Le déchiffrement et la transcription de manuscrits médiévaux et de livres anciens en latin au collège, au lycée et à l’université (Lire pour transcrire et transcrire pour donner à lire)



Résumé

Demander à des lati­nistes de col­lèges, de lycées ou de l’enseignement supé­rieur de trans­crire des textes latins repro­duits à par­tir de manus­crits ou d’imprimés anciens, les invite à mobi­li­ser leurs connais­sances mor­pho­lo­giques, syn­taxiques et lexi­cales non comme des fins en soi, mais comme des outils per­met­tant leur déchif­fre­ment et leur mise à dis­po­si­tion d’un public plus large. Si, de plus, ces textes n’ont encore fait l’objet d’aucune tra­duc­tion fran­çaise, la res­pon­sa­bi­li­té et l’intérêt des élèves et des étu­diants s’en trouvent d’autant accrus. Les trois expé­riences pré­sen­tées ici portent sur le déchif­fre­ment et la trans­crip­tion de deux impri­més du XVIIIe et du XVIe siècles et d’un manus­crit du VIe. Elles pro­cèdent d’une même dyna­mique, mais sont auto­nomes et peuvent être lues sépa­ré­ment. Toutes trois, en revanche, mettent en lumière les démarches par les­quelles les élèves mobi­lisent leur connais­sance du latin pour tran­cher entre plu­sieurs hypo­thèses de lec­ture – notam­ment l’interprétation d’abréviations –, dans des textes dont les thé­ma­tiques sont inha­bi­tuelles dans le champ des études latines : l’anatomie, avec un extrait des Tabulae Anatomicae Eustachii de G.-M. Lancisi (1714) ; la pré­di­ca­tion médié­vale, avec la page de titre des Sermones qua­dra­ge­si­males de fla­gel­lis pec­ca­to­rum fes­ti­nan­ter conuer­ti nolen­tium de Leonardo Dati (1518) ; la polé­mique reli­gieuse, avec un bref extrait – à conno­ta­tion plus phi­lo­so­phique que spé­ci­fi­que­ment reli­gieuse – du Dialogus Attici et Critobuli (Dialogue contre les péla­giens) de saint Jérôme.

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Texte intégral

Une des carac­té­ris­tiques les plus éton­nantes des textes grecs et latins que nous a légués l’Antiquité tient au fait qu’ils ne sont pas tota­le­ment fixés comme peuvent l’être les textes de l’ère moderne confiés à l’imprimerie. Toutefois, la décou­verte de cette dimen­sion rela­tive du texte trans­mis par le jeu des manus­crits suc­ces­sifs ne se fait sou­vent qu’à l’université, lorsqu’on ren­contre, dans le bas des pages des édi­tions Budé, les abré­via­tions sibyl­lines de l’apparat cri­tique. Bien sûr, dès le col­lège, on peut apprendre en cours de latin que le verbe lego, is, ere signi­fie « choi­sir », avant de vou­loir dire « lire », parce que dans les manus­crits antiques, comme dans les ins­crip­tions épi­gra­phiques, il n’y avait pas de sépa­ra­tion entre les mots et que le lec­teur devait choi­sir où il pla­çait les césures qui fai­saient sens. Ainsi, lire un texte, c’est d’abord le déchif­frer avec ses gra­phies par­ti­cu­lières, ses abré­via­tions, pour en déga­ger, au sens propre, la lettre avant d’en recher­cher le sens. Mais pour don­ner à lire à d’autres un texte conser­vé dans un manus­crit ou dans un ouvrage ancien impri­mé, il faut d’abord le trans­crire pour le res­ti­tuer à l’écrit, soit dans ses gra­phies et sa ponc­tua­tion d’origine, soit dans une gra­phie et une ponc­tua­tion nor­ma­li­sées. Le tra­vail sur impri­més anciens ou sur manus­crits reste, bien sûr, l’apanage des études supé­rieures, voire de la recherche, mais rien n’interdit de confron­ter ponc­tuel­le­ment des col­lé­giens ou des lycéens à un texte impri­mé entre les XVIe et XVIIIe siècles ou à un frag­ment de manus­crit, pour qu’ils en assurent, dans un pre­mier temps, la trans­crip­tion1. C’est la démarche que j’ai été ame­né à pro­po­ser aus­si bien aux lati­nistes de lycée enga­gés dans le pro­jet LIBROS+, qu’à des étu­diants de Master de mon uni­ver­si­té. L’expérience pra­ti­quée sur trois types de sup­ports dif­fé­rents semble par­fai­te­ment trans­po­sable au col­lège, si tant est qu’on cherche, à tra­vers la pra­tique de la trans­crip­tion de docu­ments anciens, à faire lire plu­tôt qu’à faire tra­duire. La tra­duc­tion sui­vra, si l’on veut, mais comme disait la marion­nette du petit lion Titus, dans une série d’animation de mon enfance : « ça, c’est une autre his­toire ! » Je pro­pose donc, dans les pages qui suivent, les deux expé­riences que j’ai menées avec des lycéens et avec des étu­diants, ain­si qu’une séance de déchif­fre­ment de manus­crit des­ti­née à des élèves lati­nistes de col­lège.

I. Le déchiffrement et la transcription du texte imprimé des Tabulae Anatomicae Eustachii de Giovanni-Maria Lancisi : repérage des graphies ambiguës

Le pro­jet LIBROS+ vise à intro­duire les lycéens lati­nistes dans une démarche com­plète de recherche-tra­duc­tion en leur confiant la res­pon­sa­bi­li­té de la trans­crip­tion et de la tra­duc­tion d’une sec­tion des Tabulae Anatomicae Eustachii, publiées en 1714 par le méde­cin-chef du Vatican, Giovanni-Maria Lancisi. Cet ouvrage pré­sente une série de planches ana­to­miques que Bartolomeo Eustachi (le décou­vreur, entre autres, des « trompes d’Eustache ») fit gra­ver au XVIe siècle, et que Lancisi décou­vrit un siècle et demi plus tard et com­plé­ta en leur ajou­tant un com­men­taire. Le tra­vail de trans­crip­tion deman­dé avait un double objec­tif : 1. pro­cu­rer une ver­sion exacte du texte qui serve ensuite de base au tra­vail de tra­duc­tion ; 2. four­nir aux futurs lec­teurs le texte latin de la ver­sion bilingue (latin-fran­çais) mise en ligne au terme de la séquence péda­go­gique. Ce second objec­tif sup­pose de res­pec­ter les gra­phies et ponc­tua­tions spé­ci­fiques du texte impri­mé, de façon à ne pas « nor­ma­li­ser » celui-ci en gom­mant les dif­fé­rences qui existent dans la pré­sen­ta­tion d’un texte impri­mé au début du XVIIIe siècle et celle d’un texte actuel. Mais je laisse ici de côté cette der­nière dimen­sion, his­to­rique, de la trans­crip­tion, pour insis­ter sur la res­ti­tu­tion du texte latin en vue de per­mettre sa tra­duc­tion par les élèves.

La prin­ci­pale dif­fi­cul­té ren­con­trée par les lati­nistes de lycée confron­tés à un tel texte latin vient de la très grande proxi­mi­té typo­gra­phique des « f » et des « s » à cette époque. Elle per­met, en cas de doute, de mettre en œuvre une stra­té­gie de dis­cri­mi­na­tion en appui sur l’usage du dic­tion­naire et les habi­tudes syn­taxiques du latin. De fait, si l’on hésite entre « posse » ou « poffe » pour inter­pré­ter la gra­phie « poſſe », on n’aura pas de mal à tran­cher en faveur de l’infinitif, puisque la forme « poffe » n’existe pas. Cependant, comme nous avons affaire à un texte médi­cal, il n’est pas aber­rant de pen­ser que le mot sup­po­sé appar­tient à la ter­mi­no­lo­gie spé­ci­fique de l’anatomie et que, de ce fait, il n’est pas réper­to­rié dans le dic­tion­naire Gaffiot. On peut bien sûr recher­cher sur inter­net un dic­tion­naire médi­cal du XVIIIe siècle, pour véri­fier si cette hypo­thèse est per­ti­nente ; mais, outre le fait qu’il n’est pas néces­sai­re­ment facile de trou­ver un tel ouvrage, il convient d’abord de véri­fier que la syn­taxe ne réclame pas l’emploi d’un infi­ni­tif à l’endroit où figure le mot à iden­ti­fier. L’exemple de « poſſe » est ici pure­ment théo­rique, dans la mesure où il n’a don­né lieu à aucune confu­sion de la part des élèves enga­gés dans le pro­jet. Je vais donc don­ner deux exemples qui ont trom­pé leur vigi­lance et qui les ont conduits à éla­bo­rer leur tra­duc­tion sur la base d’une trans­crip­tion erro­née. On les ren­contre tous deux dans la planche ana­to­mique n°12. Celle-ci a, en effet, don­né lieu à deux erreurs signi­fi­ca­tives qui ont été réso­lues, dans un second temps, par le recours au lexique et à la syn­taxe.

a. ‘insernam’ ou ‘infernam’

La pre­mière se trouve dans le com­men­taire de la Figure 7 repro­duit ci-des­sous :

Un rapide sur­vol du texte per­met de voir le nombre impor­tant de « ſ » et de « f » qui sont autant de risques de confu­sion. Le mot « inſer­nam » sur lequel une erreur de lec­ture s’est pro­duite se trouve à l’avant-dernière ligne du texte. Les lycéens l’ont trans­crit sous la forme « inser­nam » et ont pro­po­sé la tra­duc­tion sui­vante :

La lec­ture erro­née de la forme contraint les élèves à mettre en œuvre une stra­té­gie de contour­ne­ment au moment où ils entre­prennent de tra­duire. Ne trou­vant pas le mot « inser­nam » tel quel dans le dic­tion­naire, ils opèrent un rap­pro­che­ment avec un mot fran­çais res­sem­blant et com­pa­tible avec le contexte. Abandonnant la fin du mot, qui devrait pour­tant les détour­ner de lire ici un par­ti­cipe par­fait pas­sif, ils retrouvent « inser– » dans le fran­çais « insé­rer » et se contentent de cette solu­tion, sans pro­cé­der aux deux étapes qui leur auraient per­mis de cor­ri­ger l’erreur de lec­ture :

  1. Selon le dic­tion­naire, la forme « inser­nam » n’est ni l’accusatif fémi­nin sin­gu­lier d’un hypo­thé­tique inser­nus, a, um, ni une forme d’inser­tus, a, um, par­ti­cipe par­fait pas­sif du verbe inse­ro. Cette pre­mière consta­ta­tion pou­vait déjà conduire à une reprise atten­tive de la lec­ture du mot dans le texte impri­mé.
  2. Le mot pro­blé­ma­tique est insé­ré dans une séquence intro­duite par la pré­po­si­tion per + acc. et se trouve coor­don­né, comme cela appa­raît clai­re­ment quand on regarde cette séquence, à l’adjectif « pos­ti­cam », qui indique une posi­tion (la vir­gule avant la conjonc­tion &, sys­té­ma­tique dans le texte impri­mé, nous paraît tota­le­ment incon­grue, ce qui explique que les lycéens n’aient pas d’emblée rap­pro­ché les deux adjec­tifs) :

La syn­taxe et le sens du pas­sage invitent donc à recher­cher pour la forme mal trans­crite un adjec­tif don­nant une indi­ca­tion de posi­tion. Le réta­blis­se­ment, après lec­ture atten­tive, de la gra­phie cor­recte « infer­nam » répond à ces deux exi­gences, puisqu’il s’agit de l’accusatif fémi­nin sin­gu­lier de l’adjectif infer­nus, a, um qui signi­fie « infé­rieur », « pla­cé en bas ».

b. « fine » ou « sine »

La deuxième erreur a été occa­sion­née par la lec­ture du com­men­taire de la Figure 8 dont voi­ci le texte impri­mé :

Les élèves ont été arrê­tés par le der­nier mot de la pre­mière ligne pour deux rai­sons. D’une part, l’hésitation sur la lec­ture de la consonne ini­tiale qu’ils ont fina­le­ment inter­pré­tée comme un « f » ; d’autre part par le pro­lon­ge­ment du « e » final qu’ils ont hési­té à inter­pré­ter comme l’abréviation d’une ter­mi­nai­son « m » d’accusatif sin­gu­lier, alors qu’il s’agit de l’imitation impri­mée d’une habi­tude pure­ment esthé­tique de l’écriture manus­crite de l’époque qui consiste à pro­lon­ger jusqu’à la marge de droite, par un trait ou une ondu­la­tion, une lettre finale qui en est légè­re­ment éloi­gnée sans qu’il y ait assez de place en bout de ligne pour com­men­cer un nou­veau mot. Ils ont néan­moins fini par écar­ter l’idée d’une lettre abré­gée et pro­po­sé la trans­crip­tion et la tra­duc­tion sui­vantes :

Dans le cas pré­sent, la pre­mière étape des­ti­née à per­mettre la dis­cri­mi­na­tion entre « ſ » et « f » est inopé­rante, puisque la forme « fine », abla­tif sin­gu­lier de finis, is existe aus­si bien que la forme « sine », pré­po­si­tion gou­ver­nant l’ablatif. Il faut donc se tour­ner vers la syn­taxe pour déter­mi­ner celui des mots qui s’insère natu­rel­le­ment dans le texte latin. Il convient par ailleurs d’ajouter qu’ici, juste après la forme concer­née, une ponc­tua­tion aber­rante d’un point de vue contem­po­rain per­turbe en par­tie l’analyse des élèves, puisqu’elle semble sépa­rer la pré­po­si­tion éven­tuelle de son régime, qui plus est reje­té à la ligne sui­vante dans le texte impri­mé.

Une fois encore, pour par­ve­nir à inté­grer la forme erro­née dans une tra­duc­tion cohé­rente, les élèves sont par­tis de la proxi­mi­té avec la racine fran­çaise, sans véri­fier pour autant les dif­fé­rents sens et emplois du mot finis. S’appuyant vrai­sem­bla­ble­ment sur la connais­sance d’adverbes ter­mi­nés par « ‑e » (iniuste, improbe, glo­riose…), ils inter­prètent « fine » selon ce modèle et rat­tachent, avec une cer­taine per­ti­nence, l’ablatif epi­di­dy­mo au par­ti­cipe dis­sec­tum (« déta­ché de l’épididyme »).

Seule la prise en consi­dé­ra­tion du sens et des emplois de finis, pré­ci­sés par le dic­tion­naire, peut ame­ner à évi­ter l’erreur, puisque le mot n’exprime jamais l’idée de « finesse », mais celle de « limite » ou de « fin ». Ainsi, l’hypothèse ini­tiale d’une forme adver­biale devrait conduire à une tra­duc­tion par « à la limite » ou « fina­le­ment », mais une telle forme, dont les élèves auraient pu se satis­faire, est absente du dic­tion­naire, qui n’indique que deux emplois de finis : l’emploi sub­stan­tif et l’emploi pré­po­si­tion­nel (+ gén.) des formes abla­tives fine ou fini. Or ces deux emplois sont incom­pa­tibles avec la situa­tion ren­con­trée dans le texte. La seule solu­tion res­tante est donc de reve­nir à la gra­phie du mot dans le texte impri­mé et à y lire, cor­rec­te­ment cette fois, « sine » et non « fine ». Il ne reste plus, alors, qu’à recher­cher l’ablatif exi­gé à la suite de cette pré­po­si­tion et à émettre l’hypothèse que la vir­gule du XVIIIe n’est pas tou­jours ségré­ga­tive, mais peut aus­si être asso­cia­tive, comme on l’a déjà consta­té dans l’exemple pré­cé­dent, à proxi­mi­té de la conjonc­tion « & ».

On pour­rait mul­ti­plier à l’envi les exemples des mots sur les­quels, depuis quatre ans, les lycéens se sont lais­sé pié­ger du fait de la proxi­mi­té des « ſ » et des « f ». Cela ne ferait que confor­ter la per­ti­nence des deux étapes (lexi­cale et séman­ti­co-syn­taxique) per­met­tant d’opérer métho­di­que­ment la dis­tinc­tion entre les deux formes, lorsqu’il y a un doute. On peut ain­si tirer de l’expérience de la trans­crip­tion des textes impri­més des XVIe au XVIIIe siècles, la cer­ti­tude qu’on les déchiffre d’autant mieux qu’on connaît mieux le voca­bu­laire, l’emploi des mots et le fonc­tion­ne­ment de la syn­taxe latine. Mais on peut aus­si affir­mer qu’à l’inverse, la néces­si­té de trans­crire cor­rec­te­ment le texte impri­mé pour le tra­duire per­met de ren­for­cer sen­si­ble­ment ces mêmes connais­sances chez les élèves qui ne les voient plus comme des connais­sances pures, mais comme des outils per­met­tant de lever les doutes de la lec­ture. Le constat est le même avec des étu­diants de Licence ou de Master confron­tés à des textes impri­més au XVIe siècle où l’on ren­contre nombre d’abréviations en usage dans l’écriture manus­crite médié­vale.

II. Le déchiffrement et la transcription des Sermones quadragesimales de flagellis peccatorum festinanter conuerti nolentium de Leonardo Dati (faussement désigné comme Leonardo d’Udine), Lyon, 1518, proposé à des étudiants de licence et de master de Lettres classiques et de Lettres modernes

L’ouvrage en ques­tion est un recueil de ser­mons de Carême, rédi­gés au XVe siècle et impri­més à Lyon en 1518, pour ser­vir de modèles aux reli­gieux de l’ordre des prê­cheurs (domi­ni­cains). Ma ren­contre avec cet ouvrage est, comme sou­vent, le fruit d’un heu­reux concours de cir­cons­tances. C’est D. Doyard, une relieuse-res­tau­ra­trice de livres anciens du Finistère, qui s’est adres­sée à moi, en tant qu’universitaire inté­res­sé par la tra­duc­tion de livres anciens rédi­gés en latin, pour me deman­der une exper­tise sur son conte­nu alors qu’elle venait d’acquérir le livre pour le res­tau­rer. J’ai pu répondre à son attente et l’idée m’est alors venue de pro­po­ser la tra­duc­tion de cer­tains de ces ser­mons aux étu­diants bres­tois. Ils se sont donc d’abord atte­lés à la lec­ture et à la trans­crip­tion de la page de titre du recueil avant de s’attaquer au ser­mo de ava­ri­tia. Voici ladite page de titre dont la lec­ture est, au pre­mier abord, dérou­tante pour qui n’a jamais lu de manus­crit médié­val, parce qu’elle conserve, mais impri­mées, les abré­via­tions qui avaient cours dans les scrip­to­riums, avant l’apparition de l’imprimerie :

Le pre­mier inté­rêt de cette page est la pré­sence simul­ta­née de trois moyens gra­phiques dont usaient déjà les manus­crits médié­vaux pour rete­nir l’œil du lec­teur : la pré­sence d’une let­trine, la rubri­ca­tion (mise en carac­tères rouges) du texte de la page et la pré­sence d’une gra­vure allé­go­rique qui donne une indi­ca­tion sur la visée, sinon le conte­nu, de l’ouvrage. Un très rapide com­men­taire de celle-ci s’impose, puisqu’un tra­vail sur une telle page ne peut faire l’impasse sur la rela­tion volon­taire entre texte et image.

Cette der­nière cor­res­pond à une repré­sen­ta­tion cou­rante de la pré­di­ca­tion chré­tienne à tra­vers l’association des apôtres saint Pierre, recon­nais­sable à sa clef, et saint Paul, carac­té­ri­sé par son épée, avec la sainte face, à savoir le linge avec lequel sainte Véronique essuya la face du Christ mon­tant au Golgotha et sur lequel, selon la tra­di­tion chré­tienne, les traits de ce der­nier s’imprimèrent. Les canons de cette repré­sen­ta­tion font d’ordinaire figu­rer la sainte entre les deux saints, mais son absence semble ici com­pen­sée par les deux lettres P. et V. qui pour­raient signi­fier – autant que je puisse les inter­pré­ter – « Pia Veronica ». Quoi qu’il en soit, la gra­vure offre une allé­go­rie de la pré­di­ca­tion, puisqu’elle pré­sente de façon figu­rée la parole par laquelle saint Pierre et saint Paul ont fait connaître au monde le vrai visage du Christ. Elle est donc par­fai­te­ment à sa place au fron­tis­pice d’un recueil de ser­mons de Carême.

Venons-en à pré­sent au texte lui-même et à son déchif­fre­ment. On retrouve, dans celui-ci, la proxi­mi­té gra­phique entre « ſ » et « f » déjà signa­lée pour les textes du XVIIIe siècle. On remarque aus­si la double gra­phie pos­sible pour les « r » (r et ꝛ) selon qu’ils s’attachent à la lettre pré­cé­dente par le haut ou par le bas. On signa­le­ra éga­le­ment aux étu­diants la sim­pli­fi­ca­tion médié­vale en « ‑e » des ter­mi­nai­sons « ‑ae » de la pre­mière décli­nai­son. Mais ce qui carac­té­rise avant tout ce texte, c’est l’emploi d’un nombre impor­tant d’abréviations qu’il faut s’employer à inter­pré­ter pour pou­voir les trans­crire cor­rec­te­ment. Nous don­nons ci-des­sous, au fil des lignes, le rele­vé de la pre­mière occur­rence, dans le texte, de cha­cune d’entre elles :

Le texte pré­sente donc de nom­breuses abré­via­tions por­tant d’abord sur les syl­labes finales :

  • le tilde simple sur voyelle, qui marque la sup­pres­sion du « m » d’accusatif ;
  • le tilde double sur le « q » auquel est acco­lée une sorte de « ꝫ » (qu’il faut inter­pré­ter comme un « m » écrit à la ver­ti­cale) pour indi­quer la sup­pres­sion des lettres inter­mé­diaires de la conjonc­tion « quam » ;
  • le sym­bole final « ꝝ », res­sem­blant à une sorte de « 4 » pour mar­quer le « ­rum » final de géni­tif plu­riel.

Il pré­sente éga­le­ment des abré­via­tions por­tant sur des syl­labes à l’intérieur d’un mot :

  • le tilde sur voyelles internes mar­quant la sup­pres­sion d’une nasale « n » ou « m » ;
  • la vir­gule pro­lon­geant sur la gauche le ventre du « ꝓ » ini­tial et indi­quant le pré­fixe « pro ».

On y trouve encore des mots cou­rants contrac­tés mar­qués par un tilde d’abréviation, comme « omnis » (ici « omni­bus » gra­phié « oĩbus ») ou « pec­ca­tores » (gra­phié « pctõres »).

On ren­contre enfin la gra­phie par­ti­cu­lière en forme de « 7 », issue de la sté­no­gra­phie romaine, pour abré­ger la conjonc­tion de coor­di­na­tion « et ».

Si nombre de ces abré­via­tions peuvent se déduire de l’observation du lexique et de la situa­tion syn­taxique des mots concer­nés, d’autres ne peuvent se devi­ner et néces­sitent le recours à un dic­tion­naire ou à un guide de paléo­gra­phie. Ceux-ci sont acces­sibles en ligne et per­mettent de deman­der aux étu­diants de recher­cher, en auto­no­mie, les abré­via­tions pro­blé­ma­tiques2. Mais avant de se lan­cer dans la mani­pu­la­tion de ces outils, il est inté­res­sant d’inviter les étu­diants à com­pa­rer les mots qui pré­sentent les mêmes abré­via­tions pour pro­po­ser des hypo­thèses d’interprétation.


La séance de tra­vail peut suivre la pro­gres­sion sui­vante :

1. Les étu­diants découvrent la repro­duc­tion de la page avec le texte et la gra­vure. Ils cherchent les mots qu’ils sont capables de lire immé­dia­te­ment et repèrent ceux qui font l’objet d’une abré­via­tion. Cette étape peut éga­le­ment faire l’objet d’une dis­cus­sion sur l’interprétation de cer­taines gra­phies inha­bi­tuelles ou ambi­guës (le « d » ini­tial qu’on peut confondre avec un « o », comme le « ꝺe » à la l. 2 ; le « h » de « hac­te­nus », à la l. 6, qu’on peut lire comme un « b », si on n’y prend pas garde ; cer­taines majus­cules comme le « C » qu’on peut prendre pour un « L » aux l. 11 et 15). Lors de ces dis­cus­sions, les étu­diants peuvent sou­mettre les diverses hypo­thèses à une véri­fi­ca­tion lexi­cale et s’assurer, par exemple, à l’aide d’un dic­tion­naire, que la forme « hac­te­nus » est bien attes­tée, alors que « bac­te­nus » ne se trouve nulle part.

2. Les étu­diants com­parent ensuite les formes abré­gées qui pré­sentent les mêmes carac­té­ris­tiques pour ten­ter de les com­prendre. Ainsi la pre­mière à se pré­sen­ter, « pec-cato » (l. 2–3), peut être rap­pro­chée de « pre­di­ca­to » (l. 5) et de « folio » (l. 14). La proxi­mi­té immé­diate de la deuxième forme (« pre­di­ca­to ») avec le géni­tif plu­riel « fra­trum » et le rap­pel qu’il existe bien un ordre monas­tique de « frères prê­cheurs » offrent un pre­mier argu­ment en faveur de l’interprétation de « ꝝ » comme une abré­via­tion du « ‑rum » final de géni­tif plu­riel. Cette hypo­thèse peut être éten­due, pour véri­fi­ca­tion, aux deux autres formes. L’enchaînement « de fla­gel­lis pec-cato » per­met ain­si une inter­pré­ta­tion per­ti­nente de la forme abré­gée comme géni­tif plu­riel (« pec­ca­to­rum »), com­plé­ment de « fla­gel­lis » : « à pro­pos de la fla­gel­la­tion des pécheurs ». Quant à la forme « folio », elle n’est sépa­rée du géni­tif plu­riel « colum­na­rum » que par l’énigmatique « 7 ». Comme les deux pre­miers cas de figure confortent dans l’interprétation du « ꝝ » comme abré­via­tion du géni­tif plu­riel, on peut effec­ti­ve­ment envi­sa­ger qu’une fois encore on puisse déve­lop­per « folio » en « folio­rum » dans une séquence « folio­rum 7 colum­na­rum ».

Cette séquence a l’avantage de mettre en lumière le fait que le « 7 » met en rela­tion, à la manière d’une conjonc­tion de coor­di­na­tion, les deux noms au géni­tif, et per­met d’émettre à nou­veau une hypo­thèse sur la signi­fi­ca­tion de cette nou­velle abré­via­tion. On ten­te­ra ain­si de confir­mer que ce signe est bien une conjonc­tion de coor­di­na­tion en en com­pa­rant les quatre occur­rences et en ten­tant pour cha­cune d’elles de repé­rer les élé­ments équi­va­lents qu’elle peut coor­don­ner. De fait, le pre­mier « 7 » (l. 6) peut coor­don­ner les deux par­ti­cipes par­faits pas­sifs au nomi­na­tif plu­riel « reui­si » et « cor­rec­ti », le deuxième (l. 8), les deux sub­stan­tifs au géni­tif « ordi­nis » et « conuen­tus », et le troi­sième (l. 10) les deux adjec­tifs au nomi­na­tif plu­riel « per­ne­ces­sa­rii » et « vtiles ».

En pro­cé­dant de la sorte, on pour­ra pro­gres­si­ve­ment émettre et véri­fier, de proche en proche, des hypo­thèses pour cha­cun des signes d’abréviations pré­sents dans le texte.

3. La der­nière étape est enfin la trans­crip­tion du texte qui peut faire l’objet, lors d’une séance sui­vante, d’un tra­vail de tra­duc­tion. Voici la forme que peut prendre la trans­crip­tion du texte :

Possible tra­duc­tion, à titre indi­ca­tif : « Sermons de Carême sur la fla­gel­la­tion des pêcheurs qui refusent de se conver­tir rapi­de­ment, du maître Léonardo d’Udine de l’ordre des frères prê­cheurs ; jamais impri­més à ce jour, soi­gneu­se­ment révi­sés et cor­ri­gés par le frère Pierre de Tardito, pro­fes­seur de sainte théo­lo­gie, du même ordre et du couvent de Chambéry ; tout à fait indis­pen­sables et au plus haut point utiles à tous les pré­di­ca­teurs pour conver­tir les pécheurs. Avec une table des ser­mons et aus­si une autre table alpha­bé­tique tout à fait bien­ve­nue pour trou­ver très faci­le­ment les matières grâce aux numé­ros des pages et des colonnes. »

La néces­si­té de trans­crire le texte impri­mé pour le don­ner à lire et, éven­tuel­le­ment, à tra­duire, oblige les étu­diants à déve­lop­per les nom­breuses abré­via­tions qu’il pré­sente. Pour cela, ils mobi­lisent leurs connais­sances lexi­cales et mor­pho­lo­giques, ain­si qu’une approche déduc­tive qui s’appuie sur la com­pa­rai­son entre les mots pré­sen­tant des abré­via­tions iden­tiques. Celles-ci peuvent être com­prises à la lumière du contexte syn­taxique dans lequel se situe chaque occur­rence. Ainsi, l’exercice de trans­crip­tion ne se réduit pas à un tra­vail de copiste, mais bien à une acti­vi­té de lec­ture com­pré­hen­sion qui mobi­lise tous les aspects lin­guis­tiques du latin et en ren­force l’acquisition et la maî­trise par les appren­tis trans­crip­teurs.

III. Proposition, pour le collège, du déchiffrement et de la transcription d’un manuscrit médiéval du VIe siècle écrit en onciales (majuscules), sans césures entre les différents mots : court extrait du Dialogus Attici et Critobuli de saint Jérôme (dans le Manuscrit 602 de la Bibliothèque Municipale de Lyon, fol. 27r).

Ce qui frappe d’emblée, en décou­vrant ce frag­ment manus­crit, c’est la qua­si-absence d’abréviations et la régu­la­ri­té de l’écriture qui en faci­litent la lec­ture. Les seules marques d’abréviations se trouvent sur les der­niers mots des lignes 2 et 3 et sont iden­tiques : il s’agit d’un tilde sur un « q » pour signa­ler la sup­pres­sion du « u » qui lui est asso­cié comme on le voit mieux en gros­sis­sant les mots :

Il importe, pour que l’exercice soit abor­dable au col­lège, d’en limi­ter la dif­fi­cul­té en don­nant au départ quelques infor­ma­tions :

  • sens de l’abréviation pré­cé­dente en signa­lant, au pas­sage, que la diph­tongue « æ » se pro­non­çait « é » au Moyen Âge et s’écrivait indif­fé­rem­ment « ae » ou « e », ce qui explique que la forme « aequus » soit, en fait, une gra­phie para­doxale pour equus, i, m (le che­val) ;
  • pré­sen­ta­tion de la majus­cule ini­tiale (« A » pour Atticus, l’un des deux inter­lo­cu­teurs du dia­logue) qui per­met de faire le paral­lèle avec les pièces de théâtre où chaque chan­ge­ment d’interlocuteur est indi­qué par la men­tion du per­son­nage qui parle ;
  • rem­pla­ce­ment fré­quent du « d » final par un « t » du fait de la proxi­mi­té de pro­non­cia­tion des deux den­tales (exemple dans le manus­crit : « aliut » mis pour « aliud »).

Une fois ces infor­ma­tions don­nées et notées de façon visible pour res­ter à dis­po­si­tion des élèves, on les invite à ten­ter de déchif­frer, lettre après lettre, le texte décou­pé en séquences suc­ces­sives. Pour véri­fier une lettre éven­tuel­le­ment dou­teuse, les élèves s’aident de la com­pa­rai­son avec les lettres équi­va­lentes dans le reste du texte. L’objectif est de par­ve­nir à sépa­rer les dif­fé­rents mots les uns des autres, sur la base des ter­mi­nai­sons usuelles du latin (dési­nences ver­bales et décli­nai­sons) et de la recon­nais­sance des racines com­munes avec le fran­çais, en uti­li­sant le dic­tion­naire pour véri­fier l’existence des mots pro­po­sés (on peut pro­je­ter le texte à par­tir d’un ordi­na­teur en le gros­sis­sant pour aider à sa lec­ture). Il s’agit, en défi­ni­tive, de faire « lire » le texte, au sens propre du verbe lego avant de le trans­crire.

Séquence 1 :

Transcription :

A : e g o n e n i m i u s a n t u q u i s o l u

La séquence ain­si trans­crite a de quoi lais­ser per­plexe et les élèves, selon leur degré de fami­lia­ri­té avec le latin, seront ten­tés d’y retrou­ver le pro­nom ego, l’adverbe enim, le nom ius et le pro­nom rela­tif qui :

A : e g o n e n i m i u s a n t u q u i s o l u

Si le pre­mier mot est bien ego, la pré­sence d’un « n » qui res­te­rait orphe­lin inter­dit de lire ensuite enim. On peut alors gui­der les élèves en leur deman­dant sous quelle forme, dans ce mor­ceau de dia­logue com­men­çant par ego, peut se pré­sen­ter le second inter­lo­cu­teur et les ame­ner à décou­vrir ain­si le pro­nom « tu » :

A : e g o n e n i m i u s a n t u q u i s o l u

On leur indique ou rap­pelle ensuite que le latin pos­sède plu­sieurs adverbes inter­ro­ga­tifs (-ne, nonne, num) et qu’il marque la double inter­ro­ga­tion (« est-ce que… ou bien est-ce que… ? ») en repre­nant la pre­mière inter­ro­ga­tion par l’adverbe an. Ils peuvent alors retrou­ver l’enclitique -ne, puis l’adverbe an dans la séquence :

A : e g o n e n i m i u s a n t u q u i s o l u

On peut alors com­men­cer à arrê­ter les limites de plu­sieurs mots :

A : egone | n i m i u s | an | tu | qui |s o l u

La pré­sence de nim, seul et dénué de tout sens devant le sup­po­sé ius, invite à recher­cher, dans le dic­tion­naire un mot com­men­çant par nim-, ce qui conduit les élèves à trou­ver l’adjectif nimius.

Reste l’identification du solu pour lequel on incite les élèves à réflé­chir à la posi­tion par­ti­cu­lière du mot en fin de ligne, à par­tir du texte com­plet. S’ils ne for­mulent aucune hypo­thèse per­ti­nente, on leur rap­pelle qu’il est pos­sible, dans l’écriture manus­crite, de cou­per un mot en fin de ligne et de le pour­suivre à la ligne sui­vante, sans le signa­ler par un tiret. Cette remarque per­met de les invi­ter à recher­cher s’il n’y a pas une autre cou­pure de ce type dans le texte, pour leur faire trou­ver, à la fin de la deuxième ligne, aequa- conti­nué en début de troi­sième ligne par -lita­tem.

On abou­tit donc à la trans­crip­tion sui­vante :

A : egone nimius an tu qui solu-

Séquence 2 :

Transcription :

t a p r o p o n i s e t n o n i n t e l l e g i s

La pre­mière séquence était res­tée en sus­pens sur un mot com­men­çant par « solu- », mais inter­rom­pu. La consul­ta­tion du dic­tion­naire per­met de repé­rer l’adjectif solu­tus, a, um et d’émettre l’hypothèse qu’il se pro­longe par la finale « -ta » sur laquelle com­mence la ligne. Les élèves peuvent alors repé­rer la séquence « et non » (infrac­tion carac­té­ri­sée aux canons du thème latin qui exige neque, mais on n’écrit plus au IVe siècle de notre ère comme au siècle de Cicéron !).

-ta p r o p o n i s et non i n t e l l e g i s

L’hypothèse de cette coor­di­na­tion néga­tive invite à cher­cher les deux mots de même nature qu’elle relie, et les élèves remarquent assez vite la pré­sence des deux finales ver­bales « ­is » de 2e per­sonne du sin­gu­lier et découvrent les deux verbes qui com­plètent la séquence qui peut dès lors être trans­crite ain­si :

-ta pro­po­nis et non intel­le­gis

Séquence 3 :

Pour cette séquence, on ren­voie d’abord les élèves aux infor­ma­tions qu’on a don­nées en début de séance sur le tilde qui abrège le pho­nème « qu– » et sur l’alternance pos­sible du « d » et du « t » en posi­tion finale. Comme on a déjà mon­tré ce der­nier phé­no­mène en s’appuyant sur la forme aliut, les élèves relèvent faci­le­ment ici la double occur­rence du mot. Ils ont éga­le­ment déjà repé­ré, à l’occasion de la pre­mière séquence, la cou­pure du mot aequa­li­ta­tem entre les lignes 2 et 3 :

a l i u t e s s e s i m i l i t u d i n e m a l i u t ae q̃ a-

Pour lire les mots res­tants, ils peuvent s’appuyer sur le fait que la double occur­rence d’aliut éta­blit, à la façon d’une coor­di­na­tion, un balan­ce­ment entre deux élé­ments qui se font écho et doivent, de ce fait, être de même nature et de même cas en latin. Ils font alors l’hypothèse, à par­tir du nom aequa­li­ta­tem, à l’accusatif après le second aliut, qu’il doit y avoir un nom à l’accusatif après la pre­mière occur­rence de ce pro­nom. Ils sont ain­si en mesure de dis­tin­guer d’une part simi­li­tu­di­nem (dont la proxi­mi­té avec le fran­çais « simi­li­tude » apporte une cer­taine garan­tie) et, d’autre part, l’infinitif esse qu’ils connaissent bien pour trans­crire :

aliut esse simi­li­tu­di­nem aliut aequa-

Séquence 4 :

Cette séquence com­mence par la fin du mot cou­pé qui ter­mine la ligne pré­cé­dente et ne pré­sente pas de dif­fi­cul­té par­ti­cu­lière de déchif­fre­ment :

-lita­tem i l l u d p i c t u r a m h o c e s s e c o r p o r i s u e r i t a t e m

On peut ici choi­sir d’indiquer aux élèves le type de formes à recher­cher, comme en une sorte de jeu de piste : deux noms fémi­nins à l’accusatif sin­gu­lier, un nom neutre au géni­tif sin­gu­lier, deux pro­noms démons­tra­tifs (ou déter­mi­nants démons­tra­tifs) à l’accusatif neutre sin­gu­lier et un verbe à l’infinitif. Ils repèrent alors suc­ces­si­ve­ment ueri­ta­tem en bout de séquence, pic­tu­ram (sur la base éven­tuelle du rap­pro­che­ment avec l’adjectif fran­çais « pic­tu­ral » ou le nom anglais « pic­ture »), cor­po­ris, illud, hoc et, enfin esse ; puis de trans­crire :

-lita­tem illud pic­tu­ram hoc esse cor­po­ris ueri­ta­tem

Séquence 5 :

L’enjeu de la séquence, pour laquelle on a déjà expli­qué la forme abré­gée « æq̃uſ » = equus, est avant tout de repé­rer la gra­phie majus­cule du V/U ini­tial qui marque le début d’une nou­velle phrase sans qu’aucun signe de ponc­tua­tion ne signale la fin de la pré­cé­dente. Le point final existe en paléo­gra­phie, sans être uti­li­sé de façon sys­té­ma­tique au sein d’un même manus­crit. Si les élèves peinent à lire l’adjectif « Verus », en rai­son de la dif­fi­cul­té d’interprétation de la majus­cule qu’on peut aus­si lire comme un gros « a », on peut les éclai­rer en leur disant qu’après avoir annon­cé la dis­tinc­tion entre l’image et la réa­li­té (illud pic­tu­ram / hoc ueri­ta­tem) le texte l’illustre en pre­nant l’exemple d’un che­val, l’un réel, l’autre peint. On pro­cède ensuite à nou­veau par jeu de piste : trou­ver un verbe à la troi­sième per­sonne du sin­gu­lier, un nom mas­cu­lin au géni­tif plu­riel et un nom neutre à l’accusatif plu­riel. Les dési­nences donnent ain­si la clé des mots :

U e r u s aeq̃us c a m p o r u m s p a t i a t r a n s u o l a t

Et l’on peut lire la séquence et la trans­crire comme suit :

Uerus (a)equus cam­po­rum spa­tia trans­uo­lat

Séquence 6 :

La séquence pré­cé­dente pré­sen­tait le « uerus equus », cor­res­pon­dant au ueri­ta­tem du balan­ce­ment avec pic­tu­ram. Cette der­nière séquence pré­sente donc le che­val en tant que pic­tu­ram. Les élèves, gui­dés par le rap­pel de ce balan­ce­ment, sont en mesure de lire « pic­tus » (sous-enten­du (a)equus). Pour leur faire devi­ner pariete, on leur demande s’ils connaissent l’adjectif qui qua­li­fie les pein­tures pré­his­to­riques (certes, ils peuvent par­tir sur « rupestre », mais c’est un risque à prendre !). S’ils men­tionnent « parié­tal », on les invite à cher­cher un nom à l’ablatif sin­gu­lier sur la même racine ; sinon, on leur apprend cet adjec­tif (avec, au pas­sage, son dou­blé tiré de rupes, is, f !) en leur don­nant la même consigne. On les pousse ensuite à la recherche d’un autre nom à l’ablatif sin­gu­lier, pré­cé­dé d’une pré­po­si­tion (on leur indique éven­tuel­le­ment, s’ils ne l’ont pas encore appris, l’ablatif sin­gu­lier en -u de la qua­trième décli­nai­son), et d’un verbe à la troi­sième per­sonne du sin­gu­lier. Ils recon­naissent alors la pré­po­si­tion « in », peuvent déduire « cur­su » du rap­pro­che­ment avec le fran­çais « course », et peuvent retrou­ver le verbe « heret » = « hae­ret », dès lors qu’on leur a rap­pe­lé la gra­phie alter­na­tive « e » pour « ae » :

pic­tus pariete heret in cur­su

On peut ici, si l’on veut, prendre le temps de faire décou­vrir le sens de hae­reo à par­tir d’une déri­va­tion et de son rap­pro­che­ment avec le fran­çais : avec le pré­fixe ad-, le verbe devient adhae­reo (pro­non­cer, à la médié­vale, « adhé­réo ») auquel fait écho le verbe fran­çais « adhé­rer » dont le sens pre­mier est « être atta­ché par contact ».

Le tra­vail de déchif­fre­ment et de trans­crip­tion est alors ter­mi­né et les élèves peuvent relire le texte latin direc­te­ment sur la repro­duc­tion du manus­crit :

A : egone nimius an tu qui solu-
-ta pro­po­nis et non intel­le­gis aliut esse simi­li­tu­di­nem aliut aequa-
-lita­tem illud pic­tu­ram hoc esse cor­po­ris ueri­ta­tem Uerus (a)equus
cam­po­rum spa­tia trans­uo­lat pic­tus pariete heret in cur­su.

Proposition de tra­duc­tion :

« A(tticus) : Est-ce moi l’excessif, ou bien toi qui
pro­poses des choses décou­sues et qui ne com­prends pas qu’une chose est la res­sem­blance, une autre
l’égalité ; que l’une est la repré­sen­ta­tion peinte, l’autre la réa­li­té du corps. Le che­val réel
vole (au galop) à tra­vers l’espace des plaines, le che­val peint reste, dans sa course, atta­ché au mur. »


Ces trois expé­riences d’écriture en cours de latin visent d’abord à per­mettre la lec­ture de textes latins dont la pré­sen­ta­tion dif­fère sen­si­ble­ment, voire très for­te­ment, des édi­tions latines contem­po­raines. Elles s’appuient toutes trois, à des degrés divers, sur le manie­ment des outils lexi­caux (usage du dic­tion­naire pour véri­fier l’existence d’une forme, jeux d’échos avec les mots du fran­çais ou des langues étran­gères euro­péennes), mor­pho­lo­giques (recherche des ter­mi­nai­sons des noms décli­nés ou des verbes) et séman­ti­co-syn­taxiques (mise en rela­tion de termes de nature et fonc­tion iden­tiques, repé­rage du cas requis après une pré­po­si­tion, cohé­rence d’une hypo­thèse de lec­ture en fonc­tion du contexte syn­taxique). Au-delà de leur objec­tif ini­tial de res­ti­tu­tion d’un texte en vue de sa lec­ture et de son éven­tuelle tra­duc­tion, elles per­mettent d’activer ou de réac­ti­ver, en tant qu’outils (et non en tant que buts), la connais­sance des décli­nai­sons, des ter­mi­nai­sons ver­bales et les méca­nismes de décou­verte du sens d’un mot latin à par­tir de ses déri­vés dans les langues euro­péennes contem­po­raines. Elles contri­buent ain­si à assu­rer une meilleure maî­trise de ces élé­ments, par les élèves et les étu­diants, tout en éveillant leur curio­si­té sur l’histoire de la trans­mis­sion des œuvres du pas­sé à tra­vers les diverses formes que les textes ont pris au long des siècles suc­ces­sifs. L’exercice de trans­crip­tion à pro­pre­ment par­ler peut sem­bler n’être qu’un pré­texte à un exer­cice de lec­ture, mais il a le double mérite de consti­tuer la trace écrite de la lec­ture réa­li­sée et de mettre les élèves ou les étu­diants dans la situa­tion des copistes médié­vaux ou des typo­graphes de l’époque moderne.


Post-scriptum et bibliographie

Les docu­ments qui servent de base à ces trois expé­riences ne sont pas d’un accès immé­diat, notam­ment les manus­crits médié­vaux. Il faut donc sou­vent aller les cher­cher dans les biblio­thèques patri­mo­niales et pro­cé­der à des pho­to­gra­phies des pages rete­nues, ou encore les télé­char­ger sur les sites des biblio­thèques qui les conservent. La proxi­mi­té du col­lège ou du lycée avec l’une ou l’autre de ces biblio­thèques per­met par­fois l’organisation d’une visite qui, au prix du trans­port et de quelques heures per­met aux élèves de par­cou­rir les siècles qui les séparent des docu­ments qu’ils découvrent. On peut encore les trou­ver sur des sites consa­crés à l’un ou l’autre d’entre eux et qui visent à les faire connaître au public à tra­vers leur pré­sen­ta­tion et leur tra­duc­tion. Je sug­gère ci-des­sous quelques liens vers divers sites pré­sen­tant de nom­breux manus­crits numé­ri­sés ou consa­crés aux pro­jets et tra­duc­tions que j’ai menés, seul ou avec des étu­diants, ou que je coor­donne en lien avec des col­lègues du secon­daire. Cette webo­gra­phie n’a, évi­dem­ment, rien d’exhaustif pour la recherche de tels docu­ments, mais per­met­tra un accès rapide à nombre d’entre eux.

A. Recherche de manuscrits médiévaux

Quand on ignore le lieu de conser­va­tion et la côte d’un manus­crit qu’on vou­drait exploi­ter, le plus simple est de se rendre sur le site Gallica, à par­tir de la page d’accueil de la BNF, où l’on peut accé­der à des manus­crits méro­vin­giens et caro­lin­giens numé­ri­sés. Les pre­miers, moins nom­breux, sont direc­te­ment acces­sibles à par­tir de leur côte et d’une image qui donne une idée du type d’écriture uti­li­sé par le copiste. On navi­gue­ra plus faci­le­ment dans les manus­crits caro­lin­giens ou l’on peut recher­cher les manus­crits par auteur, titre, genre, voire type d’écriture. L’adresse du por­tail des manus­crits est la sui­vante :

https://​gal​li​ca​.bnf​.fr/​h​t​m​l​/​u​n​d​/​m​a​n​u​s​c​r​i​t​s​/​m​a​n​u​s​c​r​i​t​s​?​m​o​d​e​=​d​e​s​k​top

B. Un manuscrit latin du XIVe siècle expertisé à Brest 

L’ordonnance de Jacques II d’Aragon de 1311 sur la dési­gna­tion des « jurats » de la ville de Huesca est consul­table à l’adresse sui­vante :

https://​www​.univ​-brest​.fr/​h​c​t​i​/​m​e​n​u​/​P​u​b​l​i​c​a​t​i​o​n​s​/​E​d​i​t​i​o​n​s​-​d​e​-​t​e​x​t​e​s​-​l​a​t​i​n​s​/​O​r​d​o​n​n​a​n​c​e​-​J​a​c​q​u​e​s​-​I​I​-​d​_​A​r​a​g​o​n​-​1​311

On trou­ve­ra éga­le­ment sur le même site le Sermo de ava­ri­tia, tiré des Sermons de Carême de Léonardo Dati, avec trans­crip­tion et tra­duc­tion.

C. Quelques textes imprimés travaillés et mis en ligne dans le cadre des Projets Libros et Libros+ :

https://​www​.univ​-brest​.fr/​l​i​b​ros


Notes

  1. La sito­gra­phie don­née en post-scrip­tum de cet article pré­sente quelques pistes pour accé­der à de tels textes ou à des manus­crits médié­vaux dis­po­nibles en ligne. ↩︎
  2. Voir notam­ment la page consa­crée aux abré­via­tions paléo­gra­phiques pro­po­sée par l’Institut de Recherche et d’Histoire des Textes (IRHT) à l’adresse sui­vante : https://​irht​.hypo​theses​.org/​792. On pour­ra aus­si recou­rir au Lexicon abbre­via­tu­ra­rum. Dizionario di abbre­via­ture latine ed ita­liane, 6e édi­tion, Milan, 1990, de A. Capelli que plu­sieurs sites pro­posent en consul­ta­tions ou en télé­char­ge­ment, notam­ment l’université de Zurich à l’adresse sui­vante, avec pos­si­bi­li­té de faire une recherche à par­tir du carac­tère ini­tial : https://​www​.adfontes​.uzh​.ch/​f​r​/​r​e​s​s​o​u​r​c​e​n​/​a​b​k​u​e​r​z​u​n​g​e​n​/​c​a​p​p​e​l​l​i​-​o​n​l​ine. ↩︎

Auteur

Benoît Jeanjean, Université de Bretagne occi­den­tale, UR 4249 HCTI (Héritages et Constructions dans le Texte et l’Image), Brest.


Pour citer cet article

Benoît Jeanjean, « Le déchif­fre­ment et la trans­crip­tion de manus­crits médié­vaux et de livres anciens en latin au col­lège, au lycée et à l’université (lire pour trans­crire et trans­crire pour don­ner à lire) », Revue de péda­go­gie des langues anciennes, 1, 2022, p. 89–109, mis en ligne le 07 mai 2022.

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