Les textes anciens comme révélateurs de compétences : retour d’expérience
Résumé
Le programme annuel d’initiation au grec ancien à l’université de Genève accueille des personnes au profil diversifié tant du point de vue de leur parcours que de leur motivation à suivre cet enseignement. Les apports de ce cours accéléré de grec et sa pertinence pour l’ensemble du cursus en lettres ne sont par conséquent pas toujours faciles à repérer pour tout le monde. Cet article relate une expérience menée en classe visant à identifier, au moyen d’un travail réflexif individuel, les compétences disciplinaires et transversales mobilisées pendant l’année. Il en ressort que la confrontation aux textes d’auteurs est perçue comme particulièrement formatrice et pertinente pour le développement de différentes compétences importantes.
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Texte intégral
Contexte1
Les compétences transversales : quelle approche ?
Dans cet article il sera question de compétences et en particulier de compétences transversales. Ces notions sont aujourd’hui largement utilisées dans le cadre de la formation et de la vie professionnelle. Leur définition ne fait cependant pas l’objet d’un consensus et la notion de compétence transversale en particulier suscite de nombreuses controverses. En effet, alors que les compétences transversales sont souvent présentées comme indispensables, des spécialistes mettent en doute leur pertinence, en particulier dans le contexte universitaire2.
Le présent article n’a pas pour vocation de contribuer à ce vaste débat. Ma démarche part du constat pragmatique que les compétences transversales sont actuellement mises en avant dans de nombreuses universités – dont celle de Genève – et que les jeunes en formation évoluent dans un environnement éducatif et professionnel dans lequel on se réfère couramment à cette notion.
Parmi la pluralité des dénominations existantes (compétences transversales, compétences transférables, compétences clés, soft skills), je me référerai à la définition publiée sur le blog Ciel émanant de l’Université de Genève :
Nous pourrions retenir que les CT [= Compétences Transversales] sont des compétences générales, non spécifiques à un contenu, transférables d’un contexte à l’autre. Les CT peuvent s’acquérir avec l’expérience personnelle, professionnelle ainsi que les apprentissages et elles sont évolutives. Elles permettent d’apprendre, d’interagir avec les autres harmonieusement et, plus largement, de s’adapter aux différentes situations de la vie3.
C’est sur la base de cette définition mise en avant par mon université qu’a été formulé le projet pédagogique présenté dans cet article, dont le but était de mettre la notion de compétences transversales au service d’un travail réflexif personnel des étudiantes et étudiants du cours d’initiation au grec ancien.
Cadre pédagogique de l’expérience
Le cours d’initiation au grec
Le cours d’initiation au grec est constitué de trois heures hebdomadaires pendant une année universitaire, soit 72 heures en tout. Il ne nécessite aucune connaissance préalable et commence avec l’apprentissage de l’alphabet. Le programme se déroule de manière probablement assez classique : la théorie grammaticale occupe une place conséquente mais l’accent est d’emblée mis sur la lecture de textes authentiques, toujours contextualisés, ainsi que leur traduction accompagnée d’éléments de commentaire. Les traductions se font le plus souvent oralement pendant le cours, de manière collective, ce qui permet de discuter et comparer différentes manières de comprendre et rendre le contenu d’un texte. Les échanges portent également sur des questions d’interprétation du texte ou des aspects stylistiques.
Le programme annuel est validé par trois exercices appelés « contrôles continus », effectués à domicile – souvent des traductions de textes d’auteurs –, et un examen oral qui consiste en la traduction d’un texte d’auteur étudié en classe.
Un public diversifié
Une caractéristique importante de cet enseignement est la diversité de son public. Il est majoritairement suivi par des personnes inscrites dans d’autres disciplines qui intègrent l’initiation au grec comme module dit libre, associé à un cours de littérature ou de civilisation grecque. Ce module est parfois choisi par pur intérêt mais il est fréquemment suivi pour répondre à une exigence stipulée dans le plan d’études d’une discipline principale. En effet, plusieurs branches exigent une connaissance de base d’au moins une langue classique ; certaines de ces disciplines se situent dans le champ de l’Antiquité (histoire ancienne, latin), mais plusieurs cursus en langues modernes formulent également cette exigence. Le cours accueille aussi des auditrices et auditeurs libres.
En d’autres termes, une classe d’initiation au grec peut réunir par exemple une étudiante en fin de Master de latin envisageant déjà un doctorat, un étudiant de première année de Bachelor en français moderne qui suit le cours par contrainte et n’a pas d’intérêt particulier pour l’Antiquité, et une auditrice à la retraite qui a longtemps désiré apprendre le grec ancien pour parfaire sa culture.
Par conséquent, les connaissances préalables et les motivations à suivre le cours sont très variables au sein du groupe, de même que la valeur ou le sens attribués aux apprentissages.
Les différences de parcours ont également un impact sur le « sentiment de compétence » : certaines personnes se sentent d’emblée à l’aise avec l’approche du cours et les notions étudiées, tandis que d’autres peuvent éprouver de grandes difficultés ou se sentir peu en phase avec le contenu.
D’un point de vue pédagogique se pose alors le défi de rendre le programme accessible et formateur pour l’ensemble du groupe. Il importe de tenir compte des spécificités individuelles en proposant par exemple des contenus diversifiés ou en cultivant une atmosphère de travail tolérante et bienveillante.
Une piste supplémentaire réside dans une réflexion menée sur les apprentissages eux-mêmes et la manière dont ceux-ci peuvent s’inscrire dans les parcours individuels.
Une première démarche : un référentiel de compétences proposé par l’enseignante
Afin d’initier ce travail réflexif sur les apprentissages j’ai régulièrement proposé en fin d’année une liste personnelle présentant ce que je considérais être les principales compétences développées pendant le cours.
Cette liste personnelle était divisée en deux parties. La première concernait les compétences disciplinaires liées à l’initiation au grec : lecture et prononciation du grec ancien, maîtrise des bases de la grammaire et du vocabulaire, capacité à utiliser les outils appropriés (dictionnaires et grammaires, imprimés ou en ligne), capacité à traduire un texte grec ancien en français, sensibilisation aux aspects stylistiques et métriques des textes, connaissances générales en matière de littérature et civilisation grecques.
Ces savoirs et compétences disciplinaires constituent l’objectif principal du cours et semblent par conséquent aller de soi. Les formuler explicitement en fin de parcours permet cependant aux étudiantes et étudiants de mieux se représenter les différents aspects de leurs apprentissages et de visualiser le chemin parcouru en deux semestres, depuis la première confrontation à l’alphabet grec ancien jusqu’à l’analyse détaillée d’un extrait de poésie en langue originale.
La deuxième partie de mon document présentait une série de compétences transversales, c’est-à-dire plus générales et potentiellement mobilisables au sein d’autres disciplines de la formation en lettres, voire dans un contexte extra-académique. La composition de cette liste émanait de mes constats personnels et de témoignages informels d’anciens étudiants et étudiantes, qui avaient pu observer ce que leurs études leur avaient apporté sur un plus long terme. Ce petit référentiel de compétences transversales comportait des éléments de type cognitif, tels que la mémorisation ou la capacité à analyser finement la structure syntaxique d’une phrase, ainsi que des compétences relevant de la méthode ou de l’attitude au travail, comme l’autonomie ou la persévérance face à la difficulté.
En d’autres termes, plusieurs de ces compétences qualifiées de transversales correspondaient en réalité à une description en des termes plus généraux des compétences disciplinaires. En effet, un exercice de traduction d’un poème de Sappho mobilise des compétences que l’on peut qualifier de disciplinaires mais qui peuvent aussi être décrites en des termes plus généraux et transversaux (par exemple repérer les aspects stylistiques d’un poème, échanger autour de l’interprétation de certains mots, établir des liens avec le contexte culturel de l’œuvre, etc.). Ce processus de généralisation fait ressortir la portée plus vaste des apprentissages et leur cohérence avec une formation en lettres, au sein de laquelle ces compétences sont développées et mobilisées de manière complémentaire dans différentes disciplines.
Mon document, présenté comme un référentiel non exhaustif et nécessairement subjectif, suscitait généralement de l’intérêt et pouvait ainsi constituer une base pour un éventuel travail réflexif personnel de la part des étudiantes et étudiants. Cette étape de réflexion était cependant destinée à être menée de manière strictement individuelle, en dehors du cadre du cours, et ne débouchait pas sur une réflexion commune ni des échanges.
Impliquer la classe dans la réflexion sur les compétences
Durant l’année 2022–2023 a été réalisé un petit projet permettant d’intégrer une réflexion sur les compétences au sein même du programme d’initiation. Le groupe de cette année était composé de 18 personnes dont trois auditrices et présentait l’hétérogénéité habituelle en termes de niveaux de connaissances préalables et de motivations à suivre le cours.
Dans un premier temps, des échanges furent menés avec des collègues spécialistes de la question au sein de deux structures de l’Université de Genève : le Pôle de soutien à l’enseignement et à l’apprentissage4 et le Centre de carrière5.
Le projet initial était de mettre sur pied un atelier spécifiquement dédié à l’identification des compétences mobilisées lors de la traduction commentée d’un texte grec afin d’ouvrir un espace de réflexion et d’échanges sur le sujet. Ce projet s’est cependant avéré difficile à mettre en œuvre d’un point de vue organisationnel. De plus, il m’a semblé profitable d’engager les étudiants et étudiantes dans une réflexion plus personnelle, menée sur une certaine durée.
C’est pourquoi j’ai décidé d’inscrire la démarche dans le cadre de l’évaluation. Le dernier exercice de contrôle continu de l’année a donc été formulé sous la forme d’un questionnaire portant sur les compétences disciplinaires d’une part et sur les compétences transversales d’autre part. Comme exercice facultatif supplémentaire était proposée la traduction d’une épigramme, avec la possibilité de lier les deux parties du travail : partir de l’élaboration de la traduction pour observer et nommer les compétences mises en œuvre. Le travail n’était pas noté mais validé par le seul fait d’avoir effectué l’exercice, quelle que soit l’ampleur des réponses. Le délai de remise était de deux semaines et demie et il était possible de travailler en groupe.
Trois axes de réflexion sur les compétences
Le travail réflexif sur les compétences était conçu en trois parties complémentaires, afin d’aborder la question sous différents angles et d’accorder une bonne place à la liberté d’expression.
Citer des compétences disciplinaires et leur future application
La première question de l’exercice portait sur les compétences disciplinaires (langue, grammaire, connaissances sur la littérature et la culture grecques) et sur leur potentielle utilisation à l’avenir.
La réflexion était ici orientée vers le contenu spécifique du cours afin d’amener chaque étudiant ou étudiante à repérer ce qui lui semblait important et d’envisager une mise en pratique des apprentissages dans la suite du parcours.
Compétences transversales tirées de référentiels existants
La deuxième question était consacrée à des compétences transversales, présentées d’après la définition proposée sur le blog Ciel de l’Université de Genève6. Or, identifier et nommer des compétences transversales, qui sont à la fois très générales et peu explicitées dans le cadre du cours, peut s’avérer ardu. En effet, on risque de manquer de vocabulaire adéquat pour désigner ces compétences ou alors avoir le sentiment de s’adonner à une description purement subjective et difficilement partageable.
Afin de faciliter la réflexion, la question fut posée en lien avec deux référentiels de compétence existants. La consigne consistait donc à citer trois compétences transversales tirées de l’un ou l’autre de ces référentiels (ou en recourant aux deux), et d’expliquer comment exactement elles avaient été mobilisées dans le cadre du cours d’initiation au grec.
Le fait de recourir à des référentiels existants présentait en outre l’avantage de rattacher les compétences repérées à un contexte plus vaste. Il s’agissait en effet de décrire ses propres compétences avec des termes et des notions utilisés et valorisés à plus grande échelle.
J’ai opté pour deux référentiels complémentaires. Le premier, issu du monde professionnel, m’avait été fortement recommandé par une collaboratrice du Centre carrière de l’Université de Genève, où ce référentiel est régulièrement proposé comme base de travail sur les compétences transversales.
Le second référentiel émane du monde académique et permet de rattacher les compétences au contexte de la formation universitaire.
1. Le référentiel des Compétences clés de l’Office pour l’Orientation, la Formation Professionnelle et Continue du canton de Genève7
Ce document résulte d’un travail de recherche empirique visant à mettre au point un dispositif d’évaluation et de validation des compétences transversales, appelées compétences clés.
Le référentiel est organisé autour de six compétences principales assorties d’une brève définition :
- Traiter l’information : recevoir des données, les comprendre, les traiter et savoir les restituer.
- Organiser : structurer des activités en fonction d’un résultat à atteindre et dans un temps déterminé.
- Résoudre des problèmes : produire une solution efficace sur la recherche d’informations utiles, suivie d’une analyse rigoureuse et logique.
- Travailler en équipe : collaborer avec les autres dans le but d’atteindre des objectifs communs.
- Encadrer : conduire des personnes vers un objectif en mobilisant les ressources à disposition.
- Communiquer : transmettre et échanger des informations dans un contexte précis.
Chaque compétence est ensuite déclinée en plusieurs « capacités » plus spécifiques, associées à leur tour à des « indicateurs », qui sont des actes ou comportements précis reflétant la mobilisation de la capacité en question.
Par exemple, sous la compétence Traiter l’information figure la capacité « Faire une synthèse de l’information : Dégager l’essentiel de l’information à partir de plusieurs éléments. » Les indicateurs qui lui sont associés sont « Présenter l’information dans son ensemble de façon réduite et en gardant une structure et un sens. Rester objectif par rapport au contenu de l’information. »
2. Le Référentiel des compétences transversales de l’Université de Strasbourg8
Ce référentiel s’inscrit dans une démarche globale visant à valoriser et développer les compétences transversales à l’Université de Strasbourg :
Les compétences transversales sont considérées comme déterminantes dans la réussite académique des étudiants, leur insertion professionnelle et leur développement tout au long de la vie. C’est pourquoi l’accompagnement des étudiants dans leurs apprentissages et le développement de ces compétences transversales sont une priorité pour l’Université de Strasbourg9.
Il est subdivisé en huit grands domaines :
- Apprendre à apprendre
- Compétences informationnelles
- Compétences numériques
- Expression, communication
- Compétences sociales et civiques
- Culture générale et scientifique
- Esprit d’initiative et d’entreprise
- Professionnalisation
De nouveau, chaque domaine est décliné est plusieurs compétences, qui sont à leur tour détaillées dans des descriptifs plus concrets.
Pour prendre un exemple proche de celui du référentiel précédent, le domaine Compétences informationnelles comprend entre autres la compétence « Analyser et synthétiser des données en vue de leur exploitation », elle-même détaillée avec les actions de « lire efficacement ; évaluer l’information avec un esprit critique ; prendre des notes, extraire les informations utiles ; synthétiser l’information ; utiliser les sources de manière éthique, citer ses sources. »
D’une manière générale, on constate que ces deux référentiels, comme beaucoup de documents du même ordre, se recoupent en grande partie tout en suivant des logiques différentes lorsqu’il s’agit de nommer, classer et hiérarchiser les compétences.
La confrontation à ces deux référentiels dans le cadre de l’exercice permettait ainsi d’accéder à une diversité d’approches et de termes utiles pour mener un travail réflexif sur ses propres compétences en fonction des affinités individuelles.
Compétences transversales identifiées de manière autonome
Une troisième question demandait de mentionner des compétences transversales ne figurant pas dans les référentiels mis à disposition. Cette question permettait ainsi de compléter le propos en accordant une plus grande place à la réflexion autonome et à la liberté d’expression.
Mobilisation possible des compétences transversales dans la suite du parcours
Une quatrième question était orientée vers l’avenir. Pour répondre à cette question, il fallait décrire comment les compétences transversales identifiées dans les réponses précédentes pourraient être mises en pratique dans la suite du cursus. Il s’agissait évidemment de formuler de simples hypothèses, d’autant plus que l’utilisation de ces compétences dépend grandement des autres branches étudiées ou du type de carrière envisagé. Cette question permettait néanmoins d’envisager les apprentissages dans une perspective de développement dynamique.
Résultats
Les travaux rendus étaient très divers, à la fois du point de vue de l’ampleur ou la précision des réponses que de l’investissement personnel dans l’exercice.
Pour rappel, il était possible de lier ce travail obligatoire à un exercice de version facultatif. Plusieurs personnes ont traduit l’épigramme proposée mais aucune n’a établi de lien explicite avec la partie consacrée aux compétences.
Des extraits de réponses sont cités ci-après pour illustrer le propos. Ces extraits sont reproduits tels quels et émanent uniquement des personnes qui ont donné leur accord pour un partage anonymisé de leurs réponses.
Compétences disciplinaires
La distinction entre les compétences spécifiques et les compétences transversales n’a pas toujours été bien délimitée, probablement à cause d’un manque de précision ou une maladresse de formulation dans la question.
Par ailleurs, comme il a déjà été relevé plus haut10, cette délimitation est en partie artificielle ; en effet, l’apprentissage de la grammaire grecque permet à la fois de comprendre des sources grecques (en restant dans le domaine spécifique du grec mais dans le cadre de l’épigraphie par exemple) et de mieux appréhender le fonctionnement d’autres langues à cas.
C’est ce que suggèrent ces deux réponses :
Je pense ici que la possibilité de reconnaître la racine d’un mot en grec en un coup d’œil est grandement utile que l’on soit dans un texte grec ou bien dans une langue moderne qui est imprégnée du grec ancien. La grammaire grecque ancienne avec son fonctionnement particulier (aoriste, voix medio- passive etc…) permet sans doute d’apprendre d’autres langues anciennes ou non avec un fonctionnement proche.
Tout me sera utile : pour une meilleure compréhension du français en particulier, du fonctionnement des langues en général, pour mes lectures actuelles et futures (livres comportant souvent des mots ou des phrases en grec), pour d’éventuels exposés que je fais parfois dans des cercles d’amis, etc.
D’une manière générale, la pertinence des compétences disciplinaires en grec ancien pour la suite du cursus est envisagée sous différents angles. On peut relever l’importance de ces acquis notamment pour la culture générale, l’histoire de la littérature ou l’amélioration de la maîtrise de la langue par le biais du lexique et des structures syntaxiques.
Une application plus directe est citée pour des disciplines comme le latin, l’histoire ancienne, l’égyptologie ou la philosophie. Dans cette perspective, le travail sur les textes d’auteurs a retenu l’attention d’un étudiant :
Je pense pouvoir retirer du grec des compétences en matière de compréhension de texte, d’analyse grammaticale et morphologique, et une meilleure expérience dans la pratique de la traduction de textes.
Compétences transversales tirées des référentiels existants
Compétences transversales liées au programme d’initiation en général
La question sur les compétences transversales portait sur le programme d’initiation de manière globale. On peut commencer par relever les compétences transversales citées en rapport avec l’apprentissage de la langue, les éléments de culture ainsi que la méthodologie générale.
Les compétences principales liées au programme en général peuvent être regroupées en quatre domaines, qui se recoupent en partie11 :
- Développer sa culture générale.
- Traiter l’information : comprendre l’information, mémoriser, synthétiser.
- Méthodologie : gérer l’information, stocker et organiser des données pour les retrouver (exemples donnés : résumés de grammaire, petites cartes de vocabulaire, etc.)
- Attitude au travail : avoir le goût d’apprendre ; être ouvert sur la nouveauté ; faire preuve de motivation, de persévérance et de confiance en soi.
Le dernier point renvoie à une dimension plus personnelle et montre l’impact positif des apprentissages parfois techniques et ardus sur le sentiment de compétence en général. C’est ce que montrent les deux témoignages suivants :
[1] Je ne pensais pas le grec ancien si difficile. Il faut avoir un fort goût d’apprendre pour ne pas se décourager. Mais cela permet d’ouvrir l’esprit sur d’autres manières de construire des phrases, d’associer des notions entre elles, de penser sur d’autres cultures. Et c’est transposable à n’importe quel domaine d’études, manuel ou intellectuel. Dans un monde en perpétuelle mutation, il est bon d’assouplir ainsi son esprit.
[2] Personnellement, j’ai aussi beaucoup de problèmes de motivation où celle-ci chute grandement pendant de courtes périodes et le fait d’avoir pu suivre le cours d’initiation en entier m’a conforté dans ma capacité à réussir.
Compétences citées en lien avec le travail sur des textes d’auteurs
Spontanément, les étudiantes et étudiant ont volontiers cité plus spécifiquement leur confrontation aux textes d’auteurs et le travail de traduction pour illustrer des compétences transversales qui leur semblaient importantes.
On peut à nouveau regrouper de manière synthétique les compétences citées en trois domaines :
- méthodologie ;
- traitement de l’information et communication ;
- métacognition et attitude au travail.
Méthodologie
Un exemple de compétence méthodologique est le travail de recherche d’informations (comme le sens d’un mot) par le biais de différents outils :
[3] La traduction de textes permet l’apprentissage d’une méthodologie de recherche ainsi qu’un questionnement sur le résultat de ces mêmes recherches (choisir quel sens d’un mot est le plus approprié par exemple). Ce faisant, des compétences numériques ont été acquises, comme celle de la recherche dans les dictionnaires en ligne, qui donnent une réelle souplesse dans l’appréhension et la maîtrise de nouveaux outils numériques.
Un autre aspect réside dans la méthode d’approche d’un texte, en mobilisant la compétence nommée Reconnaître les différents types de documents :
[4] Il me semble que cette compétence est mise en exercice lorsque l’on étudie la langue grecque ancienne car il est évident qu’on ne peut pas traduire de la même manière un poème ou bien un traité agronomique, je m’explique. Le type de document sur lequel on se penche importe, car on peut imaginer qu’un poème n’a pas le même but, écrit ou bien oral qu’un traité d’agronomie (ou autre discipline). Le premier demandera à être attentif à tout ce qui rend la langue grecque « chantante » d’une certaine manière soit les accents, les contractions et autres qui servent un but vocal bien particulier, celui d’être agréable à l’oreille. Un traité est au contraire une sorte de compilation par écrit de connaissances, pas fait pour produire un certain plaisir auditif mais fait pour être lu et compréhensible. Les articulations dans la forme, et donc dans la manière d’articuler des phrases lors d’une traduction ne sont pas du tout les mêmes.
Traitement de l’information et communication
Plusieurs réponses décrivent les opérations mentales impliquées d’abord dans la démarche de compréhension d’un texte ancien puis dans celle de la communication à autrui de ce que l’on a compris. Les différents enjeux liés à une traduction de qualité sont souvent perçus comme source de stimulation et de développement intellectuel.
[5] La traduction d’un texte nécessite toujours un effort de transposition qui peut parfois prendre la forme d’une synthèse de certains éléments. L’essentiel étant de communiquer l’information le plus fidèlement possible tout en respectant la syntaxe de la langue d’arrivée, il faut souvent faire des choix pour passer d’une traduction littérale à une traduction épurée.
[6] Avant de s’exprimer, et pour pouvoir s’exprimer clairement, il faut avoir fait un travail d’observation du texte, d’analyse de ses particularités et de synthèse pour donner un sens cohérent ; ensuite seulement on peut tenter de communiquer du mieux possible ce que l’on a compris, ou pas… En résumé, ne pas parler ou écrire avant d’avoir réfléchi… C’est valable dans toutes les situations de la vie.
[7] L’étude de la langue grecque nous a permis de développer nos compétences d’interprétation. En effet, lorsque nous traduisons, nous devons faire des choix de vocabulaire d’après des inférences logiques avec le contexte, tout en prenant en compte que le vocabulaire français ne permet parfois pas d’exprimer les nuances existant dans d’autres langues. De plus, traduire un texte signifie que l’on va interpréter les pensées et les concepts utilisés par un autre auteur que nous-mêmes, qui était ancré dans un autre contexte social et historique. Il nous est alors primordial d’identifier la diversité des formes d’expressions culturelles pour parvenir à une traduction adéquate. Nous devons alors finement comparer les différentes possibilités pour arriver à la solution qui nous semble la plus pertinente. Il va de soi qu’après cette réflexion, nous sommes capables de justifier la solution choisie.
Métacognition et attitude au travail
Le travail sur les textes a également été perçu comme important pour un développement plus personnel en termes de flexibilité mentale, de posture auto-critique et d’ouverture au point de vue d’autrui.
[8] La traduction du grec ancien demande, à mon sens, de faire preuve d’une certaine flexibilité d’esprit et d’adaptation. En effet, elle nécessite une adaptation et flexibilité pour se défaire de la langue française et apprivoiser cette nouvelle langue. Nous avons ainsi eu à apprendre à lire un nouvel alphabet, à prononcer de nouveaux sons, à comprendre des structures de phrases inexistantes en français.
[9] La traduction du grec ancien mène également à s’autoévaluer pour progresser. En effet, si plusieurs traductions sont possibles, il y en a souvent une plus adaptée au contexte. En prenant connaissance des traductions des autres étudiant.e.s et de l’enseignante, nous somme ainsi mené.e.s à remettre en question nos propositions pour en préférer d’autres, nous poussant ainsi à progresser.
Citer des compétences transversales ne figurant pas
dans les deux référentiels à disposition
Nous avons vu que le travail sur les textes a souvent été cité pour illustrer les compétences choisies dans les deux référentiels mis à disposition. Or, dans la question ouverte portant sur des compétences que les étudiantes et étudiants devaient formuler de manière autonome, cet aspect occupe de nouveau une place importante, en particulier vu sous l’angle de la traduction.
[10] Il ne s’agit pas vraiment d’une compétence transversale mais ce premier contact avec l’exercice de la traduction permet déjà de se familiariser avec cette dernière.
[11] Je peux ajouter l’aspect « traduction et réflexion sur la traduction », car aussi bien en grec que dans d’autres langues, j’ai pu me rendre compte des difficultés que peuvent poser certains textes et de la nécessité d’adapter certaines formulations pour les rendre intelligibles en français, ce qui demande un travail de réflexion sur le texte et son sens.
[12] Je pense que la traduction de textes en grec ancien laisse une grande part à l’interprétation. Cette dernière compétence n’est pas mentionnée dans le référentiel12 mais on pourrait imaginer qu’elle est un regroupement de plusieurs compétences. Interpréter c’est mettre l’accent, trouver de l’importance dans le choix des termes les plus appropriés pour traduire un passage, de choisir la nuance en termes de vocabulaire qui dépeint au mieux ce que nous dit le texte.
Mobilisation possible des compétences transversales
dans la suite du parcours
Les réponses à cette question ont souvent été formulées de manière très générale, ce qui suggère que la mise en application des apprentissages dans la suite du parcours est perçue de manière plutôt vague :
[13] Elles me seront certainement utiles, dans la suite de ma formation et pour mon avenir professionnel.
Un intérêt est cependant ressenti pour les capacités d’apprentissage, en particulier dans le domaine de disciplines voisines ou des langues en général :
[14] Oui, ces compétences ne pourront que m’être utiles : en effet, elles sont totalement en lien avec mes études et la suite de celles-ci, puisque je suis très intéressé par les langues anciennes, la grammaire et la linguistique, et c’est dans ce domaine que je souhaite continuer (notamment pour l’égyptien et le copte). Ainsi, ces compétences en lien avec la curiosité, l’envie d’apprendre, la mémorisation et la pratique de la grammaire me seront utiles.
[15] Hormis la connaissance du grec ancien, l’apprentissage d’une langue est toujours bénéfique sur le long terme pour diverses raisons : mémoire, compréhension d’autres langues, etc.
Intérêt de la démarche pour les étudiantes et étudiants
Dans le questionnaire, un dernier point portait sur l’intérêt même de cette démarche réflexive sur les compétences disciplinaires et transversales.
Les réponses montrent un accueil plutôt favorable :
[16] Je pense qu’il est en effet utile et important de faire le point sur les compétences acquises et/ou développées, pour se rendre compte du chemin parcouru et des différentes thématiques abordées dans le cadre d’un cours. Cela peut servir d’une part à réviser, mais aussi à prendre conscience de l’intérêt qu’a eu pour nous le cours.
Des réserves ont cependant été exprimées au sujet de la place à accorder à ces considérations et la manière de mener la réflexion :
[17] Je trouve que ce questionnaire est utile afin de faire le point sur les compétences acquises et celles qu’il faudrait revoir, mais il ne faudrait pas donner du sens à sa formation juste à cause de ce questionnaire.
[18] Nous pensons que la réflexion sur ses propres compétences est essentielle pour se rendre compte de son évolution, mais aussi pour s’améliorer. M. (ayant suivi une formation en sciences de l’éducation) peut attester l’importance de cette démarche. Cependant, nous considérons que ces listes sont plutôt indigestes et qu’une discussion lors du cours ou des travaux pratiques aurait permis cette autoévaluation de manière plus intéressante et plus stimulante.
Discussion et conclusion
D’une manière générale, les réponses des étudiantes et étudiants au questionnaire ainsi que leurs réactions lors de nos échanges en cours suggèrent qu’ils n’étaient pas habitués à identifier, nommer et décrire les compétences disciplinaires et transversales développées dans le cadre de leur formation.
L’exercice auquel ils se sont trouvés confrontés leur a donné l’occasion de se plonger dans cette réflexion, avec des résultats intéressants à la clé. Ce travail semble avoir été apprécié, mais la forme de l’exercice gagnerait à être modifiée sur différents points.
En effet, malgré l’intérêt pédagogique que représente le format écrit, il serait profitable de laisser une plus grande place aux échanges et discussions – quitte à empiéter un peu sur le temps réservé au contenu disciplinaire du cours.
D’autre part, si le recours à deux référentiels existants présente des avantages (diversité d’approches, mise à disposition d’un vocabulaire spécifique, rattachement à des documents de référence employés dans d’autres contextes), le risque est d’une part de « noyer » les étudiants et étudiantes dans une accumulation de notions (perçue parfois comme « indigeste »), et d’autre part d’enfermer leur réflexion dans des catégories trop étroites ou peu adaptées. Là encore, un moment de discussion avant et après l’exercice permettrait sans doute d’éclairer et d’ajuster le contenu des référentiels existants, tout en ouvrant un débat sur les avantages et limites de ce type de documents.
En ce qui concerne le contenu des réponses, plusieurs extraits cités en exemple montrent l’intérêt qu’éprouvent les étudiantes et étudiants pour la lecture et la traduction des textes d’auteurs. Dans leurs réflexions, ils ont su mettre en évidence une série de compétences essentielles que les textes grecs leur ont permis d’acquérir ou de développer, montrant que ce contact avec les sources constitue un atout pour leur formation en lettres.
Certes, l’importance accordée à cet aspect du cours est sans doute liée la place occupée par les textes au sein du programme. À mon sens, elle reflète aussi un intérêt plus personnel de la part de ces hellénistes en herbes, qui toute l’année ont manifesté de la curiosité et du plaisir lors de la lecture des textes grecs.
Bibliositographie
Bibliographie
Boanca Ioana, Starck Sylvain (éd.), « Les compétences transversales : un référent pertinent pour la formation ? », Recherches en éducation n° 37, 2019, disponible en ligne sur https://journals.openedition.org/ree/785.
Duru-Bellat Marie, « Les compétences non académiques en question », Formation emploi n° 130, 2015, p. 13–29, disponible en ligne sur https://shs.cairn.info/revue-formation-emploi-2015–2‑page-13?lang=fr.
Évequoz Grégoire, Les compétences clés. Pour accroître l’efficacité et l’employabilité de chacun, Paris, Éditions Liaisons, Paris 2004. Publié en 2003 sous la forme d’un document numérique édité par le canton de Genève et disponible sur le site du dispositif pédagogique français SkillPass : https://www.skillpass-game.com/sites/default/files/doc/competence_manuel_0.pdf.
Institut de développement et d’innovation pédagogiques, Référentiel des compétences transversales, Université de Strasbourg, version du 25/05/2018, disponible en ligne sur https://kenso.fr/portailidip/documents/Re%CC%81fe%CC%81rentiel_Compe%CC%81tencesTransversales_Unistra.pdf.
Santelmann Paul (éd.), « Quelle reconnaissance des compétences transversales ? Dossier », Éducation permanente n° 218, 2019, disponible en ligne sur https://shs.cairn.info/revue-education-permanente-2019–1?lang=fr.
Sitographie
Anonyme, SkillPass (dispositif pédagogique), disponible en ligne sur https://www.skillpass-game.com/.
Université de Genève, Centre de carrière, disponible en ligne sur https://vie-de-campus.unige.ch/emploi.
Université de Genève, Pôle de soutien à l’enseignement et à l’apprentissage, disponible en ligne sur https://www.unige.ch/sea/.
Université de Strasbourg, « Développer les compétences transversales », Institut de développement et d’innovation pédagogiques, disponible en ligne sur https://idip.unistra.fr/developper-les-competences-transversales/.
Notes
- Le contenu de cet article a fait l’objet d’une présentation dans le cadre du premier volet du colloque international Faire face aux textes de l’Antiquité à l’ENS de Lyon les 5 et 6 octobre 2023, et je tiens à remercier les organisatrices et organisateurs de m’avoir donné l’occasion d’y contribuer. Ma reconnaissance va aussi aux étudiantes et étudiants de la volée 2022–2023 de mon cours d’initiation au grec ancien. ↩︎
- Voir par exemple la diversité des approches dans Santelmann Paul (éd.), « Quelle reconnaissance des compétences transversales ? Dossier », Éducation permanente n° 218, 2019, et dans Boancă Ioana, Starck Sylvain (éd.), « Les compétences transversales : un référent pertinent pour la formation ? », Recherches en éducation n° 37, 2019. Pour des considérations stimulantes d’un point de vue historique et sociologique voir Duru-Bellat Marie, « Les compétences non académiques en question », Formation emploi n° 130, 2015. ↩︎
- Rinaldi Delphine, Pion Da Rocha Paranhos Julia, Haeberli Philippe, Rothenberg Gerd, « Les compétences transversales… On les mobilise toujours, alors parlons-en ! », Ciel. Communauté d’intérêt pour l’enseignement en ligne, Université de Genève, 6 août 2021, disponible en ligne sur https://ciel.unige.ch/2021/08/les-competences-transversales-on-les-mobilise-toujours-alors-parlons-en/. ↩︎
- https://www.unige.ch/sea/. ↩︎
- https://vie-de-campus.unige.ch/emploi. ↩︎
- Voir la citation supra. ↩︎
- Le référentiel figure en annexe à l’ouvrage consacré au projet dont il est issu : Évéquoz Grégoire, Les compétences clés. Pour accroître l’efficacité et l’employabilité de chacun, Paris, Éditions LIAISONS, Paris 2004. Le référentiel est également publié sous la forme d’un document numérique éditié par le canton de Genève et disponible sur le site du dispositif pédagogique français SkillPass, https://www.skillpass-game.com/sites/default/files/doc/competence_manuel_0.pdf. ↩︎
- Institut de développement et d’innovation pédagogiques, Référentiel des compétences transversales, Université de Strasbourg, version du 25.05.2018, disponible en ligne : https://kenso.fr/portailidip/documents/Re%CC%81fe%CC%81rentiel_Compe%CC%81tencesTransversales_Unistra.pdf. ↩︎
- https://idip.unistra.fr/developper-les-competences-transversales/. ↩︎
- Voir supra. ↩︎
- Cette catégorisation ne correspond pas formellement à celle des deux référentiels utilisés pour l’exercice mais permet d’esquisser de manière synthétique les grandes tendances. ↩︎
- La notion d’interprétation figure en réalité dans le référentiel de l’Université de Strasbourg mais apparaît plutôt discrètement dans des sous-catégories du domaine Expression, communication, sous la compétence Produire de l’information : « Exprimer et interpréter des concepts, pensées, sentiments, faits et opinions » et sous la compétence Communiquer dans des contextes interculturels : « Assurer une médiation (résumer, paraphraser, interpréter ou traduire) des autres cultures. » ↩︎
Autrice
Sophie Gällnö, chargée d’enseignement unité de grec ancien, Université de Genève.
Pour citer cet article
Sophie Gällnö, « Les textes anciens comme révélateurs de compétences : retour d’expérience », Revue de pédagogie des langues anciennes, hors-série 1, 2025–2026, p. ***à venir***, mis en ligne le 28 août 2025.

