Réflexion sur la place du latin en intercompréhension des langues romanes



Résumé

Le lien de paren­té entre le latin et les langues romanes pour­rait à lui seul jus­ti­fier de prime abord l’intégration du latin à l’approche plu­rielle de l’intercompréhension des langues romanes. L’étude de deux manuels per­met de rendre compte qu’au-delà de champs lin­guis­tiques per­ti­nents où le latin aurait toute sa place pour expli­ci­ter des faits lin­guis­tiques, il faut consi­dé­rer la pers­pec­tive envi­sa­gée. Cette étude, bien que concen­trée sur l’intercompréhension comme ter­rain péda­go­gique, per­met, au sens plus large, d’ouvrir la réflexion quant à une didac­tique incluant latin et langues romanes au sein des approches plu­rielles. Cette étude per­met d’entrevoir la pos­si­bi­li­té d’un renou­vel­le­ment du para­digme autour de l’apprentissage du latin au sein de la didac­tique du plu­ri­lin­guisme.

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Texte intégral

Je m’attache dans cet article à pré­sen­ter mon tra­vail de mémoire réa­li­sé au sein du Master Linguistique et Cognition de l’Université de Toulouse Jean Jaurès en 2023, et inti­tu­lé Place du latin en inter­com­pré­hen­sion des langues romanes.

La thé­ma­tique autour de la place du latin dans l’apprentissage des langues romanes a pour point de départ une consta­ta­tion per­son­nelle et une intui­tion que des connais­sances en latin peuvent jouer un rôle dans l’apprentissage des langues romanes. Mes expé­riences en tant que locu­trice plu­ri­lingue (fran­çais, espa­gnol, ita­lien, cata­lan et por­tu­gais) ain­si que ma for­ma­tion en langues anciennes m’ont éveillée aux simi­li­tudes lexi­cales, mor­pho­lo­giques et syn­taxiques de ces langues et c’est tout natu­rel­le­ment que j’ai repen­sé la ques­tion du rôle que le latin peut avoir dans l’enseignement et l’apprentissage des langues romanes, loin de me dou­ter que la didac­tique du plu­ri­lin­guisme allait m’apporter de nom­breux savoirs et me per­mettre de réflé­chir à la ques­tion de la place du latin dans celle-ci.

Cette démarche s’inscrit donc dans une réflexion d’ordre méta­lin­guis­tique, puisqu’il s’agit d’essayer de com­prendre dans quelle mesure l’intégration du latin dans l’apprentissage des langues romanes au sein de l’intercompréhension peut être envi­sa­geable. Pourquoi avan­cer cette thé­ma­tique et com­ment envi­sa­ger cette inté­gra­tion ?

La pro­blé­ma­tique sou­lève plu­sieurs ques­tions de recherche autour des res­sources exis­tantes en inter­com­pré­hen­sion des langues romanes, autour des champs lin­guis­tiques per­ti­nents pour l’intégration du latin, mais aus­si autour des apports poten­tiels d’une telle inté­gra­tion. Enfin, une der­nière ques­tion concerne les démarches péda­go­giques envi­sa­geables pour y par­ve­nir.

Il est impor­tant, pour bien sai­sir la por­tée de ce tra­vail, de défi­nir tous les concepts abor­dés, tels que la paren­té lin­guis­tique entre latin et langues romanes, la didac­tique du plu­ri­lin­guisme et l’intercompréhension des langues romanes. Je me pro­pose de pré­sen­ter ces dif­fé­rents concepts dans le déve­lop­pe­ment qui suit, ce qui me per­met­tra, après avoir fait état de l’analyse de manuels d’intercompréhension, de déter­mi­ner la place du latin en inter­com­pré­hen­sion des langues romanes et ain­si de pro­po­ser du maté­riel péda­go­gique.

Filiation entre latin et langues romanes

Soulever une ques­tion autour du latin dans l’apprentissage des langues romanes néces­site d’expliciter la rela­tion entre ces langues puisque « chaque langue porte en elle des traces de son pas­sé et de son lien généa­lo­gique avec d’autres langues1 ». Par ailleurs, nous avons la chance, lin­guis­ti­que­ment par­lant, de connaître la langue-mère dont les langues romanes sont issues, bien qu’il s’agisse de connais­sances par­tielles ayant trait seule­ment à l’écrit. La décou­verte du sans­krit par les lin­guistes occi­den­taux à la fin du XVIIIe siècle2 a été l’élément déclen­cheur qui a per­mis aux lin­guistes de retra­cer la paren­té des langues jusqu’à émettre l’hypothèse d’une langue sup­po­sée : l’indo-européen, qui aurait don­né nais­sance entre autres à la branche ita­lo-cel­tique dont est issu le latin.

Le latin a évo­lué sur une large période cou­vrant envi­ron seize siècles3. Nous rete­nons dif­fé­rentes étapes dans la vie du latin4 : le latin pré-lit­té­raire ou archaïque, le latin pré­clas­sique, le latin clas­sique (âge d’or avec des écrits qui nous sont par­ve­nus de Cicéron, Virgile, Tite-Live par exemple), le latin post-clas­sique, et le latin tar­dif. Même s’il est dif­fi­cile de repor­ter des faits lin­guis­tiques à des repères chro­no­lo­giques fixes et de dater avec pré­ci­sion la nais­sance et le déclin de la langue latine, ces dif­fé­rentes étapes donnent des repères chro­no­lo­giques com­mu­né­ment accep­tés par la com­mu­nau­té lin­guis­tique sur un plan dia­chro­nique.

Le latin a cepen­dant sur­vé­cu dans cer­tains contextes même après son déclin et c’est pour cette rai­son que nous par­lons de la « sur­vie du latin ». C’est le cas en France où la langue admi­nis­tra­tive reste le latin jusqu’à l’édit de Villers-Cotterêts, en 1539, pro­mul­gué sous François Ier, qui impose l’utilisation de la langue fran­çaise pour sup­plan­ter le latin dans l’administration. C’est éga­le­ment le cas dans les milieux éli­tistes où le latin reste la langue de culture jusqu’au XVIIIe siècle, mais aus­si dans le milieu scien­ti­fique où les thèses sont rédi­gées en latin jusqu’au XIXe. En matière scien­ti­fique, le latin est aujourd’hui connu comme la langue des natu­ra­listes, c’est-à-dire qu’elle est uti­li­sée pour clas­si­fier les espèces (ani­males, végé­tales et miné­rales) avec le sys­tème de nomi­na­tion uni­voque de Linné (1770−1778). Cette nomen­cla­ture bino­mi­nale est orga­ni­sée autour d’un syn­tagme nomi­nal latin pour­vu d’un nom fai­sant réfé­rence à l’espèce en ques­tion et d’un com­plé­ment du nom fai­sant quant à lui réfé­rence à une par­ti­cu­la­ri­té : trait bio­lo­gique de l’animal (forme, cou­leur…), appar­te­nance géo­gra­phique ou nom de per­sonne en rap­port avec l’espèce qui sera dans ce cas lati­ni­sé5. De nos jours, son ensei­gne­ment contri­bue éga­le­ment à sa sur­vie, le latin clas­sique étant la typo­lo­gie de latin la plus lar­ge­ment ensei­gnée. Enfin, le latin est la langue offi­cielle de l’Église catho­lique romaine.

La langue latine, au même titre que l’indo-européen, appar­tient à la caté­go­rie des langues dites agglu­ti­nantes (du latin agglu­ti­nare, qui signi­fie « col­ler ensemble »), c’est-à-dire que la plu­part des mots sont por­teurs de marques, les mor­phèmes, qui per­mettent de défi­nir la fonc­tion des mots dans la phrase. Ces marques sont ren­dues pos­sibles par un sys­tème flexion­nel, nomi­nal et ver­bal, héri­té de l’indo-européen6, qui auto­rise une liber­té d’agencement des mots dans la phrase.

Au fil des siècles, le latin lit­té­raire s’est fixé mais sont appa­rus en paral­lèle des par­lers latins non stan­dards, fédé­rés sous le terme de latin vul­gaire (du latin vul­gus qui signi­fie « la foule »). Cette typo­lo­gie de latin dif­fère au niveau syn­taxique, pho­né­tique et lexi­cal. De fait, les romains dis­tin­guaient un ser­mo rus­ti­cus (« par­ler pay­san ») d’un ser­mo urba­nus (« par­ler cita­din »), reflets des concepts de rus­ti­ci­tas et urba­ni­tas7, le latin vul­gaire étant l’héritage du ser­mo rus­ti­cus.

Nous pou­vons citer par exemple au niveau lexi­cal les mots che­val en fran­çais, cabal­lo en espa­gnol ou caval­lo en ita­lien, qui sont issus du latin vul­gaire cabal­lus (dis­tin­gué de la forme clas­sique equus, qui a don­né par exemple en fran­çais le mot équi­ta­tion).Nous pou­vons citer d’autres exemples tirés de Matore8 avec la forme clas­sique caput concur­ren­cée par tes­ta, la forme senex concur­ren­cée par vetu­lus, les formes magnus et par­vus concur­ren­cées par gran­dis et piti­tus, la forme pul­cher, non plus concur­ren­cée, mais sup­plan­tée par la forme bel­lus. Par ailleurs, cer­tains faits lin­guis­tiques ont mené à une supré­ma­tie du par­ler popu­laire, comme par exemple l’abandon des formes flexion­nelles irré­gu­lières avec notam­ment la forme fero (« je porte ») qui est sup­plan­tée par por­to ou encore le refus de l’homonymie entre bel­lum (« guerre ») et bel­lus (« beau »).

Le latin vul­gaire est donc une variante orale, carac­té­ri­sée par une grande hété­ro­gé­néi­té, d’où sont issues les langues romanes.

Aujourd’hui, il existe de nom­breuses simi­li­tudes mais aus­si des dif­fé­rences notables entre latin et langues romanes. Ces der­nières ont notam­ment héri­té d’un lexique consé­quent venant du latin, savant ou vul­gaire, et les trans­for­ma­tions qui conduisent du latin aux langues romanes sont expli­quées par le phé­no­mène de déflexi­vi­té au niveau de la syn­taxe et de la mor­pho­syn­taxe. La déflexi­vi­té est défi­nie comme « un pro­cès dia­chro­nique par lequel un signi­fié, ini­tia­le­ment incor­po­ré à la forme d’un mot, acquiert le sta­tut de mot indé­pen­dant dans la langue9 ». Il s’agit pour les langues qui nous inté­ressent du pas­sage du sys­tème flexion­nel nomi­nal latin, un sys­tème de cas, à une syn­taxe gram­ma­ti­ca­le­ment contrainte dans les dif­fé­rentes langues romanes.

Didactique du plurilinguisme

Le plu­ri­lin­guisme est une réa­li­té lin­guis­tique dans laquelle nous évo­luons au quo­ti­dien (pan­neaux de signa­li­sa­tion, sous-titrages, dou­blage, modes d’emploi…), mais qu’en est-il du plu­ri­lin­guisme des indi­vi­dus ?

Dans l’avant-propos de l’ouvrage hom­mage à Louise Dabène, Billiez10 affirme que la diver­si­té des situa­tions lin­guis­tiques pousse les lin­guistes à réflé­chir sur le concept de la didac­tique des langues. En effet, nous pas­sons d’une didac­tique des langues à une didac­tique du plu­ri­lin­guisme. Sont visées des com­pé­tences lan­ga­gières au sens large (com­pé­tences récep­tives, pro­duc­tives, mais aus­si ouver­ture lan­ga­gière) dans une poli­tique de décloi­son­ne­ment de l’enseignement des langues.

Il n’y a pas de consen­sus autour d’une défi­ni­tion claire et exacte de la didac­tique du plu­ri­lin­guisme. Billiez11 la conçoit comme une didac­tique ayant pour fina­li­té des com­pé­tences dans plu­sieurs langues, sans faire réfé­rence à la notion de culture lan­ga­gière alors que pour Candelier12, toutes les approches de la didac­tique du plu­ri­lin­guisme ont pour fina­li­té une ouver­ture à la culture lan­ga­gière et sont des­ti­nées « à faci­li­ter l’acquisition du plu­ri­lin­guisme13 ». De Pietro, lors du col­loque Compalangues tenu à Toulouse en 202114, envi­sage plus sim­ple­ment la didac­tique du plu­ri­lin­guisme comme une didac­tique qui tra­vaille avec plus d’une langue dans une pers­pec­tive de mise en rela­tion et de simul­ta­néi­té. Il s’agit pour lui d’une défi­ni­tion mini­male selon laquelle il envi­sage même la tra­duc­tion comme pou­vant être une approche plu­rielle.

De fait, nous pou­vons syn­thé­ti­ser et défi­nir la didac­tique du plu­ri­lin­guisme comme une didac­tique qui s’attache d’une part à doter les appre­nants de com­pé­tences lan­ga­gières dans plu­sieurs langues et d’autre part, à élar­gir leur culture lan­ga­gière glo­bale en pre­nant la langue dans sa plus grande exten­sion comme objet d’étude. Ces deux ver­sants sont com­plé­men­taires mais ils peuvent très bien aller l’un sans l’autre. Par ailleurs, la didac­tique du plu­ri­lin­guisme s’appuie sur trois concepts clés, indé­pen­dam­ment des approches : la langue mater­nelle ou langue de sco­la­ri­sa­tion, la conscience méta­lin­guis­tique et la trans­ver­sa­li­té des savoirs.

Le CARAP15 (cadre de réfé­rence pour les approches plu­rielles des langues et des cultures) défi­nit quatre approches en didac­tique du plu­ri­lin­guisme : l’approche inter­cul­tu­relle, l’éveil aux langues, la didac­tique inté­grée, et l’intercompréhension, les trois der­nières étant des approches lin­guis­tiques. Ces dif­fé­rentes approches se sont déve­lop­pées sépa­ré­ment, par­fois simul­ta­né­ment, et ce n’est que dans un deuxième temps qu’elles ont été fédé­rées par Candelier16 sous le terme « d’approches plu­rielles17 ». Elles ont des objec­tifs et des pro­cé­dés didac­tiques légè­re­ment dif­fé­rents les unes des autres.

La didac­tique inté­grée se base sur les liens qu’il est pos­sible de faire entre la langue mater­nelle ou de sco­la­ri­sa­tion et les langues du cur­sus sco­laire. L’éveil aux langues est une approche un peu plus récente qui pro­pose d’intégrer toutes les langues pré­sentes dans la classe, en plus des langues ensei­gnées à l’école, pour pro­mou­voir la diver­si­té lin­guis­tique et per­mettre de déve­lop­per des apti­tudes méta­lin­guis­tiques pro­pices à une ouver­ture lan­ga­gière. De nom­breux pro­jets ont été déve­lop­pés comme EOLE18, Evlang19, ÉLODiL20 ou encore Sacs d’histoires21. Enfin, l’intercompréhension consti­tue la troi­sième approche plu­rielle lin­guis­tique. Elle nous inté­resse par­ti­cu­liè­re­ment puisqu’elle se can­tonne à une famille de langues, celle qui nous inté­resse étant la famille des langues romanes.

Intercompréhension

L’intercompréhension est défi­nie comme « une forme de com­mu­ni­ca­tion dans laquelle chaque per­sonne s’exprime dans sa propre langue et com­prend celle de l’autre22 ».

Cette approche est inté­res­sante car elle se base sur une réa­li­té lin­guis­tique dans le sens où « l’intercompréhension n’est pas une inven­tion arti­fi­cielle dans le champ de la didac­tique des langues, mais tout sim­ple­ment la recon­nais­sance de pro­ces­sus natu­rels et spon­ta­nés mis en œuvre par des indi­vi­dus “non-savants” lors de contacts exo­lingues23 ». En effet, il n’y a aucun doute sur le fait que deux per­sonnes aient pu s’exprimer cha­cune dans leur propre langue pour com­mu­ni­quer tout en com­pre­nant celle de leur inter­lo­cu­teur24, et que ce phé­no­mène ne soit pas des plus récents, consti­tuant ain­si une réa­li­té lin­guis­tique intem­po­relle. L’intercompréhension est para­doxa­le­ment l’approche plu­rielle la plus récem­ment théo­ri­sée.

Les cher­cheurs Klein et Stegmann25 ont mis en avant sept champs lin­guis­tiques, connus sous le nom des « sept tamis » dans les­quels sont appli­cables des trans­ferts de connais­sances d’une langue à une autre. La reprise méta­pho­rique des tamis est celle du cher­cheur d’or qui pré­lève l’eau de la rivière et essaie d’extraire de son tamis de la matière pré­cieuse :

La rivière, c’est la langue ; ce que nous rete­nons dans le tamis sont des élé­ments que nous recon­nais­sons dans cette nou­velle langue et que nous rete­nons comme base pré­cieuse pour com­prendre ce que nous dit cette nou­velle langue.

Klein, 200426.

Cette clas­si­fi­ca­tion a une por­tée didac­tique afin de mettre en exergue les dif­fé­rents champs lin­guis­tiques qui par­ti­cipent à une com­pré­hen­sion glo­bale. C’est une démarche de déduc­tion opti­mi­sée dans ces dif­fé­rents domaines, à par­tir des connais­sances déjà acquises au cours de l’apprentissage d’une ou de plu­sieurs langues — dont la langue mater­nelle — qui per­met­tra d’appréhender d’autres langues de la même famille27. Font par­tie des sept tamis le lexique inter­na­tio­nal (LI), le lexique pan-roman (LP), les cor­res­pon­dances pho­né­tiques (CP), les gra­phies et pro­non­cia­tions (GP), la syn­taxe pan-romane (SP), la mor­pho­syn­taxe (MS) et les pré­fixes et suf­fixes (FX).

Enfin, il existe en inter­com­pré­hen­sion une grande diver­si­té de pro­jets selon le public visé (sco­laire ou adulte), les sup­ports uti­li­sés (manuels, pla­te­formes en ligne) et les objec­tifs sou­hai­tés : récep­tif, inter­ac­tion­nel ou for­ma­tif.

Afin de mener à bien ma réflexion sur la place du latin en inter­com­pré­hen­sion des langues romanes, j’ai pri­vi­lé­gié l’étude des méthodes récep­tives Eurom528 et EuroComRom29, qui ont cha­cune fait l’objet d’un manuel et qui pré­sentent cinq langues en com­mun : fran­çais, espa­gnol, por­tu­gais, cata­lan et ita­lien.

Intégration du latin à la didactique du plurilinguisme

Qu’en est-il de la didac­tique des langues anciennes dont le latin fait par­tie et de son inté­gra­tion à la didac­tique du plu­ri­lin­guisme ?

Dans un article de la revue Babylonia, Kolde30, pro­fes­seure-for­ma­trice en didac­tique des langues anciennes à la Haute École Pédagogique de Lausanne, nous inter­pelle sur un para­doxe concer­nant les langues anciennes. Elle rap­pelle que le CECRL31, qui encou­rage le plu­ri­lin­guisme au sein de l’Europe, exclut tota­le­ment les langues anciennes de leur cadre alors que la Division des Politiques lin­guis­tiques du Conseil de l’Europe32, lui-même en charge de l’édition de ce cadre inclut les langues anciennes au même titre que les langues vivantes dans un ensemble plus large de « langues étran­gères ». Elle se pose alors la ques­tion de savoir si les langues anciennes, latin et grec, ont un rôle à jouer sur ce qu’elle appelle la « scène du plu­ri­lin­guisme33 ».

Les langues étran­gères, tou­jours selon la défi­ni­tion de la Division des Politiques lin­guis­tiques sont axées sur « la connais­sance et la com­pré­hen­sion de la nature de la langue, d’autres cultures et de la culture de l’apprenant », ce qui répond à un objec­tif huma­niste rem­pli par les langues vivantes mais aus­si les langues clas­siques. En revanche, la grande dif­fé­rence entre langues clas­siques et langues vivantes réside dans l’acquisition des com­pé­tences lan­ga­gières, uni­que­ment récep­tives pour les langues clas­siques alors qu’elles sont à la fois récep­tives et pro­duc­tives pour les langues vivantes, ce qui répond à une visée com­mu­ni­ca­tive ou « fonc­tion­nelle » si nous repre­nons les termes de la Division.

De plus, le CECRL cible des com­pé­tences com­mu­ni­ca­tives propres aux « langues vivantes », qui sont dif­fi­ciles à adap­ter aux langues anciennes (com­pré­hen­sion orale et expres­sion orale dans une moindre mesure). Néanmoins, le CECRL fait état de l’acquisition de com­pé­tences par­tielles en langues, que nous pou­vons inter­pré­ter comme inhé­rentes aux langues anciennes dont le latin fait par­tie.

Les langues anciennes ont donc leur place dans la didac­tique du plu­ri­lin­guisme puisqu’elles par­ti­cipent à une réflexion méta­lin­guis­tique, à l’acquisition de com­pé­tences lan­ga­gières récep­tives et qu’elles ouvrent à une autre culture. Les approches plu­rielles semblent par consé­quent pro­po­ser des méthodes didac­tiques appro­priées.

Poursuivant notre réflexion sur l’intégration du latin en inter­com­pré­hen­sion, nous avons iden­ti­fié, par­mi les sept tamis de Klein et Stegmann, les champs par­mi les­quels un recours au latin serait per­ti­nent, en évin­çant les cor­res­pon­dances pho­no­gra­phiques (CP) et les gra­phies et pro­non­cia­tions (GP) puisqu’aucun texte oral ne nous est par­ve­nu en langue latine. Nous obte­nons un total de cinq tamis :

Abrév.Champ lin­guis­tiqueDétail
LILexique inter­na­tio­nalVocabulaire pré­sent dans toutes les langues euro­péennes, même non romanes
LPLexique pan-romanLexique com­mun aux langues romanes, issues du latin
SPSyntaxe pan-romaneSyntaxe très simi­laire dans les langues romanes
MSMorphosyntaxeDésinences des noms et de verbes
FXPréfixes et SuffixesUtilisation des mêmes affixes dans dif­fé­rentes langues

Ces cinq tamis recoupent les champs lin­guis­tiques du lexique (inter­na­tio­nal, pan-roman et sys­tème d’affixation), de la syn­taxe et de la mor­pho-syn­taxe dans les­quels le recours au latin serait per­ti­nent.

J’ai ain­si émis l’hypothèse de retrou­ver des réfé­rences au latin dans les faits lin­guis­tiques appar­te­nant aux champs ci-des­sus dans les méthodes Eurom5 et EuroComRom.

Apports de l’analyse des manuels Eurom5 et EuroComRom

Sur le plan lin­guis­tique, la méthode Eurom5 est orga­ni­sée de manière à inclure non pas le seul domaine lexi­cal qui est le plus trans­pa­rent, mais aus­si les domaines pho­no­lo­gique, mor­pho­lo­gique et syn­taxique. Chaque texte fait l’objet d’un tableau lexi­cal qui com­porte un cer­tain nombre d’éléments avec leurs cor­res­pon­dances dans les autres langues. Ces élé­ments pou­vant éma­ner de dif­fé­rentes classes gram­ma­ti­cales. Ce tableau lexi­cal plu­ri­lingue per­met aux appre­nants de com­pa­rer les langues entre elles, mais aus­si de s’appuyer sur une autre L2 plu­tôt que de pas­ser sys­té­ma­ti­que­ment par leur L1, ce qui revient à évi­ter la stricte vision binaire L1-L2. Au niveau syn­taxique, des clés sont don­nées si la struc­ture se révèle com­plexe en iden­ti­fiant le sujet, le verbe et tout type d’objet. Enfin, chaque texte pré­sente des faits lin­guis­tiques réper­to­riés dans une « gram­maire de lec­ture » qui aborde un total de 26 faits de langue. Aucune autre men­tion n’est faite au latin, si ce n’est le rap­pel du lien de paren­té en intro­duc­tion.

L’analyse lin­guis­tique de la méthode EuroComRom révèle que le latin est men­tion­né dans cer­taines par­ties rela­tives au lexique, à la mor­pho­syn­taxe et aux affixes bien que la méthode rap­pelle à plu­sieurs reprises qu’elle n’a pas pour but l’explication de l’évolution des dif­fé­rentes langues. Par ailleurs, la place du latin n’apparaît pas déter­mi­née, c’est-à-dire que les réfé­rences au latin sont spo­ra­diques, non sys­té­ma­tiques et trop suc­cinctes selon les domaines abor­dés. Il est donc dif­fi­cile d’accorder un objec­tif pré­cis à sa pré­sence dans cer­taines par­ties. Pour don­ner un exemple, une liste de 35 pré­fixes issus du latin est pré­sen­tée dans un tableau avec un exemple de lexème dans chaque langue romane, sans pour autant expli­ci­ter le sens de chaque pré­fixe, alors que plus tôt dans la méthode, l’importance de maî­tri­ser leur sens est indi­quée.

Le latin n’occupe pas la même place dans cha­cune de ces deux méthodes. Nous sommes de fait face à deux visions de l’intercompréhension des langues romanes, l’une figée dans un ancrage syn­chro­nique avec les langues romanes en tant qu’objets d’étude, fai­sant abs­trac­tion du latin, et l’autre ouverte à une dimen­sion dia­chro­nique où le latin est envi­sa­gé comme outil réflexif pour favo­ri­ser l’intercompréhension, tou­jours envi­sa­gé quant à lui dans une dimen­sion plus lar­ge­ment syn­chro­nique.

L’intégration du latin pose alors une ques­tion cen­trale qui est celle de la pers­pec­tive rete­nue, en oppo­sant les dimen­sions syn­chro­nique et dia­chro­nique, à l’intérieur d’une méthode qui se veut dans tous les cas à visée syn­chro­nique puisque les langues romanes sont les langues cibles. À ce titre, il est pos­sible d’établir une typo­lo­gie de méthodes en inter­com­pré­hen­sion des langues romanes selon le degré d’inclusion du latin. Ces consta­ta­tions m’ont per­mis de pous­ser ma réflexion jusqu’à entre­voir la pos­si­bi­li­té de ren­ver­ser mes ques­tions de recherches et réflé­chir à un renou­vel­le­ment du para­digme autour de l’apprentissage du latin même, en l’insérant non pas comme une langue outil pour appré­hen­der les langues romanes mais comme une langue cible, au même titre que les langues romanes relé­guées à ce sta­tut dans le cadre de l’intercompréhension, c’est-à-dire une L2.

Conclusion

Il existe des champs lin­guis­tiques per­ti­nents pour inté­grer le latin en inter­com­pré­hen­sion des langues romanes mais il est en revanche essen­tiel de réflé­chir aux objec­tifs sou­hai­tés afin d’utiliser la typo­lo­gie la plus adap­tée.

La pers­pec­tive pure­ment syn­chro­nique de l’intercompréhension ne laisse aucune place au latin, alors qu’une méthode plus théo­rique entrouvre la pos­si­bi­li­té d’amener des notions de latin dans une pers­pec­tive dia­chro­nique.

Par ailleurs, la consta­ta­tion d’une fina­li­té syn­chro­nique pour toutes les méthodes, même si le latin peut être un outil pour une cer­taine typo­lo­gie, nous a lais­sé entre­voir la pos­si­bi­li­té que les langues romanes seraient peut-être au ser­vice d’un renou­vel­le­ment du para­digme autour de l’apprentissage/enseignement du latin même. En effet, l’intercompréhension, basée sur un ren­for­ce­ment des com­pé­tences récep­tives, repré­sente un ter­rain péda­go­gique idéal.

Nous aurions ain­si une toute nou­velle typo­lo­gie en inter­com­pré­hen­sion des langues romanes où les langues romanes ne sont plus les langues cibles mais où elles deviennent des langues outils pour la com­pré­hen­sion du latin.

La pro­chaine étape de mon tra­vail serait d’une part de mesu­rer l’impact du recours au latin en situa­tion d’intercompréhension des langues romanes, et d’autre part, de mettre les langues romanes au ser­vice du latin pour essayer de vali­der l’hypothèse selon laquelle un chan­ge­ment de para­digme de l’enseignement du latin est envi­sa­geable en met­tant cette langue au même plan que les langues romanes en contexte d’approche plu­rielle, dont l’intercompréhension fait par­tie.


Bibliositographie

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Notes

  1. DORTIER Jean-François, Une his­toire des sciences humaines, Auxerre : Éditions Sciences Humaines, « Petite biblio­thèque », 2012, p. 20–25. ↩︎
  2. Le rap­pro­che­ment du sans­krit avec le latin et le grec est attri­bué à William Jones (1746−1794). ↩︎
  3. Nous consi­dé­rons la période allant des pre­mières ins­crip­tions latines au VIIe siècle avant J.-C à son déclin au IXe siècle avec l’émergence du pro­to-roman. Le Concile de Tours en 813 et les Serments de Strasbourg en 842 sont les évè­ne­ments qui marquent le pas­sage du latin aux langues romanes et tudesques. ↩︎
  4. DANGEL Jacqueline, Histoire de la langue latine, Paris : Presses uni­ver­si­taires de France, 1995, p. 7–40. ↩︎
  5. WALTER Henriette, « Le latin des natu­ra­listes, source d’un bilin­guisme bien par­ti­cu­lier », La lin­guis­tique, 41, 2005, p. 121–127. ↩︎
  6. L’indo-européen pré­sen­tait un sys­tème flexion­nel nomi­nal avec huit cas : le nomi­na­tif, le voca­tif, l’accusatif, le géni­tif, le datif, l’ablatif, le loca­tif et l’instrumental (les deux der­niers ayant été absor­bés par l’ablatif latin). ↩︎
  7. CAMPROUX Charles, Les langues romanes, Paris : PUF, Que sais-je ? 1979, p.46–50. ↩︎
  8. MATORE Georges, Le voca­bu­laire et la socié­té médié­vale, Paris : Presses Universitaires de France, 1985, p. 22–27. ↩︎
  9. LOWE Ronald, Introduction à la psy­cho­mé­ca­nique du lan­gage. I : Psychosystématique du nom, Québec : Les Presses de l’Université de Laval, 2007. ↩︎
  10. BILLIEZ Jacqueline, De la didac­tique des langues à la didac­tique du plu­ri­lin­guisme hom­mage à Louise Dabène. Grenoble : CDL-LIDILEM, Université Stendhal-Grenoble III, 1998, p. 7–8. ↩︎
  11. BILLIEZ Jacqueline, op. cit. ↩︎
  12. CANDELIER Michel, « Approches plu­rielles, didac­tiques du plu­ri­lin­guisme : le même et l’autre. Recherches en didac­tique des langues et des cultures ». Les cahiers de l’Acedle, 5, 2008, p. 65–90. ↩︎
  13. CANDELIER Michel, ibid, p.73. ↩︎
  14. DE PIETRO Jean-François, « De l’intérêt de la lin­guis­tique contras­tive pour la didac­tique des langues à l’école : approches plu­rielles, didac­tique du fran­çais et édu­ca­tion plu­ri­lingue », [vidéo]. Canal‑U. https://www.canal‑u.tv/114975, Compalangues, Toulouse, 2021. ↩︎
  15. Cadre qui a vu le jour au cours du pro­jet ALC (À tra­vers les Langues et les Cultures) déve­lop­pé de 2004 à 2007. Il s’agit d’un réfé­ren­tiel qui hié­rar­chise les com­pé­tences et indexe des res­sources pour le déve­lop­pe­ment de la didac­tique du plu­ri­lin­guisme. ↩︎
  16. CANDELIER Michel, Le CARAP-Une intro­duc­tion à l’usage, Centre Européen pour les Langues Vivantes/ Conseil de l’Europe, 2012. ↩︎
  17. CANDELIER Michel, Le CARAP-Une intro­duc­tion à l’usage, Centre Européen pour les Langues Vivantes/ Conseil de l’Europe, 2012. ↩︎
  18. EOLE (Éducation et ouver­ture aux langues à l’école) déve­lop­pé en Suisse par Perregeaux et al., (2003). ↩︎
  19. Evlang déve­lop­pé en France et éten­du en Europe par Candelier et al., 2003. ↩︎
  20. ELODIL (Eveil au lan­gage et ouver­ture à la diver­si­té lin­guis­tique) déve­lop­pé au Canada par Armand et Dagenais, 2005. ↩︎
  21. Programme offi­ciel qué­bé­cois déve­lop­pé en 2004 dans les écoles. ↩︎
  22. DOYE Peter, L’intercompréhension, Conseil de l’Europe, 2005. ↩︎
  23. CAPUCHO Filomena, L’intercompréhension est-elle une mode?. Du lin­guiste citoyen au citoyen plu­ri­lingue. Pratiques. Linguistique, lit­té­ra­ture, didac­tique, (139−140), 238–250, 2008. ↩︎
  24. CHAVAGNE Jean-Pierre, « Le rêve roma­no­phone » (table ronde), XXV Journées péda­go­giques sur l’enseignement du fran­çais en Espagne. ↩︎
  25. KLEIN Horst & STEGMANN Tilbert, EuroComRom. Die sie­ben Siebe. Romanische Sprachen sofort lesen kön­nen, Aachen : Shaker, 2000. ↩︎
  26. KLEIN Horst, « L’eurocompréhension (euro­com), une méthode de com­pré­hen­sion des langues voi­sines », Éla. Études de lin­guis­tique appli­quée, 136, p. 403–418, 2004. ↩︎
  27. L’intercompréhension vise dans un pre­mier temps l’apprentissage d’une deuxième, troi­sième, qua­trième langue ou plus. C’est dans un deuxième temps que l’intercompréhension prend une dimen­sion d’apprentissage simul­ta­né pour les langues d’une même famille. ↩︎
  28. Le pro­jet Eurom5 a été déve­lop­pé à par­tir des années 1990 par Blanche-Benveniste de l’Université Aix-Marseille, en col­la­bo­ra­tion avec quatre uni­ver­si­tés de l’aire romane (Espagne, Portugal, Italie). Le manuel « EuRom4 : méthode d’enseignement simul­ta­né des langues romanes », incluant le fran­çais, l’espagnol, l’italien et le por­tu­gais est publié en 1997 par la mai­son d’édition ita­lienne La Nuova Italia. Un nou­veau finan­ce­ment et un renou­vel­le­ment des col­la­bo­ra­tions per­met au manuel EuRom5 de voir le jour quelques années plus tard, en 2011, avec l’intégration du cata­lan. ↩︎
  29. Le pro­jet EuroCom, abré­via­tion de « Eurocompréhension » est un pro­gramme déve­lop­pé à par­tir des années 80 à l’université de Francfort en Allemagne par Klein et Stegmann. La pre­mière réa­li­sa­tion d’EuroComRom (pour les langues romanes) a tenu place sous forme d’un cours à l’université même de Francfort en 1981. Il s’agit d’un pro­jet à grande échelle qui vise l’intercompréhension au sein de cha­cune des grandes familles de l’aire euro­péenne (Romane, Germanique et Slave). ↩︎
  30. KOLDE Antje-Marianne, « Langues anciennes et plu­ri­lin­guisme », Babylonia, 4, 67–69, 2009. ↩︎
  31. Cadre euro­péen com­mun de réfé­rence pour les langues, crée en 2001 par le Conseil de l’Europe. ↩︎
  32. CONSEIL DE L’EUROPE, Division des Politiques lin­guis­tiques, Les langues étran­gères — vivantes et clas­siques, 2009. ↩︎
  33. KOLDE Antje-Marianna, ibid, p.67. ↩︎
  34. DELEANI Simone, Initiation à la langue latine et à son sys­tème manuel pour grands débu­tants 1, Paris : Armand Colin, 2011, p. 18. ↩︎

Annexe

Propositions de matériel pédagogique

La pre­mière acti­vi­té que je pro­pose ci-des­sous a pour but de mettre des appre­nants non experts en latin devant un texte court et de les mettre en situa­tion d’intercompréhension, c’est‑à dire de mobi­li­sa­tion de res­sources, lin­guis­tiques et extra­lin­guis­tiques, afin qu’ils essaient d’en déga­ger le sens glo­bal. Il s’agit d’un exemple concret d’intégration du latin comme langue cible ou L2 au sein de l’intercompréhension des langues romanes, en oppo­si­tion à la ou les langues romanes L1.

Le texte latin est pro­po­sé seul dans un pre­mier temps, puis accom­pa­gné de ques­tions pour aider à la déduc­tion du sens de cer­tains mots non trans­pa­rents. Il est ensuite sui­vi d’un tableau d’aide lexi­cale mul­ti­lingue, puis de clés pour la com­pré­hen­sion de la syn­taxe et de phé­no­mènes mor­pho-syn­taxiques. Ensuite, une ques­tion aborde l’ordre des mots dans la phrase latine. Enfin, le texte est tra­duit dans les dif­fé­rentes langues, et ces tra­duc­tions peuvent être uti­li­sées en cas de néces­si­té. Comme pour la méthode Eurom5, doivent être pri­vi­lé­giées dans un pre­mier temps les autres langues cibles avant de s’appuyer sur la tra­duc­tion du texte en langue source si besoin est.

Texte en latin, tiré de la leçon 2 du manuel Initiation à la langue latine et à son sys­tème34 :

Vergilius poe­ta, mise­ram urbis Troiae for­tu­nam fugamque Aenae nar­ra­vit. Nautae Graeci, post­quam inva­se­runt Troiam, impul­si ava­ri­tia, divi­tias diri­pue­runt prae­damque fece­runt et, incen­si ira, urbem flam­mis absump­se­runt.

Nous avons quelques hypo­thèses en ce qui concerne la com­pré­hen­sion du texte latin. Nous nous atten­dons à ce que des res­sources lin­guis­tiques mais aus­si extra­lin­guis­tiques soient mobi­li­sées. Ci-des­sous les détails de ce à quoi nous pour­rions nous attendre :

  • Ressources extra­lin­guis­tiques :
    • Scripturales : recon­nais­sance des majus­cules pour des noms propres.
    • Culture géné­rale : his­toire de la Guerre de Troie, poète latin Virgile.
  • Ressources lin­guis­tiques :
    • Lexicales : recon­nais­sance de lexèmes inter­na­tio­naux, de lexèmes pan-romans (poe­ta, nar­ra­vit, de lexèmes qui ont opé­ré un glis­se­ment de sens (mise­ram, for­tu­nam, prae­dam en fran­çais), d’un faux-ami divi­tias.
    • Syntaxe : dif­fi­cul­té à per­ce­voir les groupes syn­taxiques sujets et com­plé­ments puisque le sys­tème latin est flexion­nel.
    • Morphosyntaxe : -s pour le plu­riel divi­tias, ‑t pour la troi­sième per­sonne du sin­gu­lier, -unt pour la troi­sième per­sonne du plu­riel.
    • Affixation : recon­nais­sance du pré­fixe et de la pré­po­si­tion post (« après »).

Remarques : les res­sources lin­guis­tiques lexi­cales peuvent être dif­fé­rentes selon la langue source. En effet, ira fait par­tie du lexique ita­lien, espa­gnol et cata­lan, tout comme fuga qui fait par­tie du lexique ita­lien, espa­gnol, cata­lan et por­tu­gais, ou inva­do qui est plus trans­pa­rent en espa­gnol, por­tu­gais et ita­lien.

Après ces remarques préa­lables, voi­ci le dérou­le­ment que devrait suivre l’activité :

Mobilisation de connaissances personnelles, linguistiques et extralinguistiques, pour essayer de comprendre le sens sans aucune aide

Questions pour élu­ci­der les lexèmes les moins trans­pa­rents :

  • Donnez des mots déri­vés de urbs, urbis, f. (ex. : urba­ni­sa­tion, urba­nisme).
  • Donnez des mots déri­vés du latin nau­ta, ae, m. (ex. : nau­tique).
  • Donnez des mots déri­vés de prae­da, ae, f. (ex. : proie, pré­da­teur).
  • Donnez des mots déri­vés de ava­ri­tia, ae, f. (ex. : ava­rice, avare).

Tableau de correspondances lexicales :

latinpor­tu­gaiscata­lanespa­gnolita­lienfran­çais
Vergilius, ii, m. (nom propre)VirgílioVirgiliVirgílioVirgilioVirgile
poe­ta, ae, m. (nom)poe­tapoe­tapoe­tapoe­tapoète
miser, era, erum (adjec­tif)triste, infe­liz, miserá­veltriste, infe­liç, mise­rabletriste, infe­liz, mise­rabletriste, infe­lice, mise­ra­biletriste, mal­heu­reux, misé­rable
urbs, urbis, f. (nom)cidadeciu­tatciu­dadcit­tàville
Troia, ae, f. (nom propre)TroiaTroiaTroyaTroiaTroie
for­tu­na, ae, f. (nom)sorte, des­ti­nosort, destísuerte, des­ti­nosorte, des­ti­nosort, des­ti­née
fuga, ae, f. (nom)fugafugafugafugafuite
Æneas, ae, m. (nom propre)EnéiasEnèasEneasEneaÉnée
nar­ro, as, are, avi, atum (verbe)nar­rarnar­rarnar­rarnar­rarenar­rer
nau­ta, ae, m. (nom)marin­hei­romari­nersmari­ne­rosmari­nomarin
Greacus, a, um (adj.)gre­gogrecgrie­gogre­cogrec
post­quam (conj. sub.)depoisdes­présdes­puésdopoaprès
inva­do, is, ere, vasi, vasum (verbe)inva­direnvairinva­dirinva­dereenva­hir
impel­lo, is, ere, puli, pul­sum (verbe)impul­sio­narimpul­sarimpul­sarspin­gerepous­ser
ava­ri­tia, ae, f. (nom)cobi­çacobdí­ciacodi­ciacupi­di­giacupi­di­té
divi­tiae, arum, f. (nom)rique­zasriquesesrique­zasrichezzerichesses
diri­pio, is, ere, ripui, rep­tum (verbe)saquearsaque­jarsaquearsacheg­giarepiller
prae­da, ae, f. (nom)pre­sabotíbotínbot­ti­nobutin
facio, is, ere, facui, fac­tum (verbe)fazerferhacerfarefaire
et (conj. coord.)eiyeet
incen­do, is, ere, cen­di, cen­sum (verbe)enfu­re­cerencendreenar­de­ceraccen­dereincen­dier
ira, ae, f. (nom)rai­vairairaira, rab­biacolère
flam­ma, ae, f. (nom)cha­mafla­maLlamafiam­maflamme
absu­mo, is, ere, sump­si, sump­tum (verbe)des­truirdes­truirdes­truirdis­trug­geredétruire

Aide pour la syntaxe :

  • Première phrase :
    • La dési­nence -t est carac­té­ris­tique de la 3e per­sonne du singulierLa dési­nence -m dans for­tu­nam et fugam est carac­té­ris­tique de la fonc­tion COD pour la 1re décli­nai­son* (nous entrons ou pas dans l’explication du sys­tème flexion­nel nominal).L’adjectif mise­ram actua­lise le nom for­tu­namLa dési­nence -is dans urbis est carac­té­ris­tique de la fonc­tion com­plé­ment du nom pour la troi­sième décli­nai­son
    • que = et
  • Deuxième phrase :
    • Nautae Graeci : syn­tagme nomi­nal sujet, plu­riel
    • -unt est carac­té­ris­tique de la troi­sième per­sonne du plu­riel
    • que = et
    • La dési­nence -m dans prae­dam et dans urbem est carac­té­ris­tique de la fonc­tion COD pour la pre­mière et la troi­sième décli­nai­son
    • Quelles remarques peut-on faire sur l’ordre des mots dans la phrase ? L’ordre est-il simi­laire à celui des langues romanes ?

Traductions :

LATINVergilius poe­ta, mise­ram urbis Troiae for­tu­nam fugamque Ænae nar­ra­vit. Nautae Graeci, post­quam inva­se­runt Troiam, impul­si ava­ri­tia, divi­tias diri­pue­runt prae­damque fece­runt et, incen­si ira, urbem flam­mis absump­se­runt.
PTO poe­ta Virgílio nar­rou a triste sorte da cidade de Troia e a fuga de Enéias. Os marin­hei­ros gre­gos, depois de inva­di­rem Troia, impul­sio­na­dos pela cobi­ça, saquea­ram as rique­zas, fize­ram pre­sa e, enfu­re­ci­dos pela ira, des­truí­ram a cidade com as cha­mas.
CATEl poe­ta Virgili va nar­rar la tris­ta sort de la ciu­tat de Troia i la fugi­da d’Enèas. Els mari­ners grecs, des­prés d’envair Troia, impul­sats per la cobdí­cia, van saque­jar les riqueses, van fer botí i, ence­sos per la ràbia, van des­truir la ciu­tat amb les flames.
ESEl poe­ta Virgilio narró la triste suerte de la ciu­dad de Troya y la hui­da de Eneas. Los mari­ne­ros grie­gos, des­pués de inva­dir Troya, impul­sa­dos por la codi­cia, saquea­ron las rique­zas, hicie­ron botín y, enar­de­ci­dos por la ira, des­truye­ron la ciu­dad con las lla­mas.
ITIl poe­ta Virgilio narrò la triste sorte del­la cit­tà di Troia e la fuga di Enea. I mari­nai gre­ci, dopo aver inva­so Troia, spin­ti dal­la cupi­di­gia, sac­cheg­gia­ro­no le ric­chezze, fece­ro bot­ti­no e, acce­si dall’ira, dis­trus­se­ro la cit­tà con le fiamme.
FRLe poète Virgile racon­ta la misé­rable des­ti­née de la ville de Troie et la fuite d’Énée. Les marins grecs, après avoir enva­hi Troie, pous­sés par la cupi­di­té, pillèrent les richesses, firent du butin, puis, enflam­més par la colère, détrui­sirent la ville par les flammes.

Cette acti­vi­té, com­pre­nant plu­sieurs étapes, donne aux appre­nants les moyens d’identifier des mots ou struc­tures syn­taxiques et mor­pho­syn­taxiques latines depuis leur connais­sance d’autres langues. Les aides four­nissent des clés de lec­ture, les tra­duc­tions étant le der­nier recours pour iden­ti­fier des élé­ments.

Nous pour­rions émettre l’hypothèse que le recours à plus d’une langue romane per­met­trait de mieux appré­hen­der la com­pré­hen­sion de la langue latine. Cette hypo­thèse se base sur le test préa­lable de cette acti­vi­té effec­tué sur deux sujets, l’un par­lant fran­çais L1 + espa­gnol L2, l’autre par­lant Italien L1 + fran­çais et espa­gnol L2, qui ont eu recours à leurs connais­sances dans ces dif­fé­rentes langues pour appré­hen­der le texte latin.

Je pro­pose une deuxième acti­vi­té pour une séance d’initiation à la langue et à la culture latine, se concen­trant autour des mois de l’année. Concrètement, il s’agit d’une séquence qui mêle appa­rie­ment des langues entre elles (deux exer­cices dis­tincts), une phase de réflexion puis l’introduction d’éléments cultu­rels.

La pre­mière tâche à réa­li­ser consiste à appa­rier les mois de l’année dans les dif­fé­rentes langues romanes ain­si qu’en latin, puis de faire la même chose avec les chiffres de un à dix. Chaque colonne est repré­sen­ta­tive d’une langue mais l’ordre a été brouillé. Il est éga­le­ment pos­sible de faire cette acti­vi­té en pré­pa­rant des éti­quettes à clas­ser.

Premier exercice d’appariement sur les mois de l’année

Consigne : Les mois de l’année sont don­nés en fran­çais dans la pre­mière colonne. Trouvez leur cor­res­pon­dance dans cha­cune des autres langues, latin com­pris.

FrançaisEspagnolCatalanItalienPortugaisLatin
JanvierMarzoDesembreAprileJunhoIunius
FévrierNoviembreJunyGennaioMaioSeptember
MarsSeptiembreAbrilAgostoJulhoIanuarius
AvrilJulioNovembreSettembreOutubroAprilis
MaiEneroJuliolFebbraioDezembroOctober
JuinDiciembreGenerDicembreMarçoMaius
JuilletAbrilMaigMaggioSetembroMartius
AoûtOctubreOctubreMarzoNovembroDecember
SeptembreAgostoFebrerOttobreJaneiroAugustus
OctobreFebreroAgostLuglioFevereiroLulius
NovembreJunioSetembreNovembreAgostoNovember
DécembreMayoMarçGiugnoAbrilFebruaris

Deuxième exercice d’appariement sur les chiffres de un à dix

Consigne : Les chiffres de 1 à 10 sont don­nés en fran­çais dans la pre­mière colonne. Trouvez leur cor­res­pon­dance dans cha­cune des autres langues, latin com­pris.

FrançaisEspagnolCatalanItalienPortugaisLatin
UnUnoUnQuattroSeteTres
DeuxNueveSetOttoCincoSex
TroisTresDeuSeiTrêsSeptem
QuatreSieteDosDueSeisDuo
CinqCincoVuitSetteOitoQuinque
SixOchoCincUnoUmNovem
SeptSeisTresDieciNoveQuattor
HuitDiezNouCinqueDoisUnus
NeufDosQuatreTreQuatroDecem
DixCuatroSisNoveDezOcto

Réflexion

Une fois ce tra­vail d’appariement effec­tué, l’idée est de mener une phase de réflexion pour essayer de retrou­ver les racines numé­rales dans les moins de l’année. Il s’agit en défi­ni­tive de déga­ger les racines latines sep­tem, octo, novem et decem dans les dif­fé­rentes langues et de mener la réflexion jusqu’au para­doxe consti­tué par le fait que ces racines ne sont pas uti­li­sées pour les sep­tième, hui­tième, neu­vième et dixième mois de l’année mais res­pec­ti­ve­ment pour les neu­vième, dixième, onzième et dou­zième mois.

Cette phase peut être ame­née par plu­sieurs ques­tions :

  • Quelles racines numé­rales retrouve-t-on dans les mois de l’année en fran­çais ?
  • Dans quelles langues les retrouve-t-on ?
  • Existe-t-il une logique appa­rente dans la rela­tion entre le mois et le chiffre ? 

Versant culturel

À par­tir de cette réflexion, qui doit mener en prin­cipe à un para­doxe, le ver­sant cultu­rel de l’activité peut être abor­dé. En effet, le mois de Mars, dédié au dieu de la guerre Mars, était à l’origine le pre­mier mois du calen­drier romain ou calen­drier latin, ce qui donne une place logique aux « sep­tième », « hui­tième », « neu­vième » et « dixième » mois de l’année avec leur racine numé­rale (sep­tembre, octobre, etc.). Ce n’est que plus tard que les mois de jan­vier et février ont été ajou­tés, puis pla­cés en début d’année. Ce calen­drier de 304 jours qui ne cor­res­pon­dait pas au rythme solaire aurait été modi­fié par Numa Pompilius, second roi légen­daire de Rome qui a suc­cé­dé à Romulus. Jules César, ensuite, a pro­cé­dé à quelques ajus­te­ments sur ce calen­drier, qui devien­dra connu sous le nom de calen­drier julien, par exemple avec l’introduction de l’année bis­sex­tile ain­si que la régu­la­tion de la lon­gueur des mois. Enfin, en 1582, le calen­drier gré­go­rien est entré en vigueur afin de cor­ri­ger les inexac­ti­tudes du calen­drier julien et de le syn­chro­ni­ser de façon plus pré­cise avec le cycle solaire.


Autrice

Pauline Prudor, Université Jean Jaurès, Toulouse.


Pour citer cet article

Pauline Prudor, « Réflexion sur la place du latin en inter­com­pré­hen­sion des langues romanes », Revue de péda­go­gie des langues anciennes, 2, 2023–2024, p. 77–95, mis en ligne le 12/04/2024.

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