in buccam uenerit, scribito). Le « rabotage » d’un ou plusieurs mots (agnum eripere, albis dentibus, in buccam) se trouve ainsi compensé par l’obtention chez le lecteur contemporain d’un effet analogue à celui visé par le texte original pour le lecteur antique5. À ce titre, l’infidélité apparente (on ne traduit pas littéralement) se révèle in fine être un acte de fidélité, la recherche de l’équivalence connotative (c’est-à-dire des termes ou expressions stimulant dans l’esprit des lecteurs les mêmes associations et réactions émotives) étant ici préférée à l’équivalence référentielle. Ainsi, pour traduire la phrase 7, uno in saltu apros capiam duos, peu importe au fond que la capture de sangliers se transforme en jet de pierre du moment que l’on conserve d’une part l’idée d’action unique couronnée par un double bénéfice et, d’autre part, le caractère métaphorique de l’énoncé. Mais, dans la mesure où le répertoire d’images varie d’une langue à l’autre, se pose toutefois le problème de la pertinence de l’analogie : le sens de l’expression française est-il vraiment équivalent au syntagme latin ? Le registre de langue est-il dûment conservé ? A‑t-on introduit sans le vouloir des connotations étrangères au texte original voire des anachronismes ? Chaque proposition de reformulation est donc examinée et discutée collectivement avant d’être acceptée ou rejetée. Par exemple, la traduction « être en dehors des clous » pour l’item n° 15, extra calcem decurrere, est jugée impropre car elle implique en français une notion de transgression et non simplement de décalage. De plus, les Romains ignoraient les passages cloutés. L’expression « être à côté de la plaque » paraît sémantiquement plus proche, mais sonne un peu trop familière. La classe opte donc pour la traduction plus neutre « être hors-sujet ». De même, l’item no 10, sibi asciam in crus impingere, évoque irrésistiblement l’expression française « se tirer une balle dans le pied », qui pourrait éventuellement convenir à une traduction pour la scène où l’on chercherait à restituer toute la truculence et la verdeur du parler populaire de la comédie plautienne tout en le transposant dans un registre plus contemporain. Mais on ne la trouverait certainement pas dans une édition de la CUF et elle serait vraisemblablement sanctionnée en version pour son anachronisme évident.
En guise de bilan de l’activité, les étudiants définissent une « charte du traducteur » sous forme de liste de recommandations : l’expression imagée doit, autant que possible, être compréhensible pour le lecteur contemporain, respecter le registre de langue du texte original, ne pas introduire d’anachronismes ou de connotations nouvelles. En cas d’aporie, on préférera la lisibilité et la correction de l’expression en renonçant à l’image pour s’attacher au signifié, ce qui suppose d’avoir au préalable clarifié le sens et l’intention du texte.
Si l’Antiquité est bien, comme l’a dit Florence Dupont6, « le territoire des écarts », la traduction des textes antiques est donc celui d’un double écart, l’écart linguistique venant redoubler l’écart socio-culturel. La traduction des expressions imagées me semble précisément un bon moyen de faire réfléchir les élèves à ces décalages, ces différences de représentations du monde mais aussi, a contrario, à ce qui peut nous rapprocher des Anciens.
Un hapax au menu : comment traduire une expression
insolite ?
Cette deuxième activité (présentée dans l’annexe 2 ci-dessus) peut être proposée à des hellénistes débutants aussi bien qu’à des étudiants plus familiers de la langue grecque. Nul besoin en effet de posséder des connaissances grammaticales approfondies pour réfléchir sur l’acte de traduction. Un débutant en langues anciennes a spontanément l’intuition des décalages entre le système linguistique latin/grec et sa propre langue, et il a généralement conscience des difficultés qui peuvent se poser au traducteur même s’il n’a pas forcément à sa disposition tous les outils pour les résoudre.
L’exercice consiste à imaginer un équivalent français de l’hapax d’Aristophane qui se trouve à la fin de l’Assemblée des femmes, ce fameux « mot-menu » de soixante-dix-huit syllabes et de cent soixante et onze lettres (record Guinness !) :
λοπαδοτεμαχοσελαχογαλεο-
κρανιολειψανοδριμυποτριμματο-
σιλφιοκαραϐομελιτοκατακεχυμενο-
κιχλεπικοσσυφοφαττοπεριστερα-
λεκτρυονοπτεκεφαλλιοκιγκλοπε-
λειολαγῳοσιραιοϐαφητραγα-
νοπτερυγών.
Les étudiants sont d’abord invités à observer le mot puis à le lire à haute voix et à faire des hypothèses sur sa signification, l’effet qu’il produit sur l’acteur, les spectateurs. Ils sont immédiatement sensibles à la longueur du néologisme et au véritable tour de force que représente sa déclamation sur scène. Une telle prouesse vocale ne peut, à leur avis, que susciter à la fois l’admiration et le plaisir voire l’hilarité des spectateurs. À la question plus personnelle « Qu’évoque ce mot pour vous ? Comment vous représentez-vous ce mets ? », les réponses divergent : si tous s’accordent sur le caractère pantagruélique du festin proposé, certains imaginent un plat unique, sorte de copieux ragoût de viandes et poissons de toutes sortes, d’autres plutôt des assortiments de nombreux petits plats, sur le modèle méditerranéen des mezzés ou des tapas. En somme, ce plat tout droit sorti de l’imagination d’Aristophane suscite des interprétations et des images mentales différentes selon les personnes.
Je demande ensuite aux étudiants de retrouver, à l’aide du lexique fourni, les vingt-sept éléments composant ce « mot-menu » puis d’observer la façon dont les mots sont enchaînés : par haplologie (la fin du premier mot coïncide avec le début du second, le son n’est pas répété : περιστερά + ἀλεκτρυών = περιστεραλεκτρυον), apocope (chute du sigma final) ou par simple juxtaposition, collage.
λοπαδο<τεμαχο[σ>ελαχο]γαλεο-
κρανιολειψανο(δριμ<υ)ποτριμματο-
[σ>ιλφιο]καραϐομελιτοκατακεχυμενο-
κιχλεπικοσσυφοφαττο<περιστερ[α>-
λεκτρυον]οπτεκεφαλλιοκιγκλοπε-
λειολαγῳοσιραιοϐαφητραγα-
νοπτερυγών.
Quelques tentatives d’oralisation du mot permettent aussi de mettre en valeur la logique d’association des différents ingrédients, liés autant par les sons que par le sens : jeux de paronymie τέμαχος/σέλαχος, importance des assonances/homéotéleutes en omicron qui rythment l’énonciation…
Une fois ces observations faites, nous nous essayons collectivement à un exercice d’analyse et de comparaison de traductions (voir l’annexe 2 ci-dessous) :
| 1. Nicolas-Louis Artaud, Comédies d’Aristophane, volume 6, Paris, Charpentier, 1841 : « Huîtres, salaisons, poissons sans écailles, lottes, calvaires à la sauce piquante, silphium assaisonné avec du miel, grives, merles, pigeons, crêtes de coqs grillées, cincles, bisets, lièvres en civet, ailes de volailles. » |
| 2. Eugène Talbot, Théâtre complet d’Aristophane, volume 2, Paris, Alphonse Lemerre, 1857 : « Lépas, salaisons, poissons cartilagineux, têtes de squale à la sauce piquante, silphion assaisonné au miel, grives, merles, pigeons, crêtes de coq grillées, poules d’eau, colombes, lièvres au vin cuit, tranches de volailles avec les ailes. » |
| 3. Victor Coulon & Hilaire Van Daele, Aristophane, tome V (L’assemblée des femmes – Ploutos), Paris, Les Belles Lettres, 1930 : « Patelles — saline — raies — mustelles — rémoulade de restants de cervelles assaisonnée de silphium et de fromage — grives arrosées de miel — merles — ramiers — bisets — coqs — fritures de muges — bergeronnettes — pigeons — lièvres — croquants en formes d’ailes macérés dans du vin cuit ! » |
| 4. Marc-Jean Alfonsi, Aristophane : Théâtre complet II, Paris, Garnier-Flammarion, 1945 : « Patèles, salaisons, raies, mustèles, restes de cervelles assaisonnées de silphium et de fromage, grives arrosées de miel, merles, pigeons ramiers, pigeons de roche, coqs, fritures de mulets, chairs de lièvre arrosées de vin cuit, croquettes en formes d’ailes. » |
| 5. Victor-Henry Debidour, Aristophane : Théâtre complet II, Paris, Gallimard, Folio, 1966 : « Bigornocabillortolangoustabri- cobouillabesturgeonpoulopococovin ! Des escargodivoloventruffagogo, babaorumsteckopom’letflambéchamel- chipolatapiocanaralorangigo- givrécrevissalmidperdripâtéd’alou et’ceteratir’larigot tir’larigoguette ! » |
| 6. Pascal Thiercy, Aristophane : Théâtre complet, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1997 : « Cassolettfiletraieroussett- hachisdtêtesaucepiquantamèro- silphiodoucomiellorépandu- grivmerleramierpigeon- crêtedecoqrôtiebergeronnettépalombé- lièvrovincuitàsavou- railes ! » |
| 7. Serge Valletti, Toutaristophane : Histoire d’une traduction, Paris, L’Atalante, 2017 : « Entremêlés de mignardises ou douze zabayons azotés à la mentoreau en saucissonaille en chemise en pliure de marcassaindouzaine de moules farcitrons givrés bécassticoco fritesmaison le tout accompagné de véritables babas au romarin gaufres au chocolat terrine de truffondartichaud et froid de tomates à la mayo nescafé taboulettes de viandocciputanes caramelimelottebraisée ! » |
Les étudiants doivent déterminer, parmi les sept propositions qui leur sont faites, laquelle leur semble le mieux refléter l’inventivité et l’originalité d’Aristophane. La confrontation entre les différents points de vue fait émerger plusieurs stratégies et choix de traduction :
- Respect de la forme à travers le choix d’un terme unique (nom composé ou mot-valise) ou au contraire énumération des ingrédients sous forme de liste (on a alors affaire à un menu plus qu’à un « mot-menu »). Cette deuxième solution a le double inconvénient de ne pas rendre compte d’une part de la logique d’enchaînement des différents éléments et d’autre part d’escamoter l’aspect totalement insolite du néologisme aristophanesque en le fragmentant. Le traducteur se trouve en effet placé ici dans une situation diamétralement opposée à celle de l’activité précédente, dans laquelle il s’agissait au contraire de donner au lecteur actuel le sentiment ou l’illusion de lieux communs. Rendre l’hapax grec par un néologisme français, n’est-ce pas être plus fidèle à l’intention du texte-source, qui cherche à surprendre, amuser l’auditoire ? Mais cela implique en même temps des adaptations, des modifications plus ou moins importantes dans le détail des ingrédients cités.
- Priorité donnée à la littéralité (tous les composants du mot grec sont repris et traduits par des termes français équivalents, avec cette difficulté toutefois qu’on ne sait pas exactement à quelle espèce animale réfèrent certains vocables comme κόσσυφος ou λαγῶς : poisson ? gibier à plumes ?) contre fidélité à l’esprit de fantaisie et d’humour qui préside à l’écriture dramatique d’Aristophane. Dans le second cas, les éléments énumérés comptent moins en eux-mêmes que la manière dont ils s’enchaînent et l’effet général produit : les mots sont alors choisis principalement en fonction de leurs propriétés sonores et suggestives, l’essentiel étant de rendre l’idée d’un méli-mélo burlesque de légumes, poissons, viandes et assaisonnements en tous genres.
- Respect du contexte historique contre volonté d’actualiser le texte en y introduisant des anachronismes : la traduction de Serge Valletti, destinée à la scène, fait ainsi allusion à la cuisine moléculaire – « zabayons azotés » – et à des préparations modernes – « mayo », « nescafé »… –, renonçant en même temps au silphium7 peu évocateur pour un spectateur actuel. A contrario, une traduction philologique ou archéologique chercherait à préserver le caractère exotique et distant de la recette grecque antique en conservant ce terme.
Enfin, en s’inspirant de ces différentes options et des traductions de Debidour, Thiercy et Valletti qui ont recueilli la majorité des suffrages, les étudiants définissent pour toute la classe une stratégie de traduction qui permette de préserver au mieux le caractère évocateur, insolite et fantaisiste de cet objet lexical singulier : énumération ou mot unique ? Faut-il conserver les mêmes ingrédients, ou simplement le même nombre d’ingrédients et le principe d’un mélange terre/mer ? Cherchera-t-on à imiter les procédés d’enchaînement des termes ? Voici la charte de traduction finalement élaborée par la classe et inscrite au tableau :
| - Mot unique - Juxtaposition/haplologie - Minimum dix ingrédients - Mélanger viandes, poissons, préparations, sucré & salé - Anachronismes autorisés |
Cette stratégie est ensuite mise en œuvre en petits groupes d’étudiants, avec une attention variable portée aux règles de la charte (plusieurs groupes se sont en effet affranchis de la contrainte du mot unique). Un premier élève commence par proposer un ingrédient, le suivant embraye avec un autre élément en procédant par association d’idée ou de son et ainsi de suite. Voici quelques exemples de traductions qui ont été oralement présentés à la classe (les étudiants s’étant préalablement entraînés à les lire sans trébucher) :
Volaillolitchipirondelaitulipoulescargortie à l’écrasépinartichocolaquexquicham-pigeonquillerôti accompagné d’oursaintpierroignonnanabricoquauvinblantilopatatartinèfles.
(Joséphine et Myra)
Risottopinambouratatouhuild’olitredelaitucafétaboulépinartichaucolasagneautarillethonctueucrevicépicélericarôtideveauoignonglaçoncedesel.
(Maylis, Charlotte et Pauline)
Truitourter’ailedepigeonrôtiramisu sur un lit de silphi’homard avec une sauçàmoëllépicervelle et une pointe de caramiel’aubergibier fumé.
(Suzanne)
Requinâcreetpigeongrillésaupoudrédefromageamer inséré dans le merle agrémenté de berniquhomardmoresqualesilphium et saucissesscarabées trempées dans du jus d’herbes pilées.
(Valentine & Tom)
Plat de poissaumon avec ses solécrustacés accompagnés de volailles et pouleterrine de cabillaud, le tout plongé dans une saucépicée de thymerlan miellé et d’anethons langouillantes sur un lit de rhumarin.
(Éva)
Cabillaupouletaulaitmielogoyavrafaellobanasplitchipiment-
curryaufenouïofromagetpatolognaise-
marinéralacarbonaravécocacola sur son lit de cocotte craquante.(Laurine)
Plat de poissemoules saupoudré de fromajomielrôtiofinesherbesdesilphium et nageoires de scarab-raiesbouilliesàlahochequeue-coq.
(Jeanne et Éva)
Terrinesturgeonageoirequincrânebrisédépicéjusacidéorigangoustinemmentalrâpéetmielcoulantaudessusthonpigeonpouletgrillétêterapetisséebergeronnettevolailleauvincroquetteaucressontrempé.
(Chloé et Maëlle)
Il en résulte un rapport plus détendu, personnel et ludique au texte antique. La traduction n’est plus une simple mise en application des connaissances grammaticales, mais une démarche consciente de ses objectifs et assumant pleinement ses choix, en même temps qu’une appropriation créative de l’original ancrée dans la langue-cible. Cela permet également de repenser la notion de fidélité au texte : si Aristophane pousse les possibilités de la langue grecque jusqu’aux limites du prononçable voire de l’intelligible, pourquoi le traducteur français ne ferait-il pas preuve de la même audace dans sa propre langue ? Nicolas-Louis Artaud, Eugène Talbot, Hilaire Van Daele, Marc-Jean Alfonsi, en escamotant l’inventivité verbale qui constitue l’une des marques de fabrique du style de l’auteur, semblent confirmer le jugement acerbe du philosophe espagnol José Ortega y Gasset8, opposant l’audace radicale de l’auteur, qui ne cesse de bousculer les normes linguistiques, à la timidité voire la pusillanimité du traducteur, prisonnier de la grammaire et de l’usage : « Bien écrire consiste à faire subir continuellement de petites érosions à la grammaire, à l’usage établi, la norme linguistique en vigueur. C’est un acte de rébellion, […] une subversion qui implique une forme d’audace radicale. Mais voilà, le traducteur est habituellement une personne timorée. […] Il se retrouve face à l’énorme appareil policier que sont la grammaire et la lourdeur de l’usage. Que fera-t-il du texte rebelle ? N’est-ce pas trop demander au traducteur que d’exiger de lui qu’il le soit aussi, rebelle, et par procuration ? C’est la pusillanimité qui l’emportera chez lui, et au lieu de contrevenir aux arrêtés grammaticaux, il fera tout le contraire : il jettera l’écrivain traduit dans la prison du langage normal, en d’autres termes, il le trahira. » Et d’ajouter plus loin : « Ce n’est que lorsque nous arrachons le lecteur à ses habitudes langagières pour l’obliger à évoluer dans celles de l’auteur qu’il y a véritablement traduction ». C’est ce que j’espère avoir obtenu des étudiants, fût-ce d’une manière imparfaite et approximative.
Conclusion
Pour conclure, ces deux séances d’activités, menées avec des groupes différents, poursuivaient le même objectif : faire comprendre aux étudiants que la « bonne » traduction est avant tout celle qui prend en compte, au-delà du sens même du texte (qui n’est pas toujours parfaitement clair), l’intention de l’œuvre (intentio operis), c’est-à-dire l’effet qu’elle cherche à provoquer chez le lecteur : il serait par exemple regrettable de sacrifier l’effet comique du néologisme aristophanesque en privilégiant une traduction purement littérale, ou de défamiliariser le lecteur contemporain en traduisant mot pour mot une expression idiomatique utilisée par Plaute ou Cicéron. Étant donné qu’il est impossible de dire rigoureusement la même chose d’une langue à l’autre, il s’agira, pour reprendre la formule d’Umberto Eco, de « dire presque la même chose », et ce « presque » ouvre un espace de liberté pour le traducteur, une marge de négociation dont il conviendra préalablement de définir l’extension. Que peut-on s’autoriser à changer, omettre, ajouter… pour respecter au mieux les différents niveaux de signification du texte ? Comment réussir à tenir ce juste-milieu qui consiste, comme l’a dit Jean-René Ladmiral, à « traduire aussi près qu’on peut et aussi loin qu’il le faut9 » ?
Comme l’affirmait José Ortega y Gasset, la tâche du traducteur « est très difficile, improbable mais, par là-même, elle est pleine de sens10 ». Parce qu’elle est inéluctablement vouée à l’incomplétude, l’approximation, elle doit être sans cesse recommencée. Il n’y a donc pas de traduction définitive même s’il y a parfois des traductions de référence. Aucune des sept traductions citées n’épuise l’œuvre d’Aristophane ni ne l’égale, mais – et c’est là leur principal mérite – elles contribuent à tracer une voie d’accès vers celle-ci. À ce titre, amener nos élèves à élaborer et proposer leur propre traduction d’un texte antique à côté des traductions déjà publiées est un acte pédagogique parfaitement légitime et qui ne saurait être uniquement motivé par la perspective d’une évaluation ou d’une vérification des connaissances grammaticales.
Bibliographie
Dupont Florence, L’Antiquité, territoire des écarts : Entretiens avec Pauline Colonna d’Istria et Sylvie Taussig, Paris, Albin Michel, 2013.
Eco Umberto, Dire presque la même chose : Expériences de traduction, Paris, Le Livre de poche, 2010 (1ère éd. Grasset, 2006).
Ladmiral Jean-René, Sourcier ou cibliste : Les profondeurs de la traduction, Paris, les Belles Lettres, coll. « Traductologiques », 2014.
Meissner Carl, Phraséologie latine, Paris, Klincksieck, 1942 (5e éd.).
Ortega y Gasset José, Misère et splendeur de la traduction, Paris, Les Belles Lettres, 2013.
Notes
- Carl Meissner, Phraséologie latine, 5e éd., Paris, Klincksieck, 1942 (traduite de l’allemand et augmentée de l’indication de la source des passages cités et d’une liste de proverbes latins par Charles Pascal). ↩︎
- Jean-René Ladmiral, Sourcier ou cibliste : Les profondeurs de la traduction, Paris, Les Belles Lettres, coll. « Traductologiques », 2014, p. 3–27 et p. 29–67. ↩︎
- Umberto Eco, Dire presque la même chose : Expériences de traduction, Paris, Le Livre de poche, 2010, p. 8–9. ↩︎
- Ladmiral, op. cit., p. 3–27. ↩︎
- Eco, op. cit., p. 99–100 et 116. ↩︎
- Florence Dupont, L’Antiquité, territoire des écarts : Entretiens avec Pauline Colonna d’Istria et Sylvie Taussig, Paris, Albin Michel, 2013. ↩︎
- Le silphion (ou silphium) est une plante ombellifère endémique de la steppe libyenne, très appréciée et utilisée en cuisine et en médecine durant l’Antiquité gréco-romaine. Elle fit l’objet d’un commerce lucratif dans tout le bassin méditerranéen jusqu’à son extinction pour surexploitation vers le Ve siècle de notre ère. ↩︎
- José Ortega y Gasset, Misère et splendeur de la traduction, Paris, Les Belles Lettres, 2013 (première édition en espagnol dans le journal « La Nación » en 1937), p. 4–7. ↩︎
- Ladmiral, op. cit., p. 221. ↩︎
- Ladmiral, op. cit., p. 24–25. ↩︎
Annexes
Annexe 1 : La traduction des expressions imagées
| Expression latine | Mot-à-mot | Traduction française |
| 1. Ab acia et acu mi omnia exposuit (Pétrone, 76, 11) | Raconter quelque chose à partir du fil et l’aiguille | Il m’a tout raconté de fil en aiguille/dans les moindres détails. |
| 2. Ille in aere meo est (Cic. Fam. 15, 4, 1) | Celui-là est dans ma dette, fait partie de mon avoir | Celui-là est mon obligé/me doit une faveur/a une dette envers moi |
| 3. Lupo agnum eripere postulant (Plaute, Poen. 776) | Ils demandent d’arracher l’agneau au loup | Ils demandent de se jeter dans la gueule du loup/de tenter l’impossible/de décrocher la lune |
| 4. Albis dentibus deridere aliquem (Plaute, Epid. 429) | Rire de quelqu’un avec des dents blanches | Rire de quelqu’un à gorge déployée (à s’en décrocher la mâchoire), aux éclats |
| 5. Albam auem uidere (Cic. Fam. 7, 28, 2) | Voir un oiseau blanc | Voir le mouton à cinq pattes/un merle blanc, trouver la perle rare |
| 6. Fertilior seges est alienis semper in agris (Ov. A. Am. A, 3, 49) | La moisson est toujours plus abondante dans les champs d’autrui. | L’herbe est toujours plus verte ailleurs/dans le pré du voisin |
| 7. Vno in saltu apros capiam duos (Plaut. Cas. 2, 8, 40) | Je prendrai deux sangliers dans un seul bois | Je ferai d’une pierre deux coups |
| 8. Arcem facere ex cloaca (Planc. 40, 95) | Faire une forteresse d’un égout | Exagérer, en faire tout un plat/un fromage, monter en épingle, faire une montagne d’une taupinière… |
| 9. In hac causa mihi aqua haeret (Cic. Q. Frat. 2, 8, 2 ; Off. 3, 117) | Dans cette affaire, l’eau s’arrête pour moi (dans la clepsydre) | Dans cette affaire, je ne sais que dire, je suis embarrassé, « je sèche » |
| 10. Sibi asciam in crus impingere (Pétrone, 74) | Se donner un coup de hache/pioche dans les jambes | Se causer du tort à soi-même, « se tirer une balle dans le pied » |
| 11. Quod in buccam uenerit, scribito (Att. 1, 12, 4) | Tout ce qui te vient à la bouche, écris-le-moi. | Écris-moi tout ce qui te passe par la tête |
| 12. Apparet id quidem etiam caeco (Liv. 32, 34, 3) | C’est évident même pour un aveugle | Ça crève les yeux, ça saute aux yeux |
| 13. Neque aqua aquae usquam similius est (Plaut. Mén. 1089) | Et il n’est nulle part chose plus semblable à l’eau que l’eau | Se ressembler comme deux gouttes d’eau |
| 14. In caelo sum (Att. 2, 9, 1) | Je suis au ciel (= au comble du bonheur) | Je suis sur un petit nuage, au septième ciel, aux anges |
| 15. Extra calcem decurrere (Amm. 21, 1, 1) | Courir en dehors de la ligne d’arrivée (tracée à la chaux) | Sortir de son sujet, faire une digression, « être à côté de la plaque » |
| 16. Caligare in sole (Quint. 1, 2, 19) | Ne pas voir clair en plein soleil | Faire l’autruche, se voiler la face, être aveugle en plein jour |
| 17. Oleum addere camino (Hor. Sat. 2, 3, 321) | Ajouter de l’huile au four | Jeter de l’huile sur le feu |
| 18. Narratis quod nec ad caelum nec ad terram pertinet (Pétron. 44) | Vous racontez quelque chose qui n’a trait ni au ciel ni à la terre | Vous tenez des propos sans aucun rapport avec l’affaire, complètement hors-sujet |
| 19. De lana caprina rixari (Hor. Ep. 1, 18, 15) | Se quereller pour de la laine de chèvre | Se quereller pour un rien, une broutille (une querelle picrocholine) |
| 20. Abi hinc in malam crucem ! (Plaut. Most. 850) | Va‑t’en sur une mauvaise croix ! | Va te faire pendre, va au diable ! |
- Quelles sont les expressions qui vous semblent les plus faciles à rendre en français ? Pour quelles raisons ?
- Quelles sont les expressions qui vous semblent au contraire « résister » à la traduction ? Pourquoi ?
- Que peut-on faire, selon vous, quand le mot-à-mot est impossible ? Que perd-on en français si l’on perd l’image ? Comment peut-on compenser cette perte ?
Annexe 2 : Aristophane et le mot le plus long du monde
C’est dans L’Assemblée des femmes d’Aristophane (392 av. J.-C.) qu’apparaît le mot le plus long de la langue grecque et même du monde : 171 lettres, 78 syllabes, c’est le record Guinness ! Il s’agit d’un plat – fictif – de dix-sept ingrédients préparé par les femmes pour le banquet qui clôt la pièce :
λοπαδοτεμαχοσελαχογαλεο-
κρανιολειψανοδριμυποτριμματο-
σιλφιοκαραϐομελιτοκατακεχυμενο-
κιχλεπικοσσυφοφαττοπεριστερα-
λεκτρυονοπτεκεφαλλιοκιγκλοπε-
λειολαγῳοσιραιοϐαφητραγα-
νοπτερυγών.
Le Liddell & Scott traduit cet hapax par : « nom d’un plat composé de toutes sortes de délicatesses, poissons, chair, volaille et sauces ». Mais il est intéressant de regarder plus en détail la composition de ce « mot-menu », comme nous y invite d’ailleurs le Magnien & Lacroix :
- λοπάς, ‑άδος (ἡ) : plat en terre (pour le service ou la cuisson des aliments)
- τέμαχος, ‑ους (τό) :tranche de poisson salé
- σέλαχος, ‑ους (τό) : poisson cartilagineux,requin ou raie
- γαλεός, ου (ὁ) : petit requin, requin-chabot, squale
- κρανίον, ου (τό) : tête
- λείψανον, ου (τό) : restes
- δριμύς, εῖα, ύ : âcre, aigre
- ὑπότριμμα, ατος (τό) : jus d’herbes pilées (au goût généralement âcre)
- σίλφιον, ου (τό) : silphium (plante dont le suc était employé comme condiment)
- κάραϐος, ου (ὁ) : sorte de scarabée ou bien homard, langouste
- μέλι, ιτος (τό) :miel
- κατακεχυμένος, η, ον : saupoudré (participe parfait passif de καταχέω)
- κίχλη, ης (ἡ) : grive ; ἐπί : par-dessus
- κόσσυφος, ου (ὁ) : sorte de merle ou de poisson de mer
- φάττα, ης (ἡ) : pigeon ramier, colombe
- περιστερά, ᾶς (ἡ) : colombe, pigeon biset
- ἀλεκτρυών, όνος (ὁ, ἡ) : coq, poule
- ὀπτός, ή, όν : grillé, rôti, cuit
- κεφάλιον, ου (τό) :cervelle (diminutif de κεφαλή, tête)
- κίγκλος, ου (ὁ) : grèbe castagneux, merle d’eau, hochequeue, bergeronnette
- πέλεια, ας (ἡ) :pigeon
- λαγῶς, ῶ (ὁ) : désigne soit le lièvre soit un genre d’oiseau soit le lièvre de mer
- σίραιον, ου (τό) : vin nouveau bouilli
- βαφή, ῆς (ἡ) : action de tremper, d’immerger
- τραγανός, ή, όν : 1 comestible ; 2 cartilagineux ; croquant (de τραγεῖν, « manger »)
- πτέρυξ, υγος (ἡ) : aile ou nageoire de poisson, + suffixe -γών (de γωνία,« angle »)
Ce néologisme a certainement causé bien des difficultés à ceux qui ont dû le déclamer sur scène comme aux traducteurs d’Aristophane. Ces derniers ont eu recours à diverses solutions, comme on peut le voir ci-dessous : [la fiche distribuée aux étudiants contenait ensuite les sept traductions proposées dans le corps de l’article, p. 160–161].
Autrice
Marie Platon, CPGE des lycées Pierre-de-Fermat et Saint-Sernin, Toulouse.
Pour citer cet article
Marie Platon, « La traduction des expressions imagées : à l’épreuve du sens », Revue de pédagogie des langues anciennes, 2, 2023–2024, p. 153–169, mis en ligne le 21/12/2023.

