Autour de la version : conscience linguistique et transfert de pratiques entre l’anglais et le latin

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Résumé

La diver­gence concer­nant les méthodes de ver­sion en langues vivantes et en langues anciennes, ain­si que les dif­fi­cul­tés les plus récur­rentes des étu­diants dans le cadre de tels exer­cices a fait naître un dia­logue fécond sur la néces­si­té non seule­ment d’une conscience lin­guis­tique, mais encore de trans­ferts de pra­tiques péda­go­giques.

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Texte intégral

Du constat conjoint que les ver­sions de langues anciennes pro­duites par les étu­diants ont notam­ment comme défaut de ne pas être suf­fi­sam­ment tra­vaillées sur le plan de la langue cible — celle dans laquelle le texte est tra­duit, c’est-à-dire le fran­çais, par oppo­si­tion à la langue source qui est la langue ori­gi­nale —, et que les ver­sions de langues vivantes, en rai­son de l’immédiateté de la com­pré­hen­sion de la langue, sont régu­liè­re­ment trop éloi­gnées de la struc­ture gram­ma­ti­cale du texte, est née l’idée d’un dia­logue entre une langue ancienne, le latin, et une langue vivante, l’anglais, dans le cadre de l’exercice de la ver­sion. L’objectif est que des échanges métho­do­lo­giques, au sujet des pra­tiques propres à chaque dis­ci­pline, puissent être mis en paral­lèle dans un dia­logue fruc­tueux, qui soit à même de nour­rir le rap­port aux langues et à l’exercice de la ver­sion.

En langue vivante, et par­ti­cu­liè­re­ment en anglais, en ver­sion, les étu­diants sont ten­tés, du fait d’une com­pré­hen­sion qu’ils estiment immé­diate, de pro­cé­der à une lec­ture trop rapide du texte qui leur est pro­po­sé. À l’inverse, le risque, dans le cadre d’une ver­sion en langues anciennes, est la prise en compte uni­que­ment lit­té­rale de la lettre du texte, mot après mot, sans qu’il soit véri­ta­ble­ment fait cas du sens à don­ner au texte dans son ensemble et au lustre de la for­mule, qui soit à même de rendre compte de la brillance qui était la sienne en langue source. Ainsi, la conscience lin­guis­tique1, que l’on peut défi­nir comme l’actualisation de ce qui fonde le rap­port à la langue, tant sur le plan gram­ma­ti­cal et syn­taxique que lexi­cal, est mar­quée par des lacunes, tant en langues vivantes qu’en langues anciennes. Puisque ces lacunes ne sont pas les mêmes selon les dis­ci­plines, au même titre que les pra­tiques, un dia­logue fécond nous a sem­blé pou­voir naître, à par­tir du constat com­mun de la néces­si­té d’une plus grande conscience lin­guis­tique, sur des plans dif­fé­rents et com­plé­men­taires, mais encore à par­tir de la recon­nais­sance de la per­ti­nence d’un trans­fert de pra­tiques entre langues vivantes et langues anciennes, ce que nous avons ten­té de mettre en place dans le cadre de situa­tions péda­go­giques. Nous les détaillons dans cet article afin de mon­trer la manière dont ce trans­fert des pra­tiques de l’anglais vers le latin a été mené. Dans cette pers­pec­tive, nous pré­sen­tons d’abord, dans cha­cune des par­ties, le tra­vail qui a été réa­li­sé dans le cours de langue vivante, afin de pro­po­ser un pont avec le cours de langue ancienne dans un second temps et d’étudier plus spé­ci­fi­que­ment les méthodes qui peuvent y être employées.

De la nécessité d’une conscience linguistique

Vers une plus grande conscience grammaticale

Au sein du groupe consti­tué par les langues vivantes, l’anglais occupe une place toute par­ti­cu­lière. Considéré comme langue offi­cielle par de nom­breux pays à la suite de l’expansion impé­riale, l’anglais n’est pas seule­ment par­lé par ceux dont c’est la langue mater­nelle : au contraire, il est lar­ge­ment uti­li­sé dans le monde entier comme langue de com­mu­ni­ca­tion. L’anglais est donc ce qu’on appelle une langue véhi­cu­laire, c’est-à-dire qu’elle per­met à dif­fé­rents groupes par­lant des langues dif­fé­rentes d’échanger. En cela, l’anglais est sou­vent une langue tierce pour ces groupes : il per­met ain­si à deux non-natifs par­lant des langues mater­nelles dif­fé­rentes d’échanger, car il est plus pro­bable que les deux locu­teurs parlent l’anglais plu­tôt que la langue mater­nelle de leur inter­lo­cu­teur. À la suite de l’expansion colo­niale bri­tan­nique et consé­quem­ment à l’hégémonie éco­no­mique et tech­no­lo­gique amé­ri­caine, l’anglais a pris une place de plus en plus impor­tante dans le quo­ti­dien de ceux qui n’en sont pas locu­teurs de nais­sance2. Cela crée une néces­si­té de com­pré­hen­sion, au moins super­fi­cielle, de l’anglais au quo­ti­dien. Cet impé­ra­tif, qui vise avant tout à com­mu­ni­quer à un ins­tant pré­cis, ne s’assortit donc pas tou­jours d’une conscience lin­guis­tique, une ten­dance qui s’accentue avec les réseaux sociaux, même si ces der­niers contri­buent for­te­ment à amé­lio­rer l’aisance com­mu­ni­ca­tion­nelle par un contact quo­ti­dien3.

En ce sens, une bonne com­pré­hen­sion à l’écrit ou à l’oral n’est pas tou­jours assor­tie d’une conscience pleine des outils gram­ma­ti­caux qui se jouent, même lorsqu’on a reçu des cours de gram­maire ou de lin­guis­tique anglaise (en France, à par­tir de la licence pour les étu­diants en par­cours LLCER). Cela peut s’avérer pro­blé­ma­tique dans le cas spé­ci­fique de l’exercice de la ver­sion tel qu’il est conçu dans le cadre uni­ver­si­taire ou des concours d’enseignement. L’exercice s’appuie en effet sur une lec­ture pré­cise des textes et de la façon dont ils sont construits, afin que la tra­duc­tion finale soit à la fois la plus natu­relle pos­sible dans la langue cible — ici, le fran­çais — mais éga­le­ment la plus conforme pos­sible à la langue source — ici, l’anglais. La ver­sion est donc autant un exer­cice de style qu’un exer­cice de gram­maire : il s’agit de bien iden­ti­fier les groupes de mots, de res­pec­ter les temps et leur concor­dance et de bien rendre le sens por­té par la phrase ini­tiale, sans faire de contre­sens.

En cela, la pra­tique conjointe de l’exercice de ver­sion de langue ancienne peut s’avérer utile, puisque pour une per­sonne dont le fran­çais serait la langue mater­nelle, le sys­tème des décli­nai­sons force par exemple à opé­rer une série de repé­rages gram­ma­ti­caux avant la tra­duc­tion, dans la mesure où l’ordre des mots n’est pas indi­ca­tif de leur fonc­tion dans la phrase, contrai­re­ment à l’anglais qui est, en ce sens, plus proche du fran­çais. S’initier au latin peut donc s’affirmer comme le moyen de déve­lop­per une conscience gram­ma­ti­cale plus solide, en sys­té­ma­ti­sant les repé­rages gram­ma­ti­caux, comme le montre l’exemple sui­vant, tiré d’un texte de Jane Gardam :

Still and quiet and almost loo­king flim­si­ly aged at ten years old she had loved him […].

Jane Gardam, God on the Rocks, 1978.

La struc­ture gram­ma­ti­cale de cet extrait n’est pas immé­dia­te­ment évi­dente : il faut ain­si bien com­prendre que « aged » ne sert pas à indi­quer que le per­son­nage a dix ans, l’adjectif fonc­tionne en réa­li­té avec « loo­king flim­si­ly », qui le pré­cède. Il serait donc tout à fait hors de pro­pos de tra­duire ain­si : « Immobile et silen­cieuse, l’air presque fra­gile et âgée de dix ans, elle l’avait aimé4 ». Une lec­ture rapide asso­cie faci­le­ment, par habi­tude, « aged » avec un nombre comme étant une indi­ca­tion de l’âge de la per­sonne concer­née, mais un œil plus atten­tif à la gram­maire per­met de com­prendre le contre­sens ici, qui réside dans l’emploi de la pré­po­si­tion « at », soit « à », qui indique que la petite fille, mal­gré ses dix ans, semble pré­co­ce­ment vieille. De plus, une ana­lyse gram­ma­ti­cale de la struc­ture de la phrase per­met d’identifier une coor­di­na­tion en « and »met­tant sur le même plan « still », « quiet »et « loo­king aged », et de repé­rer que « loo­king »est un verbe attri­bu­tif sous une forme par­ti­ci­piale, qui per­met d’introduire « aged »en tant qu’attribut du sujet « she ». On tra­dui­ra ain­si : « Immobile et silen­cieuse, l’air presque fra­gile et âgée mal­gré ses dix ans, elle l’avait aimé ». La com­pré­hen­sion de cet extrait s’appuie donc sur une obser­va­tion pré­cise des groupes de mots et de la syn­taxe, ce dont le latin donne l’habitude par sa struc­ture.

De la conscience grammaticale à la conscience lexicale

Les repé­rages gram­ma­ti­caux, qu’il s’agisse des décli­nai­sons ou des conju­gai­sons, sont au fon­de­ment de l’exercice de la ver­sion de langue ancienne. Les méthodes tra­di­tion­nelles recom­mandent en effet de lire une fois le texte sou­mis à l’étude en opé­rant les grands repé­rages struc­tu­rels affé­rents, à savoir la sin­gu­la­ri­sa­tion des dif­fé­rentes étapes d’un rai­son­ne­ment ou d’un récit, ce qu’indique la coor­di­na­tion des phrases, par exemple5. Ensuite, les phrases sont obser­vées une à une : les étu­diants les moins aisés les consi­dèrent pour elles-mêmes, l’une après l’autre, et ceux qui y par­viennent essaient de tenir compte de l’économie géné­rale du texte, mais l’approche gram­ma­ti­cale reste d’ordinaire pre­mière. Le constat est bien dif­fé­rent de l’approche que les étu­diants peuvent avoir d’un texte écrit en langue vivante. En consé­quence, pour des étu­diants de Lettres clas­siques, la conscience lin­guis­tique est telle que le res­pect de la gram­maire prime sou­vent sur le sens à don­ner au texte, mais éga­le­ment sur le sens que porte le texte lui-même, si bien qu’une tra­duc­tion peut tout à fait être lit­té­ra­le­ment et gram­ma­ti­ca­le­ment irré­pro­chable, sans par­ve­nir à véri­ta­ble­ment rendre le sens d’un texte écrit en langue ancienne. L’expérience qui a été conduite visait donc à faire en sorte que la conscience lin­guis­tique gram­ma­ti­cale qui a été obser­vée puisse évo­luer en une conscience lexi­cale.

Un tel état de fait est pré­ci­sé­ment impu­table aux méthodes d’enseignement des langues anciennes qui conduisent les étu­diants à avoir une conscience gram­ma­ti­cale pour seule conscience lin­guis­tique, ou presque. Or, une approche des­crip­tive de la gram­maire d’une langue per­met certes d’en rendre compte6, mais elle n’est nul­le­ment suf­fi­sante pour per­mettre de l’aborder dans tous les détails et dans toutes les nuances qui lui appar­tiennent. Ainsi, en com­pa­rai­son, la pra­tique de l’anglais, et plus pré­ci­sé­ment de la ver­sion anglaise, est par­ti­cu­liè­re­ment éclai­rante en ce que, dans les cours de langue vivante, le texte est com­pris par les étu­diants dans son ensemble avant de s’intéresser spé­ci­fi­que­ment à son détail et aux points les plus déli­cats qui le consti­tuent, par­mi les­quels une part du tra­vail consiste à infé­rer du contexte les mots de voca­bu­laire mécon­nus, puisque l’exercice de ver­sion anglaise se pra­tique sans dic­tion­naire dans les concours de l’enseignement. Or, il semble que la pra­tique des langues anciennes peut béné­fi­cier d’une telle immé­dia­te­té de l’approche lin­guis­tique, sans se résu­mer à une simple conscience gram­ma­ti­cale, afin de tra­vailler éga­le­ment une conscience lexi­cale. Considérons la phrase latine sui­vante :

Cuius aduen­tu cogni­to dif­fi­sus muni­ci­pii uolun­ta­ti Thermus cohortes ex urbe redu­cit et pro­fu­git.

César, Bellum ciuile, I, 12.

Dans cette phrase, plu­sieurs spé­ci­fi­ci­tés gram­ma­ti­cales peuvent consti­tuer un point d’achoppement pour des étu­diants, au nombre des­quelles la pré­sence d’un rela­tif de liai­son ou encore d’un abla­tif abso­lu. Toutefois, une approche plus immé­diate de la phrase latine, déta­chée d’un décou­page gram­ma­ti­cal et de l’analyse qui l’accompagne, doit per­mettre une com­pré­hen­sion plus intui­tive de la langue, sur­tout lorsqu’un lexique cou­rant est employé, avec des termes comme aduen­tu, cogni­to, muni­ci­pii, uolun­ta­ti, cohortes, urbe, redu­cit et pro­fu­git. Ainsi, en théo­rie, de même que pour une ver­sion d’anglais, l’on devrait pou­voir attendre des étu­diants une pre­mière approche lexi­cale du texte, afin de favo­ri­ser une com­pré­hen­sion d’ensemble, avant une prise en compte gram­ma­ti­cale du texte, affi­nant ain­si la lec­ture qui avait d’abord été conduite. Dans une dyna­mique inverse à l’habitude, il ne s’agit alors plus de s’intéresser de manière pre­mière à la gram­maire, mais au sens géné­ral que les étu­diants sont à même de repé­rer. Ils peuvent ain­si iden­ti­fier qu’il est ques­tion de l’arrivée d’un indi­vi­du, que le muni­cipe dont il est ques­tion pos­sède une cer­taine volon­té, qui n’est pas par­ta­gée par Thermus, qui retire ses troupes et prend la fuite. Comme on le ferait dans le cadre d’un exer­cice de ver­sion anglaise, le repé­rage géné­ral gagne ensuite à être affi­né dans un second temps, notam­ment en infé­rant le sens de mots comme « dif­fi­sus », dont la com­pré­hen­sion est peut-être moins immé­diate. C’est aus­si bien le contexte qui aide à sai­sir le sens de ce terme que son éty­mo­lo­gie (dis + fido), comme on le ferait pour un texte écrit en langue vivante, signe que la conscience lexi­cale est impor­tante, que la seule conscience gram­ma­ti­cale ne sau­rait être plei­ne­ment effi­ciente, et qu’un trans­fert de pra­tiques entre langues vivantes et langues anciennes est béné­fique afin que la pra­tique conjointe de la ver­sion dans l’une et l’autre langues puisse faire naître d’une conscience lin­guis­tique com­mune des moyens propres à l’approche de cha­cune des deux langues.

Langues anciennes, langues vivantes : vers un transfert de pratiques

De l’oralisation à la littéralité

L’apprentissage d’une langue ancienne peut s’avérer, sur le plan de la méthode, tout à fait trans­po­sable à l’apprentissage d’une langue vivante. Dans le cas spé­ci­fique du latin, son sys­tème gram­ma­ti­cal ain­si que le manque de voca­bu­laire peuvent empê­cher un débu­tant de sai­sir un texte au pre­mier coup d’œil, à l’inverse de l’anglais, pour lequel la mobi­li­sa­tion quo­ti­dienne du voca­bu­laire et les struc­tures proches du fran­çais per­mettent rapi­de­ment de sai­sir au moins l’idée géné­rale d’un texte. Le latin est donc le lieu de déve­lop­pe­ment d’un cer­tain nombre de méthodes qui, trans­po­sées à l’anglais, per­mettent de sai­sir dans le détail le sens du texte. On s’intéressera ici à trois méthodes en par­ti­cu­lier, qui per­mettent de s’éloigner d’une lec­ture du texte trop rapide qui favo­ri­se­rait les omis­sions ou les contre­sens : le décou­page des pro­po­si­tions, l’utilisation d’un code cou­leur, et la prise en compte sys­té­ma­tique des temps.

Le découpage des propositions 

Lorsqu’on tra­duit un texte du latin vers le fran­çais, il peut être plus aisé de décou­per visuel­le­ment les pro­po­si­tions, avec des cro­chets par exemple, afin de tra­duire les groupes de mots dans l’ordre et de ne pas faire de contre­sens, ou à l’aide de flèches, afin de connec­ter les groupes entre eux. Une telle tech­nique peut être appli­quée à la ver­sion anglaise, notam­ment lorsque la construc­tion du texte semble intri­quée, comme dans l’extrait sui­vant :

« A dis­traught lec­tu­rer, you might have thought, obser­ving the boo­kish for­ward lean and loping stride and the errant fore­lock of salt-and-pep­per hair that repea­ted­ly had to be dis­ci­pli­ned with jer­ky back-han­ded shoves of the bony wrist. »

John Le Carré, A Delicate Truth, 2013.

Ce texte est par­ti­cu­liè­re­ment déli­cat à tra­duire à cause des nom­breux groupes adjec­ti­vaux et des rela­tives qui s’entrelacent, il s’agit donc de les déli­mi­ter pré­ci­sé­ment, ce à quoi la ponc­tua­tion aide. On remarque que le par­ti­cipe « obser­ving » fonc­tionne avec « you might have thought », dans une obser­va­tion à valeur géné­rale. Le groupe « A dis­traught lec­tu­rer » a éga­le­ment valeur de com­plé­ment d’objet de « think », tan­dis que la deuxième par­tie de la des­crip­tion est com­plé­ment d’objet d’« obser­ving ». L’action se pro­duit donc en deux temps. On peut ensuite décou­per l’extrait ain­si, en déli­mi­tant les groups de mots et en iden­ti­fiant les noms com­muns et leurs adjec­tifs : [the boo­kish / for­ward / lean and loping / stride] and [the errant fore­lock [of salt-and-pep­per hair] [that repea­ted­ly had to be dis­ci­pli­ned with jer­ky / back-han­ded shoves [of the bony wrist]]]. Le der­nier seg­ment est par­ti­cu­liè­re­ment intri­qué, à cause des modi­fieurs que sont les adjec­tifs, les com­plé­ments du nom et la rela­tive déter­mi­na­tive. Une fois les groupes iden­ti­fiés et com­pris, on tra­duit :

« Un uni­ver­si­taire désem­pa­ré, aurait-on pu se dire à la vue de cette pos­ture voû­tée et stu­dieuse et de ces grandes enjam­bées agiles et de cette mèche désor­don­née de che­veux poivre et sel qui devait constam­ment être dis­ci­pli­née par un revers de son poi­gnet osseux, d’un geste brusque et sac­ca­dé. »

L’utilisation d’un code couleur

Afin de faci­li­ter les décou­pages gram­ma­ti­caux, on peut adop­ter la méthode des codes cou­leurs, très effi­cace en ver­sion latine, et ain­si assi­gner des cou­leurs aux fonc­tions gram­ma­ti­cales, ce qui per­met par la suite de repé­rer la construc­tion en un ins­tant. On peut ima­gi­ner que les verbes soient sou­li­gnés en rouge, les sujets en bleu, les com­plé­ments d’objet en vert et les com­plé­ments cir­cons­tan­ciels en noir, par exemple. Une telle repré­sen­ta­tion per­met de visua­li­ser les groupes de mots clai­re­ment et de faci­li­ter leur mani­pu­la­tion, notam­ment lorsqu’ils doivent être dépla­cés dans la langue cible pour davan­tage de flui­di­té.

La prise en compte systématique des temps 

En anglais, le pré­té­rit est le temps domi­nant des récits, d’où la ten­ta­tion d’employer un temps du pas­sé dans la langue cible, en tra­duc­tion, même lorsque le récit repasse briè­ve­ment au pré­sent dans la langue source. Cela n’est pas faci­li­té par le fait que, par­fois, le pré­té­rit ne se dif­fé­ren­cie du pré­sent que par une seule lettre (to begin, par exemple, devient began) ou par l’absence de marque visuelle du pré­té­rit (on pense ici au cas du verbe to read, à pro­non­cer /riːd/, qui devient read, à pro­non­cer /red/, au pré­té­rit, une dis­tinc­tion invi­sible à l’écrit). En latin, l’attention por­tée aux temps est cru­ciale, notam­ment car il en existe une grande varié­té : il est en effet néces­saire de bien iden­ti­fier les verbes au sub­jonc­tif — dont la forme est par­fois très proche du futur de l’indicatif —, d’où l’utilité de por­ter une atten­tion par­ti­cu­lière aux temps, créant un réflexe qui peut s’avérer très utile en ver­sion anglaise afin d’éviter une lec­ture trop rapide et super­fi­cielle.

De la littéralité à l’oralisation

Si les étu­diants en licence d’anglais peuvent avoir ten­dance à pri­vi­lé­gier le lustre de la for­mule à la lettre du texte, ce vis-à-vis de quoi la pra­tique conjointe de la ver­sion latine les met indu­bi­ta­ble­ment en garde, l’inverse est éga­le­ment vrai pour les étu­diants de Lettres clas­siques, pri­vi­lé­giant par­fois la lit­té­ra­ri­té de la tra­duc­tion, proche des repé­rages gram­ma­ti­caux, à une tra­duc­tion élé­gante. En effet, les étu­diants de Lettres clas­siques, par une pra­tique plus lit­té­rale des textes, qui passe par une atten­tion par­ti­cu­liè­re­ment impor­tante por­tée à la gram­maire, à la construc­tion des phrases et aux liens logiques éta­blis entre les pro­po­si­tions, ont indé­nia­ble­ment ten­dance à ver­ser dans la lit­té­ra­li­té de la tra­duc­tion, par­fois au détri­ment de l’exercice de fran­çais que consti­tue éga­le­ment la ver­sion de langue ancienne. C’est pour­tant un résul­tat bien écrit, dans une langue plu­tôt sou­te­nue, qui est atten­du. Cet aspect est par­ti­cu­liè­re­ment impor­tant dans la pra­tique de la ver­sion de langue vivante, de telle sorte que la mise en appli­ca­tion conjointe des outils déve­lop­pés dans le cadre des cours de ver­sion anglaise et de ver­sion latine doit pou­voir être pro­fi­table. Ainsi, la phrase de César pré­cé­dem­ment obser­vée (« Cuius aduen­tu cogni­to dif­fi­sus muni­ci­pii uolun­ta­ti Thermus cohortes ex urbe redu­cit et pro­fu­git ») a pu don­ner lieu, de la part d’étudiants de L1 de Lettres clas­siques, à des pro­po­si­tions de tra­duc­tion comme celle-ci : « Et l’arrivée de lui ayant été connue, ne s’étant pas fié à la volon­té du muni­cipe, Thermus conduit ses cohortes hors de la ville et s’enfuit. » Grammaticalement, c’est-à-dire en ce qui concerne la prise en compte de la gram­maire latine, la tra­duc­tion pro­po­sée est tout à fait conve­nable. Au demeu­rant, elle ne res­pecte pas l’une des exi­gences pre­mières de tout exer­cice de ver­sion, celui d’un ren­du fidèle et éclai­ré dans la langue cible. En effet, le texte source est écrit dans un bon latin par César, il doit donc éga­le­ment l’être en fran­çais. Or, le barème d’évaluation des ver­sions en langue ancienne, à par­tir de points-fautes, sanc­tionne tou­jours bien plus dure­ment les erreurs impu­tables à un défaut de construc­tion gram­ma­ti­cale, que cela tienne à l’erreur de contre-sens ou de construc­tion, que celles liées à une véri­table inélé­gance de l’écriture (« très mal tra­duit » ; « très mal dit »), puisque leur prise en compte peut aller du simple pour les der­nières au triple ou au qua­druple pour les pre­mières. Ainsi, le barème d’évaluation lui-même témoigne d’une atten­tion pre­mière por­tée à la lit­té­ra­li­té de la langue, quand bien même per­sonne n’écrirait ou ne s’exprimerait ain­si. De l’aveu de plu­sieurs étu­diants eux-mêmes, le tra­vail du fran­çais n’est pas pre­mier dans le cadre d’un exer­cice de ver­sion sur table, alors même qu’un tel res­sen­ti est tout à fait dif­fé­rent lorsque l’on enjoint les étu­diants à s’exprimer sur leur pra­tique de la ver­sion en langue étran­gère.

Or, la pra­tique conjointe de la ver­sion latine ou grecque et de la ver­sion anglaise per­met indu­bi­ta­ble­ment de réflé­chir à ces ques­tions et de dépas­ser la lit­té­ra­li­té de l’écriture du fait même que l’anglais est une langue vivante : l’habitude de son ora­li­sa­tion, au même titre que le fran­çais en tant que langue cible, témoigne d’une conscience à la fois intime et inté­rio­ri­sée des usages, de ce qui se dit ou non, ce qui est moins immé­dia­te­ment le cas lorsque l’on cherche à tra­duire d’une langue ancienne vers le fran­çais, jus­te­ment parce que les langues anciennes ne sont pas ora­li­sées, sont de fait moins bien inté­rio­ri­sées et connaissent dès lors une dis­sy­mé­trie par rap­port à la langue vivante qu’est le fran­çais en tant que langue cible. C’est comme si le sta­tut de langue ancienne qui carac­té­rise le latin et le grec ancien les condam­nait, dans le cadre de l’exercice de la ver­sion, à ce que les étu­diants ne s’interrogent pas sur le carac­tère oppor­tun de leur pro­po­si­tion dans la langue cible, d’où la confron­ta­tion avec les méthodes de ver­sion en langue vivante afin qu’un trans­fert de pra­tique puisse être opé­ré.

En ver­sion anglaise, il est évident que les contre-sens sont régu­liè­re­ment sanc­tion­nés, notam­ment sur des seg­ments déli­cats à com­prendre et à tra­duire, mais il est assez rare et iso­lé qu’une copie consti­tue une suc­ces­sion de contre-sens, constat qui est loin d’être vrai concer­nant les langues anciennes, ce qui explique la ten­dance que l’on a à s’attacher en pre­mier lieu à une com­pré­hen­sion lit­té­rale du texte avant de déve­lop­per la qua­li­té de l’écriture en langue cible. Or, en ver­sion anglaise, même si le texte a été gram­ma­ti­ca­le­ment com­pris, la pro­po­si­tion de tra­duc­tion peut être per­cluse de « très mal tra­duit » ou de « très mal dit », qui sont sanc­tion­nés de manière beau­coup plus impor­tante qu’en langues anciennes. La stra­té­gie mise en place par les étu­diants en ver­sion de langue vivante est dif­fé­rente en ce qu’ils s’attachent, certes, à dire la lettre du texte, mais à bien la dire, en se ques­tion­nant par son ora­li­sa­tion, notam­ment, sur l’opportunité des tour­nures pro­po­sées. Un tel prin­cipe, appli­qué à la phrase de César pré­cé­dem­ment obser­vée, invite ain­si les étu­diants de Lettres clas­siques à réflé­chir à la lim­pi­di­té de l’écriture des auteurs anciens et à ne pas s’en tenir à « Et l’arrivée de lui ayant été connue », mais à déve­lop­per la réflexion dans la langue cible pour écrire, par exemple, « Or, puisque son arri­vée avait été annon­cée ». Au fil d’un tra­vail de remé­dia­tion conduit avec des étu­diants de L1 de Lettres clas­siques, à par­tir des pro­po­si­tions qui avaient été faites indi­vi­duel­le­ment, une telle refor­mu­la­tion a pu être obte­nue en les encou­ra­geant à pen­ser à la fois la lettre du texte, et la néces­si­té de la tra­duire élé­gam­ment en se ques­tion­nant, comme ils le fai­saient par ailleurs en cours de langue vivante, sur l’opportunité de la for­mu­la­tion. En consé­quence, les méthodes employées en ver­sion anglaise peuvent ser­vir la pra­tique des langues anciennes, et inver­se­ment : un tel constat invite à la mise en pra­tique d’une inter­ac­tion entre ces ensembles lin­guis­tiques.

Mise en pratique d’une interaction
entre langues vivantes et langues anciennes

Par le latin et vers l’anglais

Afin d’évaluer l’efficacité de l’application des méthodes de la ver­sion latine à la ver­sion anglaise, il conve­nait de la mettre en pra­tique avec des étu­diants. Nous décri­vons ici une mise en situa­tion avec des étu­diants en pre­mière année de licence d’anglais LLCER, qui pra­tiquent donc la ver­sion depuis peu. Un extrait rela­ti­ve­ment dif­fi­cile pour leur niveau a été choi­si car le texte néces­site d’identifier avec une grande pré­ci­sion tous les com­po­sants gram­ma­ti­caux, ce qui n’est pas faci­li­té, dans le cas de ce texte, par la ponc­tua­tion, en ce que cette der­nière ne peut être conser­vée telle quelle dans la tra­duc­tion fran­çaise. L’objectif de l’exercice est donc de pro­mou­voir une lec­ture fine du texte avant tra­duc­tion, alors que les étu­diants peuvent avoir ten­dance à enta­mer la tra­duc­tion sans même avoir pris le temps d’analyser le texte. L’exercice s’est donc dérou­lé de la façon sui­vante : dis­tri­bu­tion du texte et lec­ture de ce der­nier à voix haute, puis tra­vail visuel sur le texte, à l’aide des sys­tèmes évo­qués pré­cé­dem­ment et tirés de la méthode de la ver­sion latine. Le texte choi­si était issu de « The Custom-House », l’introduction de La lettre écar­late, de Nathaniel Hawthorne :

It is a lit­tle remar­kable, that — though disin­cli­ned to talk over much of myself and my affairs at the fire­side, and to my per­so­nal friends — an auto­bio­gra­phi­cal impulse should twice in my life have taken pos­ses­sion of me, in addres­sing the public. The first time was three or four years since, when I favo­red the rea­der — inex­cu­sa­bly, and for no earth­ly rea­son, that either the indul­gent rea­der or the intru­sive author could ima­gine — with a des­crip­tion of my way of life in the deep quie­tude of an Old Manse. And now — because, beyond my deserts, I was hap­py enough to find a lis­te­ner or two on the for­mer occa­sion — I again seize the public by the but­ton, and talk of my three years’ expe­rience in a Custom-House.

Nathaniel Hawthorne, « The Custom-House », La Lettre écar­late, 1850.

Les étu­diants se sont mis par groupes de deux, à la fois pour faci­li­ter la com­pré­hen­sion du texte et pour les encou­ra­ger à ver­ba­li­ser le pro­ces­sus de décou­page et à le jus­ti­fier. Ils ont béné­fi­cié d’un temps de tra­vail avant la mise en com­mun. Si l’exercice semble avoir été bien com­pris sur ce texte, avec des étu­diants qui recon­nais­saient l’utilité d’apporter une impor­tance par­ti­cu­lière à une lec­ture pré­li­mi­naire détaillée, presque ana­ly­tique avant tra­duc­tion, force est de consta­ter que peu d’entre eux ont appli­qué la méthode lorsqu’ils ont, par la suite, été confron­tés à des textes d’apparence plus faciles, dont ils esti­maient avoir une bonne com­pré­hen­sion. Il semble ain­si qu’il faille sys­té­ma­ti­ser l’exercice sur plu­sieurs séances, en étu­diant des textes plus ou moins com­plexes, afin de rendre la méthode plus effi­cace. Il est tou­te­fois à noter que toutes les étapes de cette méthode ne sont pas tou­jours néces­saires, de la même façon qu’en ver­sion latine, un texte plus facile pour­ra néces­si­ter moins de repé­rages. Appliquer des méthodes issues de la ver­sion latine à la ver­sion anglaise semble cepen­dant per­mettre de déve­lop­per une atten­tion par­ti­cu­lière à la ques­tion de la syn­taxe et des temps, au-delà de la com­pré­hen­sion immé­diate du texte.

Les méthodes de l’anglais appliquées au latin

Afin de favo­ri­ser l’immédiateté de la com­pré­hen­sion, notam­ment sur les plans gram­ma­ti­caux et lexi­caux, grâce à l’emploi des méthodes de ver­sion anglaise qui invitent volon­tiers les étu­diants à infé­rer et à s’intéresser à la cor­res­pon­dance entre la for­mu­la­tion de leur pro­pos et le texte source, il a sem­blé per­ti­nent de s’intéresser, avec des étu­diants, à un texte aisé­ment com­pré­hen­sible sur le plan gram­ma­ti­cal. Celui-ci aborde en outre un conte­nu assez com­mu­né­ment connu afin que les étu­diants puissent se consa­crer plus pré­ci­sé­ment au sens, aux nuances à don­ner en tra­duc­tion, mais éga­le­ment aux for­mu­la­tions. L’idée était de sus­ci­ter chez les étu­diants une prise de conscience quant au fait qu’il peut être inté­res­sant de dépas­ser le stade lit­té­ral de la tra­duc­tion afin de tra­vailler sur les for­mu­la­tions en langue cible. Pour ce faire, obser­ver un texte simple et rédi­gé à des fins péda­go­giques parais­sait impor­tant pour que les étu­diants prennent conscience que, par l’oralisation du texte, sa com­pré­hen­sion pou­vait être pra­ti­que­ment immé­diate, per­met­tant de dépas­ser le stade du rai­son­ne­ment stric­te­ment syn­taxique. Ainsi, au cours du deuxième semestre, avec des étu­diants de pre­mière année de licence de Lettres clas­siques, habi­tuel­le­ment très axés sur l’analyse gram­ma­ti­cale, ce qui pou­vait être à l’origine de for­mu­la­tions peu esthé­tiques en langue cible, et tous angli­cistes, si bien qu’ils connais­saient les méthodes de la ver­sion anglaise, a été étu­dié le pre­mier cha­pitre du De bel­lo deo­rum d’Adrien Bresson, paru dans la col­lec­tion des Petits Latins, édi­tée par la Vie des clas­siques, label péda­go­gique des Belles Lettres7. L’idée sous-jacente était que les ouvrages de cette col­lec­tion, par l’immédiateté de la lec­ture qu’ils per­mettent, étaient à même d’aider les étu­diants à atteindre les objec­tifs sou­hai­tés à par­tir des outils métho­do­lo­giques emprun­tés à une langue vivante. La col­lec­tion des Petits Latins pro­pose un état du texte bilingue, avec une tra­duc­tion en regard, et un état du texte uni­lingue, avec des notes de gram­maire et de voca­bu­laire. Pour mener à bien l’exercice, c’est le texte latin seul qui a été obser­vé, sans notes de gram­maire et de voca­bu­laire. Pour ne pas faus­ser l’expérience par des influences exté­rieures, les étu­diants ont été invi­tés à tra­vailler de manière auto­nome, en lisant d’abord le texte. Pour en favo­ri­ser une approche intui­tive, ils ont été invi­tés à noter par écrit ce qu’ils en avaient com­pris au terme de leur pre­mière lec­ture en pré­sen­tant l’action, les per­son­nages, et le cadre de la situa­tion géné­rale qui leur était expo­sée, de la même manière qu’ils sont invi­tés à inter­ro­ger en pre­mier lieu le cadre géné­ral d’un texte en langue vivante. Les étu­diants ont ensuite pro­po­sé à l’écrit, de manière presque immé­diate, un pre­mier jet de tra­duc­tion. Dans un troi­sième temps, il était atten­du d’eux qu’ils infèrent le sens des termes qu’ils ne connais­saient pas, assez peu nom­breux puisqu’il ne s’agissait pas d’un texte ori­gi­nal — c’est-à-dire écrit par un auteur latin —, ce qui a per­mis de ne pas blo­quer les étu­diants dans leur tra­vail, si ce n’est ponc­tuel­le­ment. Il était ain­si atten­du des étu­diants qu’ils réa­lisent que le contexte, par­fois mieux que le dic­tion­naire, per­met de sai­sir le sens pré­cis d’un mot — selon une méthode qu’ils pra­tiquent par ailleurs en langue vivante et dont ils étaient fami­liers. Le point le plus impor­tant de ce tra­vail consis­tait à inter­ro­ger la lim­pi­di­té et l’opportunité des for­mu­la­tions choi­sies, sans trop s’éloigner du texte source, en tâchant d’employer la for­mule et le mot justes sans s’arrêter à une tra­duc­tion stric­te­ment gram­ma­ti­cale, comme ils l’auraient fait dans le cadre d’une ver­sion anglaise. La pre­mière phrase du texte étu­dié pré­sen­tait quelques dif­fi­cul­tés, que les étu­diants n’ont pas man­qué de ren­con­trer :

Vrano patre e regno expul­so, Saturnus qui unus Titanum est, orbi ter­ra­rum impe­rat et in Tartarum mul­tos fratres soro­resque mit­tit, qui Centimanus et Cyclopes sunt.

Adrien Bresson, De bel­lo deo­rum, I, 1.

Sur le plan lexi­cal, l’expression « orbi ter­ra­rum » a sus­ci­té des inter­ro­ga­tions et a dû faire l’objet d’une réflexion appro­fon­die afin d’être infé­rée. Les étu­diants étaient par­ve­nus à sai­sir dans l’ensemble ce que cette réa­li­té dési­gnait et après un tra­vail lexi­cal, ins­pi­ré des langues vivantes, et des pro­po­si­tions comme « de l’orbe des terres », au fur et à mesure de leur réflexion, ils ont réus­si à trou­ver la tra­duc­tion qui conve­nait, illus­trant ain­si la néces­si­té d’une conscience lexi­cale, et non stric­te­ment gram­ma­ti­cale. Il en va de même pour le terme « Centimanus », qui ren­voie à une réa­li­té mytho­lo­gique moins bien connue des étu­diants si bien que, comme dans une ver­sion de langue vivante où l’on invite — en rai­son de l’absence de dic­tion­naire à dis­po­si­tion — à réflé­chir à la fois au contexte de l’emploi et aux impli­ca­tions lexi­cales et éty­mo­lo­giques des mots, les étu­diants ont pu en trou­ver le sens après l’avoir décou­pé et rap­pro­ché de ses deux com­po­sants. Quant à l’ablatif abso­lu ini­tial, « Vrano patre e regno expul­so », il a fait l’objet d’un tra­vail spé­ci­fique de refor­mu­la­tion afin de démê­ler l’entrelacement des abla­tifs. À par­tir d’une pro­po­si­tion ini­tiale « Uranus le père ayant été expul­sé de son règne », les étu­diants ont pu tra­vailler sur le pro­cé­dé du « dépouille­ment », carac­té­ris­tique de la ver­sion en langue vivante, qui invite à tra­vailler la for­mu­la­tion en res­ti­tuant la tra­duc­tion de plu­sieurs mots de la langue source en un nombre de signi­fiants assez réduit dans la langue cible, mais mal­gré tout por­teurs des dif­fé­rents sèmes. Ainsi, « e regno expul­so » a été tra­duit par « détrô­né ». En outre, les étu­diants ont réta­bli le lien impli­cite qui unis­sait les dif­fé­rentes pro­po­si­tions, comme il convient par­fois de le faire en ver­sion de langue vivante, afin de pro­po­ser une for­mu­la­tion élé­gante et syn­taxi­que­ment éla­bo­rée en langue cible. Pour par­ve­nir à la tra­duc­tion « après qu’Uranus, son père, eut été détrô­né », les étu­diants ont beau­coup ora­li­sé leurs pro­po­si­tions, ce qui a consti­tué pour eux un moyen per­ti­nent pour se rendre compte de leur carac­tère oppor­tun.

Précisions néan­moins que cer­tains étu­diants, à qui la consigne avait été don­née de se fier à une com­pré­hen­sion immé­diate du texte en fai­sant abs­trac­tion, dans un pre­mier temps, des spé­ci­fi­ci­tés gram­ma­ti­cales, n’ont pas per­çu l’ablatif abso­lu, ce qui est le signe de la néces­si­té d’allier les deux dimen­sions, à savoir le tra­vail d’analyse gram­ma­ti­cale et lexi­cale en langue cible, de manière encore plus appro­fon­die et conjointe. Le tra­vail mené a eu un impact très posi­tif sur les devoirs mai­son qui ont sui­vi, avec une atten­tion accrue por­tée par les étu­diants aux for­mu­la­tions pro­po­sées. Certains d’entre eux ont en effet recon­nu avoir tâché d’appliquer les pra­tiques emprun­tées à l’anglais, comme nous l’avions fait en cours, qu’il s’agisse du dépouille­ment, d’un tra­vail minu­tieux de refor­mu­la­tion, ou encore de l’oralisation, après être pas­sé par une pre­mière phase de com­pré­hen­sion intui­tive. En revanche, dans le cadre des devoirs sur table, en rai­son des contraintes liées au temps, l’achoppement a été beau­coup plus grand, avec un retour aux ten­dances ini­tia­le­ment obser­vées à pri­vi­lé­gier l’analyse gram­ma­ti­cale plus que le ren­du en langue cible. Cela illustre la néces­si­té de ne pas mener un tel tra­vail sur les for­mu­la­tions de manière uni­que­ment ponc­tuelle, mais de le sys­té­ma­ti­ser afin que le résul­tat obte­nu en langue cible puisse être le reflet de la com­pré­hen­sion véri­table que les étu­diants ont de la langue source.


Le constat éta­bli, tant en ce qui concerne la néces­si­té d’une conscience lin­guis­tique que la per­ti­nence des échanges de pra­tiques entre langues vivantes et langues anciennes dans le cadre de l’exercice de ver­sion, est très clair. Cet article ne pré­tend pas pro­po­ser des solu­tions exhaus­tives, mais plu­tôt expo­ser, d’une part, les pré­mices d’une réflexion conjointe et inter­dis­ci­pli­naire et, d’autre part, le cadre péda­go­gique dans lequel un tel échange a pu s’intégrer, ce qui, nous l’espérons, pour­ra sus­ci­ter réflexions et dia­logue. Une telle dyna­mique métho­do­lo­gique nous semble en effet à affer­mir, à pour­suivre et à sys­té­ma­ti­ser afin que des réflexions péda­go­giques plus nom­breuses, en lien avec des démarches lin­guis­tiques et tra­duc­to­lo­giques, puissent en naître, au ser­vice d’une pra­tique tou­jours plus fluide de l’exercice de ver­sion.


Bibliositographie

Bibliographie

Bresson Adrien, De bel­lo deo­rum. La guerre des dieux, Paris, « La Vie des clas­siques », Les Belles Lettres, 2022.

Fougerouse Marie-Christine, « L’enseignement de la gram­maire en classe de fran­çais langue étran­gère », Éla. Études de lin­guis­tique appli­quée, n° 122, 2001, p. 165–178.

Gauger Hans-Martin, « Conscience lin­guis­tique et lin­guis­tique », Les Études Philosophiques, n° 2, 1978, p. 195–208.

Phillipson Robert, La domi­na­tion de l’anglais : un défi pour l’Europe, Paris, Éditions Libre et Solidaire, 2019.

Pinguet Jérémie, Méthod’latin, Paris, Ellipses, 2019.

Sitographie

Cambridge University Press and Assessment, « Learn English through social media », Cambridge English, dis­po­nible en ligne sur https://​www​.cam​brid​geen​glish​.org/​l​e​a​r​n​i​n​g​-​e​n​g​l​i​s​h​/​p​a​r​e​n​t​s​-​a​n​d​-​c​h​i​l​d​r​e​n​/​y​o​u​r​-​c​h​i​l​d​s​-​i​n​t​e​r​e​s​t​s​/​l​e​a​r​n​-​e​n​g​l​i​s​h​-​t​h​r​o​u​g​h​-​s​o​c​i​a​l​-​m​e​dia (consul­té le consul­té le 21 mars 2024).


Notes

  1. Au sujet de la notion de conscience lin­guis­tique, voir Hans-Martin Gauger, « Conscience lin­guis­tique et lin­guis­tique », Les Études Philosophiques, n° 2, 1978, p. 195–208. ↩︎
  2. Robert Phillipson, La domi­na­tion de l’anglais : un défi pour l’Europe, Paris, Éditions Libre et Solidaire, 2019, p. 104. ↩︎
  3. L’importance des réseaux sociaux dans l’apprentissage de l’anglais est si pré­gnante que le Cambridge Dictionary en prend acte. Voir la page web du dic­tion­naire : Cambridge University Press and Assessment, « Learn English through social media », Cambridge English, dis­po­nible en ligne sur https://​www​.cam​brid​geen​glish​.org/​l​e​a​r​n​i​n​g​-​e​n​g​l​i​s​h​/​p​a​r​e​n​t​s​-​a​n​d​-​c​h​i​l​d​r​e​n​/​y​o​u​r​-​c​h​i​l​d​s​-​i​n​t​e​r​e​s​t​s​/​l​e​a​r​n​-​e​n​g​l​i​s​h​-​t​h​r​o​u​g​h​-​s​o​c​i​a​l​-​m​e​dia (consul­té le 21 mars 2024). ↩︎
  4. Ndt : « l[e] » désigne le nar­ra­teur. ↩︎
  5. Voir par exemple les conseils pro­di­gués par Jérémie Pinguet dans Méthod’latin, Paris, Ellipses, 2019, p. 26. ↩︎
  6. En ce qui concerne l’habitude d’une approche des­crip­tive de la gram­maire pour rendre compte d’une langue, voir Marie-Christine Fougerouse, « L’enseignement de la gram­maire en classe de fran­çais langue étran­gère », Éla. Études de lin­guis­tique appli­quée, n° 122, 2001, p. 165–178. ↩︎
  7. Adrien Bresson, De bel­lo deo­rum. La guerre des dieux, Paris, « La Vie des clas­siques », Les Belles Lettres, 2022. ↩︎

Auteurs

Adrien Bresson, doc­to­rant en langue et lit­té­ra­ture latines (Université de Lyon–Saint-Étienne), agré­gé de Lettres clas­siques.

Blandine Demotz, doc­to­rante en études anglo­phones (CY Cergy-Paris Université), agré­gée d’anglais.


Pour citer cet article

Adrien Bresson et Blandine Demotz, « Autour de la ver­sion : conscience lin­guis­tique et trans­fert de pra­tiques entre l’anglais et le latin », Revue de péda­go­gie des langues anciennes, 02, 2023–2024, p. 137–150, mis en ligne le 21/03/2024.

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