Modo antiquo scribere : pratiques d’écriture imitative en cours de latin
Résumé
Comment permettre un engagement actif des élèves dans l’apprentissage des langues anciennes sans nécessairement recourir aux méthodes audio-orales ou au traditionnel thème grammatical ? Le présent article s’efforce d’apporter une réponse à travers la présentation de quatre activités d’écriture à contrainte proposées à des latinistes débutants ou confirmés. L’objectif poursuivi est triple : l’acquisition de nouvelles structures syntaxiques, la familiarisation avec les ou-tils méthodologiques usuels (en particulier le dictionnaire de version latine), et enfin, l’appropriation d’œuvres littéraires et patrimoniales à travers l’imitation ou la transposition générique.
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Texte intégral
On observe actuellement un regain d’intérêt de la part des professeurs de langues anciennes du collège jusqu’au supérieur pour les méthodes d’apprentissage audio-orales inspirées des travaux du professeur Hans H. Ørberg ou encore de Claude Fiévet à l’université de Pau et des Pays de l’Adour. Toutefois, en dépit de l’attrait indéniable qu’elles suscitent, la mise en œuvre de ces méthodes, dans l’enseignement secondaire comme en classes préparatoires, se heurte encore à un certain nombre de difficultés autant matérielles que psychologiques : horaires réduits empêchant une réelle immersion des élèves dans la langue étudiée, manque d’assurance des enseignants qui craignent de s’exposer à commettre des fautes de grammaire ou de prononciation, réticences des élèves formés à des méthodes plus traditionnelles à prendre la parole en classe… Mais si faire parler tous nos élèves en latin ou en grec ancien relève encore largement de l’utopie, faut-il s’interdire pour autant de les faire rédiger dans la langue ancienne qu’ils étudient et dont ils s’efforcent patiemment d’assimiler la syntaxe et le lexique à travers la lecture de textes en V.O. ?
En effet, les activités d’écriture, s’inscrivant dans un temps plus long que l’échange oral spontané, favorisent le travail collectif, autorisent les repentirs, les rectifications voire l’enrichissement progressif de la production écrite et, par là même, peuvent permettre de libérer l’expression et la créativité des élèves tout en facilitant l’appropriation des textes, la mémorisation du lexique et l’assimilation des structures idiomatiques. Force est pourtant de constater qu’il s’agit là d’une piste pédagogique encore insuffisamment exploitée dans le cadre du cours de langues anciennes. En effet, comme l’a fait remarquer Pierre Chiron dans l’avant-propos de son Manuel de rhétorique, à l’inverse des pratiques éducatives en vigueur dans l’Antiquité, notamment les progymnasmata, centrées sur la praxis (en l’occurrence la production personnelle et l’interprétation orale de petits textes), l’enseignement français actuel « favorise » surtout « la réception, la lecture critique (l’explication de texte) au détriment de la production de messages »1. Ainsi, l’exercice de traduction assorti d’un commentaire plus ou moins détaillé du texte littéraire antique occupe une place centrale dans nos pratiques, à la fois moyen et finalité de tout apprentissage respectable du latin et du grec. Parallèlement, l’exercice de thème, longtemps considéré comme le complément naturel de la traduction – les deux étant souvent envisagés en diptyque à travers des « thèmes d’imitation » ou des « rétroversions » – a disparu de l’enseignement secondaire car jugé obsolète et trop « technique ». À l’université, il reste dorénavant le pré carré des happy few spécialisés dans les lettres classiques. Comment, dans ces conditions, rendre possible un engagement actif des élèves ainsi qu’un réinvestissement des acquis grammaticaux autant que lexicaux ? L’écriture personnelle « libre » – bien que soumise à diverses contraintes formelles préalablement fixées par le professeur – peut justement fournir cette alternative ludique et stimulante à l’exercice académique et formaté du thème grammatical, à condition de s’inscrire dans les objets d’étude au programme et d’être adossée aux textes littéraires étudiés dont elle constitue l’un des prolongements didactiques possibles.
Les activités décrites ici visent un triple objectif : l’acquisition de nouvelles structures syntaxiques, la familiarisation avec les outils méthodologiques usuels (en particulier le dictionnaire de version latine), et enfin, l’appropriation d’œuvres littéraires et patrimoniales à travers l’imitation ou la transposition générique (telle que la transformation d’un récit en dialogue). Ces objectifs sont bien entendu conjoints, mais pour les commodités de notre exposé, l’accent sera mis successivement sur chacune de ces trois finalités, illustrée à chaque fois par une expérimentation pédagogique conduite avec des groupes de latinistes grands débutants de première année de classe préparatoire. Nous tâcherons au surplus de suggérer, au fil de notre développement, quelques pistes d’exploitation pour permettre l’adaptation éventuelle des activités proposées à d’autres niveaux de formation.
Écrire pour s’approprier des structures syntaxiques : rejouer la joute poétique entre Florus et Hadrien
Dans le cadre du programme de culture antique 2020–2022 consacré à la thématique du « pouvoir », nous avons proposé l’an passé à une classe d’hypokhâgne LSH d’étudier un extrait de l’Histoire auguste (16.3−4) relatant la réponse spirituelle de l’empereur Hadrien à une épigramme du poète Florus dont il était la cible :
| Floro poetae scribenti ad se : ego nolo Caesar esse, ambulare per Brittanos, latitare per Germanos Scythicas pati pruinas | Au poète Florus qui lui écrivait : Moi, je ne veux pas être César, Errer parmi les Bretons, Me cacher parmi les Germains, Endurer les frimas de la Scythie, |
| <Hadrianus> rescripsit : ego nolo Florus esse, ambulare per tabernas, latitare per popinas, culices pati rutundos. | Il répondit : Moi, je ne veux pas être Florus Errer parmi les tavernes, Me cacher parmi les bobinards, Endurer les moustiques bouffis. |
| ad, inv., prép. + Acc. : vers, à, près de ambulo, as, are : se promener, aller, marcher Brittani, orum, m. : les Bretons Caesar, aris, m. : César, empereur culex, icis, m. : moustique Florus, i, m. : Florus Germanus, i, m. : Germain latito, as, are : être caché, se cacher nolo, non uis, nolle, nolui : ne pas vouloir, refuser | patior, eris, i, passus sum : supporter, souffrir, endurer popina, ae, f. : taverne, cabaret pruina, ae, f. : gelée blanche, neige rescribo, is, ere, scripsi, scriptum : répondre par écrit rotundus, a, um (rut-) : rond, arrondi scribo, is, ere, scripsi, scriptum : écrire Scythicus, a, um : Scythe taberna, ae, f. : boutique, taverne |
L’extrait était fourni aux étudiants assorti d’une liste de vocabulaire, mais sans la traduction. Après une brève contextualisation historique, nous nous sommes d’abord livrés à certaines observations grammaticales sur le texte latin (identification du cas du groupe Floro poetae scribenti, repérage des verbes conjugués et des infinitifs actifs et déponents, de la disjonction adjectif/nom : Scythicas… pruinas ; culices… rotundos) puis à quelques hypothèses sur le sens et la tonalité de ces deux pièces poétiques : la reprise exacte des verbes et prépositions du premier poème illustre le sens de l’humour et de la repartie d’Hadrien, tandis que la substitution des lieux de plaisir (tabernas, popinas) au vocabulaire géographique des confins (Brittanos, Germanos, Scythicas) – écho aux nombreux voyages de l’empereur – produit un renversement comique et prépare la chute de l’épigramme, le seul danger auquel sa vie de débauche expose le citadin et sédentaire Florus se trouvant être les piqûres de moustiques ! L’anecdote illustre ainsi la complicité et la familiarité taquine entre les deux hommes malgré leur différence de condition. Une fois ces observations faites, le texte, qui ne présente pas de difficulté syntaxique majeure en dehors des phénomènes de disjonction déjà repérés, est rapidement traduit par les étudiants.
Cette phase d’étude du texte-support occupe la première demi-heure du cours. L’étape suivante, à laquelle est dévolu le reste de la séance (30 minutes environ), peut alors commencer. La consigne donnée aux étudiants est libellée comme suit : « À la manière de l’empereur Hadrien (mais en changeant les verbes à l’infinitif et leurs compléments), proposez une réécriture personnelle du poème de Florus. Vous remplacerez le nom Caesar/Florus par celui d’une personne de votre choix tout en ayant soin de respecter la construction directe de l’infinitif avec nolo. Le travail peut être réalisé individuellement ou bien en binôme sur le mode du duel poétique ».
L’objectif était non seulement de s’approprier la construction des verbes de volonté avec l’infinitif (actif, déponent et passif) mais également de réinvestir le vocabulaire vu au cours du premier semestre que cette séance venait clore. L’expérience a cependant révélé qu’il était préférable de prévoir une banque de mots2 afin d’éviter que les étudiants ne restent trop longtemps bloqués ou encore ne soient tentés d’utiliser des traductions fautives trouvées sur internet. De surcroît, le choix du lexique en amont permet au professeur d’orienter discrètement le travail des élèves en mettant l’accent sur les notions grammaticales qu’il souhaite voir réinvesties dans la production écrite (on peut par exemple privilégier les verbes déponents, les noms appartenant à la troisième déclinaison, etc.).
Ce sont les travaux effectués en binôme qui ont donné les meilleurs résultats. Les deux amies Jeanne et Lucile se sont ainsi prêtées au jeu des poèmes croisés et ont composé ce facétieux diptyque, dont elles ont fourni elles-mêmes une traduction :
| Lucilae scribenti ad se : Ego nolo Ioanna esse, esse nuda et sine amicis, iocum narrare et sola ridere, Lucilae pati fabulas. | À Lucile qui lui écrivait : Moi je ne veux pas être Jeanne, être nue et sans amis, raconter une blague et rire toute seule, supporter les histoires de Lucile. |
| Rescripsit : Ego nolo Lucila esse, semper cadere, esse fatua in ludo, aegra esse sicut canis. | Elle répondit : Moi je refuse d’être Lucile, de tomber tout le temps, de faire l’idiote à l’école, d’être malade comme un chien. |
Si jamais l’on craint que l’exercice de réécriture ne vire par trop au règlement de compte littéraire entre camarades de classe (même si c’est là l’esprit de l’épigramme satirique !), il est tout à fait possible pour le professeur d’en modifier le cadrage. L’extrême simplicité de la forme et de la syntaxe confère en effet au poème de Florus une grande plasticité qui lui permet de s’insérer dans toutes sortes de thématiques d’étude. On peut ainsi imaginer, dans le cadre d’une séquence sur la vie quotidienne, de remplacer les noms Florus et Caesar par des noms de métiers (gladiator/auriga, athleta/philosophus, medicus/mercator, nauta/agricola, augur/haruspex, magister/discipulus…) ou encore des catégories sociales (dominus/servus, paterfamilias/matrona, senex/puer…). Dans le cadre d’une séquence consacrée aux voyages ou bien au monde méditerranéen, la cible du poème peut être cette fois non un individu précis mais un peuple (Gallus, Germanus, Romanus, Poenus, Graecus, Persa…), ce qui permet de jouer en même temps sur les stéréotypes ethniques en vogue dans l’Antiquité : la barbarie germaine, la perfidie carthaginoise, le raffinement des Grecs, l’opulence des Perses, etc. Enfin, on peut transformer l’exercice en occasion de revisiter l’histoire de Rome à travers ses couples antinomiques les plus célèbres : Énée et Didon, Romulus et Rémus, Scipion et Hannibal, Cicéron et Catilina, César et Pompée, Antoine et Auguste, Néron et Sénèque… Le travail de réécriture sur le texte de Florus permet ainsi de mobiliser et de réinvestir non seulement des acquis grammaticaux et lexicaux mais également de synthétiser des connaissances historiques et culturelles. À ce titre, il trouve naturellement sa place en fin de séquence ou de période scolaire.
Écrire pour s’approprier des outils méthodologiques : quand Phèdre, Virgile et César rencontrent Félix Gaffiot !
L’activité suivante a été proposée à des étudiants de première année de classe préparatoire à l’École Nationale des Chartes dans le cadre d’un cours de thème latin du premier semestre. Elle poursuivait un double objectif : d’une part la consolidation de certains réflexes linguistiques (en particulier, l’attention portée aux accords grammaticaux en thème) et d’autre part la familiarisation des étudiants – pour la majorité grands débutants – avec le dictionnaire de version latine. Elle s’inspire de la règle « S + 7 » inventée par les membres de l’OULIPO3, qui consiste à réécrire un texte littéraire (par exemple « la Cigale et la Fourmi » de Jean de la Fontaine, devenue « La Cimaise et la Fraction », ou encore « L’étreinte » d’après « L’étranger » de Baudelaire) en changeant tous les substantifs et en les remplaçant par ceux que l’on trouve sept substantifs plus loin dans le dictionnaire. Ce même principe est appliqué ici à des textes bien connus des latinistes : l’incipit de l’Énéide (vers 1–7), celui de la Guerre des Gaules, ainsi qu’une fable de Phèdre, « Vulpes et Coruus », et le dictionnaire latin-français de Félix Gaffiot dans sa version révisée de 2000 vient remplacer Le petit Larousse ou Le Robert.
Les trois extraits littéraires proposés sont accompagnés d’une traduction française, mais il est préférable, pour faciliter l’entrée des étudiants dans l’activité, de les avoir préalablement traduits en classe. Cela permet en effet de leur faire gagner un temps précieux dans l’étape préliminaire qui consiste à repérer et à surligner dans le texte de leur choix tous les substantifs à remplacer. Le travail de recherche dans le dictionnaire s’effectue par petits groupes de deux ou trois, ce qui permet l’entraide et l’échange d’hypothèses lorsque survient une difficulté : ainsi, dans le poème de Virgile, le nom oris du vers 1 suscite le débat : faut-il le faire venir du neutre os, oris ? Mais comme le fait remarquer un autre étudiant, la préposition ab réclame l’emploi de l’ablatif, donc il ne peut s’agir que du pluriel du nom féminin ora, ae. Où chercher la forme litora (v. 3) ? Puisque cette entrée n’existe pas dans le dictionnaire, il faut donc abandonner l’hypothèse d’un nom de première déclinaison et opter pour un neutre pluriel plus probable étant donné qu’il s’agit d’un complément circonstanciel de lieu exprimant la direction. Mais alors, quel sera le radical ? L’un des étudiants pense alors à la déclinaison de corpus, oris et fait immédiatement le rapprochement entre litora et la forme corpora, ce qui lui permet de remonter à litus.
Une fois les substantifs identifiés dans le dictionnaire, reste à trouver le nom qui leur sera substitué, ce qui suppose d’être capable non seulement de compter jusqu’à 7 mais surtout de distinguer la nature des mots présents dans le dictionnaire ! Chaque S+7 est dûment relevé, ainsi que son genre et sa traduction. La réécriture peut alors commencer, en tenant bien compte du genre des nouveaux termes qui peut imposer de modifier l’accord des adjectifs ou participes passés (par exemple, dans l’Énéide, Lauinia au vers 2), et du changement éventuel de déclinaison. Cette étape doit permettre d’ancrer chez les étudiants qui se destinent au thème grammatical des habitudes de relecture et d’autocorrection, mais elle permet également de vérifier leur compréhension en profondeur de la syntaxe latine. Une fois le texte latin récrit, on procède alors la réécriture de sa traduction en effectuant les changements qui s’imposent, ce qui constitue de loin l’étape la plus ludique du travail puisqu’elle fait apparaître, avec une poésie et une érudition parfois inattendues, toute la loufoquerie de ces variations sémantiques. Voici deux exemples de réalisations :
Exemple 1 :
Arma virumque cano, Troiae qui primus ab oris
Italiam, fato profugus, Laviniaque venit
litora, multum ille et terris iactatus et alto
vi superum saevae memorem Iunonis ob iram ;
multa quoque et bello passus, dum conderet urbem,
inferretque deos Latio, genus unde Latinum,
Albanique patres, atque altae moenia Romae.Virgile, Énéide, chant I, vers 1 à 7
Je chante les armes et l’homme qui, premier entre tous, chassé par le destin des bords de Troie, vint en Italie, aux rivages où s’élevait Lavinium. Longtemps, et sur terre et sur mer, la puissance des Dieux d’en haut se joua de lui, à cause du ressentiment de la cruelle Junon ; et longtemps aussi la guerre l’éprouva en attendant qu’il eût fondé sa cité et transporté ses dieux dans le Latium : ce fut là l’origine de la race latine, des Albains nos pères, et, sur les hauteurs, des remparts de Rome.
Traduction d’André Bellessort (1959)
↓
Armatores Virbiumque cano, Troiae qui primus ab oraculorum
Italiam, faventia profugus, Laviniosque venit
livores, multum ille et terriculamentis iactatus et aluminario
viscello superum saevae memorem Iunonis ob irceum ;
multa quoque et belua passus, dum conderet urciolam,
inferretque deuastatores Latio, geographus unde Latinum,
Albanique paternitates, atque altae moliae Romae.Je chante ceux qui arment et Virbius qui, premier entre tous, chassé par le recueillement des oracles de Troie, vint en Italie, aux taches livides de Lavinium. Longtemps, et sur les épouvantails et sur les marchands d’alun, le farci de viande des Dieux d’en haut se joua de lui, à cause du boudin rancunier de la cruelle Junon ; et longtemps aussi la bête sauvage l’éprouva en attendant qu’il eût fondé sa cruche et transporté ses dévastateurs dans le Latium : ce fut là l’origine du géographe latin, des paternités des Albains, et, sur les hauteurs, des meules de Rome.
Auxence et Noé
Exemple 2 :
Vulpes et Corvus
Qui se laudari gaudet verbis subdolis,
sera dat poenas turpes paenitentia.
Cum de fenestra corvus raptum caseum
comesse vellet, celsa residens arbore,
vulpes invidit, deinde sic coepit loqui :
« O qui tuarum, corve, pinnarum est nitor !
Quantum decoris corpore et vultu geris !
Si vocem haberes, nulla prior ales foret. » […]Phèdre, I, 13
Le corbeau et le renard
Celui qui aime être loué par des paroles rusées
subit un châtiment honteux par un repentir tardif.
Comme un corbeau avait pris sur une fenêtre
un fromage et se disposait à le manger perché sur le haut d’un arbre,
un renard l’aperçut et se mit à lui parler ainsi :
« Que ton plumage, ô corbeau, a d’éclat !
Que de beauté sur ta personne et dans ton air !
Si tu avais de la voix, nul oiseau ne te serait supérieur. »Traduction personnelle
↓
Vulturius et corymbion
Qui se laudari gaudet vergiliocentonibus subdolis
sera dat poleam turpem paenuria.
Cum de fenisice corymbion raptam cassidem
comesse vellet, celsa residens arbusta,
Vulturius invidit, deinde sic cœpit loqui :
« O quae tuarum, corymbion, pensitationum est nobilitas !
Quantum dedecoratorem corregionalibus et xeniolo geris !
Si vulneratorem haberes, nullum prius aliatum foret. » […]Le vautour et la perruque
Celui qui aime être loué par des centons de Virgile rusés
donne un fumier d’ânon honteux par une disette tardive.
Comme une perruque avait pris sur un faucheur un casque en métal
et se disposait à le manger, perché sur le haut d’un arbuste,
un vautour l’aperçut et se mit à lui parler ainsi :
« Que tes dépenses, ô perruque, ont de noblesse !
Que d’indignité sur les habitants des contrées voisines et dans le petit cadeau !
Si tu avais quelqu’un pour te blesser, nul ragoût d’ail ne te serait supérieur. »Martin et Alexandre
À noter que certaines différences peuvent apparaître dans le décompte des substantifs suivant que l’on choisit ou non de prendre en compte les noms propres et les adjectifs substantivés. Il convient donc de se mettre préalablement d’accord, à l’échelle de la classe ou bien du groupe de travail, sur le modus operandi.
Enfin, il faut prévoir une plage suffisante (deux heures environ) pour mener à bien cette activité relativement chronophage, surtout si les élèves sont peu familiers de la manipulation du dictionnaire. Il est préférable également de ne pas donner un texte trop long à réécrire (une dizaine de lignes au maximum) pour éviter toute forme de lassitude.
Écrire pour s’approprier des œuvres littéraires ou des documents épigraphiques
A. Réécrire sous forme de saynète un extrait du de Signis (le candélabre d’Antiochus)
Cette activité a été proposée à un groupe d’étudiants de première année de classe préparatoire à l’École Nationale des Chartes dans le cadre d’un cours de thème latin à la fin du premier semestre de cette année. Le texte de Cicéron avait été préalablement étudié sous forme de lecture suivie en cours de version latine et son caractère dramatique et enlevé avait fait naître l’envie chez les étudiants d’en proposer une représentation théâtrale avant les congés de Noël. Par souci d’efficacité, nous avons choisi de diviser le récit cicéronien en cinq sections, correspondant chacune à une scène de la future pièce, et de le répartir entre différents groupes de travail en prenant soin de mixer les niveaux pour éviter les groupes composés uniquement de débutants. Les consignes d’écriture étaient les suivantes : « transformer en dialogue les éléments du récit correspondant en reprenant au maximum le vocabulaire du texte original ». L’objectif linguistique était de travailler le passage du style indirect au style direct, mais sans pratiquer la transposition mécanique propre à certains exercices grammaticaux. Les étudiants avaient en effet une certaine latitude pour broder, inventer les répliques des personnages, à condition de penser bien entendu à adapter les marqueurs d’énonciation (utilisation de la première et de la deuxième personne, recours au présent de l’indicatif et du subjonctif, emploi de l’impératif, des particules interrogatives…).
Le système des groupes a permis de réaliser un gain significatif de temps, puisque deux séances de deux heures ont suffi à mener l’activité jusqu’à son terme. La première séance a été consacrée tout d’abord à bâtir une trame en français afin de guider le travail d’écriture. Les étudiants ont commencé par se poser les questions suivantes : qui sont les personnages présents dans la scène ? Où sont-ils ? Comment la parole est-elle répartie entre eux ? Quelles informations essentielles doivent-ils donner aux spectateurs ? À partir de là, le travail d’écriture en latin peut commencer, en prenant appui sur le texte de Cicéron et sur les dictionnaires de version et de thème. Une première ébauche est rendue au terme de ces deux premières heures.
La deuxième séance consiste tout d’abord en la relecture et la correction du premier jet selon les indications données par le professeur. Dans un second temps, on procède à l’enrichissement du texte en ajoutant des didascalies et des éléments verbaux caractéristiques du style oral : interjections et jurons (Age, Hercle, esto), formules de salutation et de politesse (Saluete, aue, sis, obsecro). Enfin, après d’ultimes vérifications grammaticales (la plus grande attention étant portée aux formes verbales, notamment les impératifs déponents), le texte est lu à haute voix afin d’éprouver sa fluidité puis mis au propre par écrit. Le professeur centralise alors l’ensemble des productions des groupes afin d’élaborer le document final qui est distribué aux futurs acteurs.
Le candélabre d’Antiochus, pièce en un acte et cinq scènes
d’après le De Signis de Cicéron,
par les étudiants de première année de classe préparatoire
à l’École Nationale des Chartes du Lycée Pierre-de-Fermat (Toulouse)
| XXVIII. Candelabrum e gemmis claris-simis opere mirabili perfectum reges ii, quos dico, Romam cum attulissent, ut in Capitolio ponerent, quod nondum perfectum templum offenderant, neque ponere potuerunt neque uulgo ostendere ac proferre uoluerunt, ut et magnificentius uideretur cum suo tempore in cella Iouis Optimi Maximi poneretur, et clarius cum pulchritudo eius recens ad oculos hominum atque integra perueniret : statuerunt id secum in Syriam reportare ut, cum audissent simulacrum Iouis Optimi Maximi dedicatum, legatos mitterent qui cum ceteris rebus illud quoque eximium ac pulcherrimum donum in Capitolium adferrent. | SCAENA 1 : in foro Romano ; Antiochus cum fratre ambulat. ANTIOCHUS : Age, mi frater, in Capitolium festinemus. Nam hodie nostrum donum in templo Iouis Optimi Maximi deponere uolo. FRATER : De candelabrone loqueris ? ANT. : Ita plane, hoc candelabrum e gemmis clarissimis opere mirabili perfectum sane senatum populumque Romanum delecta-bit ! FR. : Ecce Iovis templum ! Hercle ! Quid uideo ? ANT. : Templum… clausum ? Id credere non possum ! FR. : Quid faciamus ? ANT. : In Syriam cum candelabro redeamus. Post legatum mittemus qui, templo dedi-cato, id efferat. FR. : Vide, mi frater ! Vir obuiam nobis prodit. Quis est ille ? |
| Peruenit res ad istius auris nescio quo modo ; nam rex id celatum uoluerat, non quo quicquam metueret aut suspicaretur, sed ut ne multi illud ante praeciperent oculis quam populus Romanus. Iste petit a rege et eum pluribus uerbis rogat ut id ad se mittat ; cupere se dicit inspicere neque se aliis uidendi potestatem esse facturum. Antiochus, qui animo et puerili esset et regio, nihil de istius improbitate suspicatus est ; imperat suis ut id in praetorium inuolutum quam occultissime deferrent. | SCAENA 2 : Antiochus, frater eius, Verres VERRES : Saluete, iuvenes principes ! Verres propraetor sum. Candelabrum magno pretio uobis esse audii. Licetne id mihi uidere ? ANT. : Non licet ! Nolo quemquam ante populum Romanum id uidere posse ! VER. : Neminem praeter me id uidere sinam. Tibi iuro ! ANT. : Iuras ? Esto ! Extemplo seruum ad te mitto ut candelabrum tradat. |
| Quo posteaquam attulerunt inuolucrisque reiectis constituerunt, clamare iste coepit dignam rem esse regno Syriae, dignam regio munere, dignam Capitolio. Etenim erat eo splendore qui ex clarissimis et pulcherrimis gemmis esse debebat, ea uarietate operum ut ars certare uideretur cum copia, ea magnitudine ut intellegi posset non ad hominum apparatum sed ad amplissimi templi ornatum esse factum. | SCAENA 3 : in praetorio ; Antiochi seruus, Verres SERVUS, fores percutiens : Ave, hoc a rege Antiocho te affero. VER. : Gratias tibi ago. Pone id hic ! Servus abit. Et nunc, illud miraculum uideamus ! Candelabrum explicat. Quam pulchrum, quam magnificum, quam splendidum ! Hoc profecto rege, populo Romano, Deo dignum est ! Quin etiam, meo triclinio dignum ! |
| Cum satis iam perspexisse uideretur, tollere incipiunt ut referrent. Iste ait se uelle illud etiam atque etiam considerare ; nequaquam se esse satiatum ; iubet illos discedere et candelabrum relinquere. Sic illi tum inanes ad Antiochum reuertuntur. XXIX. Rex primo nihil metuere, nihil suspicari ; dies unus, alter, plures ; non referri. Tum mittit, si uideatur, ut reddat. Iubet iste posterius ad se reuerti. Mirum illi uideri ; mittit iterum ; non redditur. | SCAENA 4 : in praetorio ; Antiochi legatus, Verris famulus, Verres FAM., ad Verrem ueniens : Domine, quidam legatus a rege Antiocho tecum loqui uult. LEG. : Aue propraetor, rex Antiochus me candelabrum reportare iubet. VER. : Non satis illud consideraui, cras reuertimini ! Legatus exit. Postero die. LEG. : Aue propraetor, candelabrum, sis, recipere uolo. VER. : Nolo. Postea reuertimini ! Legatus iterum exit. |
| Ipse hominem appellat, rogat ut reddat. Os hominis insignemque impudentiam cognoscite. Quod sciret, quod ex ipso rege audisset in Capitolio esse ponendum, quod Ioui Optimo Maximo, quod populo Romano seruari uideret, id sibi ut donaret rogare et uehementissime petere coepit. Cum ille se et religione Iouis Capitolini et hominum existimatione impediri diceret, quod multae nationes testes essent illius operis ac muneris, iste homini minari acerrime coepit. Vbi uidet eum nihilo magis minis quam precibus permoueri, repente hominem de prouincia iubet ante noctem decedere ; ait se comperisse ex eius regno piratas ad Siciliam esse uenturos. […] XXX. […] Rex Antiochus , qui Romæ ante oculos omnium nostrum, biennium fere, comitatu regio atque ornatu fuisset, is quum amicus et socius populi romani esset, amicissimo patre, avo, majoribus, antiquissimis et clarissimis regibus, opulentissimo et maximo regno , præceps e provincia populi romani exturbatus est. | SCAENA 5 : in praetorio ; Antiochus, Verres, custodes ANT. : Aue, propraetor, candelabrum redde, si uis ! Id in Capitolio ponendum est. VER., precans : Ac potius istud in triclinio meo manere uelim. Nonne amicus meus es ? Da mihi candelabrum, obsecro ! ANT. : Id non fieri potest. Nam omnes sciunt illud Iovi Optimo Maximo seruari. VER., minans : Nihil ad me ! In triclinio meo manebit ! Tibi primum ex manibus meis eripiendum erit, si audebis ! Candela-brum complectatur. ANT., irascens : Verres, uir scelestissime, candelabrum mihi restitue ! VER. : Custodes, istum pessimum piratam apprehendite et e Sicilia expellite ! ANT., ad custodes uertens : Nolite me tangere, ego rex potentissimus sum ! Ad Verrem reuertens : Verres, perfide fur, istam iniuriam persequar ! Custodes Antiochum apprehendunt eum-que e praetorio extrahunt. VER., alacris : Et nunc, candelabrum est MEUM ! |
Ce travail d’adaptation dramatique a été l’occasion pour les étudiants de mettre en application leurs connaissances sur la syntaxe de la proposition infinitive ou encore sur les particules interrogatives (on reconnaîtra d’ailleurs, au détour du dialogue, un exemple-type du Précis de grammaire des lettres latines lorsque Verrès tente d’amadouer Antiochus : Nonne amicus meus es ?). Il leur a également permis de se familiariser avec des temps et modes verbaux qu’ils n’étaient pas encore accoutumés à manipuler, tels que le futur de l’indicatif, le présent du subjonctif et l’impératif, même si ce fut parfois au prix de quelques barbarismes… Enfin, l’emploi de l’adjectif verbal et du système conditionnel avec le futur de l’indicatif dans la scène 5 a nécessité une aide ciblée de la part du professeur puisque ces points n’avaient pas encore été abordés à ce stade de l’année. Loin de la transposition mécanique du discours rapporté en discours direct, les étudiants ont su habilement se couler dans les blancs du récit cicéronien pour imaginer les répliques des personnages tout en respectant la vraisemblance psychologique. Ainsi, le groupe qui a pris en charge la rédaction de la scène 5 a dû imaginer le contenu explicite des menaces adressées par Verrès à Antiochus, là où l’orateur se contentait d’un discours narrativisé : « iste homini minari acerrime coepit ».
Mais au-delà de l’aspect purement linguistique et littéraire, l’un des intérêts majeurs de cette activité réside dans le passage de la production écrite à la performance orale : quel plaisir en effet, après plusieurs mois consacrés à l’étude du De Signis, de voir ainsi s’animer dans la classe le naïf Antiochus flanqué de son frère bien falot ou encore le fourbe Verrès que nos acteurs amateurs ont pris un réel plaisir à incarner ! Cette modeste représentation venait opportunément conclure, dans une bonne humeur communicative, notre lecture au long cours du réquisitoire de Cicéron.
B. De la lecture de l’épitaphe de la chienne Myia à l’édification (virtuelle !) d’une nécropole canine
L’activité suivante a été proposée à une classe de grands débutants d’hypokhâgne qui étudiaient le latin depuis près de quatre mois. Elle s’inscrivait dans le cadre du programme de culture antique 2021–2023 « L’homme et l’animal » et faisait suite à une séance consacrée au déchiffrement et à la traduction d’une inscription funéraire (CIL XIII, 488) retrouvée à Auch sur le site d’une villa romaine et dont la reproduction, accompagnée de précieuses informations, est accessible sur le site Odysseum4. Le caractère local de l’artefact (plusieurs élèves de la classe sont originaires du Gers), autant que la modernité du sentiment qui s’y exprime envers l’animal défunt, avaient particulièrement retenu l’attention des étudiants. J’ai donc choisi de prolonger cette séance d’initiation à l’épigraphie par un travail d’écriture imitative permettant de réinvestir les connaissances nouvellement acquises : sur le plan grammatical, l’enjeu était de s’exercer à manier le parfait de l’indicatif et la troisième déclinaison à côté de l’indicatif présent et des deux premières déclinaisons, déjà bien connues. Sur le plan culturel, l’objectif était de mettre à profit les observations réalisées sur l’épitaphe de Myia concernant le caractère régulier de l’inscription, le chevauchement de certaines lettres, l’absence fréquente de séparation entre les mots, la présence de signes non linguistiques comme l’hedera (ornement en forme de feuille de lierre servant à remplir un espace vide) à la fin de la ligne 6, pour nourrir ensuite les productions écrites et graphiques des étudiants.
La consigne donnée aux étudiants était celle-ci : « Vous êtes un riche patricien/une riche patricienne romaine et votre chien de compagnie vient de vous quitter. Offrez-lui un monument funéraire à la hauteur de votre affliction et de votre affection pour lui. » Elle était complétée par une série de contraintes et d’indications pour orienter le travail de manière efficace : « Vous aurez soin d’utiliser le présent et le parfait de l’indicatif, les trois premières déclinaisons des noms, le vocabulaire donné et/ou celui du cours. Vous pourrez vous inspirer de l’épitaphe de Myia voire en reprendre certains passages (pas trop longs). Dans le contenu de l’inscription, vous mettrez l’accent sur l’opposition entre ce que fut le chien de son vivant et ce qu’il est/ne peut plus faire désormais, ainsi que sur la tristesse de son/sa propriétaire. Quand l’épitaphe sera rédigée et dûment relue, recopiez-la au propre sur la stèle en utilisant des majuscules romaines et en centrant bien le texte. »
Afin de faciliter la projection et l’entrée des élèves dans l’activité, nous avons fourni une galerie de chiens pourvus d’authentiques noms latins, comme le suivants (même si leurs races n’étaient pas toutes « archéocompatibles ») :
Les étudiants, répartis par binômes, devaient élire l’un des personnages canins présentés ci-dessus, puis s’entendre sur le choix d’un monument funéraire. Là encore, plusieurs modèles (inspirés de véritables découvertes archéologiques) sont proposés5.
Le travail de rédaction proprement dit peut alors commencer. Par souci d’efficacité, pour canaliser l’inspiration des étudiants et éviter qu’ils ne perdent du temps en recherches hasardeuses sur internet, une banque de mots est fournie et ponctuellement enrichie au cours de la séance au fil des demandes. Elle vient s’ajouter au lexique du texte de l’épitaphe de Myia :
Adjectifs :
- bene merentissimus, a, um : bien méritant
- benignus, a, um : gentil
- blandus, a, um : caressant, câlin
- candidus, a, um : blanc
- carissimus, a, um : bien cher, chéri
- conscius, a, um : complice, qui partage (+ G.)
- dulcissimus, a, um : très doux
- fidelissimus, a, um : très fidèle
- flavus, a, um : blond, jaune
- fuscus, a, um : brun
- lascivus, a, um : espiègle, folâtre, coquin
- maestus, a, um : profondément affligé
- niger, nigra, nigrum : noir
- obsequentissimus, a, um : très obéissant
- rufus, a, um : roux
- tristis, e : triste
Noms :
- anima, ae, f. : âme (terme affectueux)
- canis, is, m. ou f. : chien
- catella, ae, f. : petite chienne
- catellus, i, m. : petit chien
- cauda, ae, f. : la queue
- comes, comitis, m. ou f. : compagnon
- corculum, i, n. : petit cœur
- deliciae, arum, f. : amour, délices
- domina, ae, f. : maîtresse
- dominus, i, m. : maître
- ludus, i, m. : jeu, amusement
- memoria, ae, f. : souvenir, mémoire
- mensa, ae, f. : la table
- ocellus, i, m. : petit œil (terme affectueux)
- osculum, i, n. : baiser
- torus, i, m. : coussin, couche, lit
- vita, ae, f. : vie
Verbes :
- cubo, as, are, cubui, cubitum : être couché
- curro, is, ere, cucurri, cursum : courir
- do, das, dare, dedi, datum : donner
- doleo, es, ere, dolui : souffrir
- lambo,is, ere, lambi : lécher, laper
- latro, as, are, avi, atum : aboyer
- ludo, is, ere, lusi, lusum : jouer
- mordeo, es, ere, momordi, morsum : mordre
- pereo, is, ire, ii, itum : mourir
- fremo, is, ere, fremui, fremitum : grogner
- jaceo, es, ere, jacui : être couché, étendu
- jacto, as, are, avi, atum : jeter, remuer (la queue)
- possum, potes, posse, potui : pouvoir (+ inf.)
- requiesco, is, ere, quieui, quietum :reposer
- salio, is, ire, salui, saltum :sauter
- sileo, es, ere, silui :restersilencieux
- vivo, is, ere, vixi, victum :vivre
Ce premier volet de l’activité mettait principalement en jeu des compétences linguistiques, même s’il faisait également une petite place à l’imagination et à la subjectivité. Les binômes les plus efficaces ont réussi à produire un texte complet au bout d’une heure environ, qui a été ensuite relu et retravaillé avec le professeur. D’autres binômes ont rencontré des difficultés faute d’avoir suivi la recommandation professorale de privilégier des phrases simples (en dehors de la tournure doleo quod présente dans l’épitaphe de Myia, les différents types de propositions subordonnées n’avaient pas encore été vus à ce stade de l’année). Étant donné que l’imparfait de l’indicatif – que les étudiants avaient croisé dans le texte précédent – n’avait pas encore fait l’objet d’une étude à part entière, j’avais également décidé de l’exclure de l’exercice, mais il s’est avéré à l’usage que ce choix a pu quelquefois embarrasser certains groupes, qui souhaitaient évoquer les rituels de vie commune du chien et de son maître.
Si ce premier volet conduisait les étudiants à épouser le point de vue du propriétaire de l’animal, la deuxième partie du travail, moins facile qu’il n’y paraît au premier abord, les amenait à se mettre à la place du lapicide, obligé d’adapter le lettrage à l’espace dont il dispose sur la stèle. De fait, l’effort de centrage du texte a été inégalement effectué selon les groupes. En revanche, tous se sont prêtés de bon cœur au jeu de la personnalisation du tombeau, même si certains choix ornementaux et chromatiques se sont révélés assez discutables tant du point de vue archéologique qu’esthétique ! Il est toutefois regrettable que les étudiants n’aient pas toujours accordé le même soin à la qualité du latin de leur inscription.
Voilà deux exemples de réalisations parmi les plus réussies, alliant compétences grammaticales, inventivité et sens esthétique (sur le deuxième dessin, les auteurs se sont même autoreprésentées en compagnie de leur fidèle Spina, signe qu’elles ont su s’approprier l’activité sans difficultés majeures).
Une fois le travail des étudiants achevé, commence celui du professeur. Afin de tenir compte, dans l’évaluation des productions écrites, des différents aspects (linguistiques, culturels, esthétiques) que nous avons évoqués, j’ai établi une grille de notation dont les items reprennent les principaux éléments de la consigne : respect des contraintes grammaticales, qualité de la rédaction du texte, respect du contenu, présentation de l’inscription.
| Respect des consignes grammaticales : /3 - Utilisation des trois premières déclinaisons - Utilisation du présent et du parfait de l’indicatif - Utilisation du vocabulaire fourni |
| Qualité de la rédaction du texte : /10 - Utilisation de mots latins attestés, noms et adjectifs mis au bon cas, respect des accords grammaticaux… |
| Respect du contenu du texte : /3 - Ce que le chien fut/fit de son vivant - Ce qu’il est aujourd’hui/ne peut plus faire désormais - Expression de la tristesse |
| Présentation de l’inscription : /4 - Alignement et centrage de l’inscription - Emploi des capitales romaines - Originalité de la décoration |
L’écriture libre mais guidée par des consignes précises et détaillées, comme ici, nous apparaît donc comme une alternative très prometteuse à l’exercice académique et formaté du thème grammatical. Elle présente en effet de multiples avantages : stimulante pour les élèves en ce qu’elle fait appel à leurs capacités créatives et imaginatives, elle permet cependant de maintenir de réelles exigences linguistiques tout en modulant le niveau de difficulté par le biais des contraintes d’écriture (on peut par exemple exclure de la banque de mots des noms des quatrième et cinquième déclinaisons, ne pas inclure de verbes déponents, etc.) en fonction de l’objectif visé par le professeur. Parfaitement adaptée à des latinistes ou hellénistes non spécialistes, elle peut tout autant trouver sa place à des niveaux d’enseignement plus élevés, notamment en complément de l’étude d’œuvres littéraires classiques, et par là même elle contribue à redonner une ambition à l’enseignement des langues anciennes, qui, dans le secondaire, a pu être parfois tenté de renoncer à l’apprentissage de la langue au profit de l’étude de textes traduits.
Bibliographie
Caradec François, « S+7 : Jean Lescure, 1961 », disponible en ligne sur https://www.oulipo.net/fr/contraintes/s7 (consulté le 11/03/2021).
Chiron Pierre, Manuel de rhétorique, Les Belles Lettres, Paris, 2020, p. 55.
Gallego Julie, « Le chien : un “gardien muet” à qui l’homme peut donner un nom », disponible en ligne sur https://eduscol.education.fr/odysseum/le-chien-un-gardien-muet-qui-lhomme-peut-donner-un-nom (consulté le 11/03/2021).
Notes
- Chiron Pierre, Manuel de rhétorique, Paris, Les Belles Lettres, 2020, p. 55. ↩︎
- Pour cela, on peut par exemple s’inspirer des fiches de vocabulaire latin thématiques proposées par R. Delord sur le site « Arrête ton char » : https://www.arretetonchar.fr/02-vocabulaire-th%C3%A9matique/. ↩︎
- Voir le site officiel https://www.oulipo.net/fr/contraintes/s7. ↩︎
- Voir https://eduscol.education.fr/odysseum/le-chien-un-gardien-muet-qui-lhomme-peut-donner-un-nom. ↩︎
- Ces modèles ont été empruntés à ceux que l’on trouve sur différentes pages du site Alienor.org (association Conseil des musées de Poitou-Charentes) :
- http://www.alienor.org/publications/epigraphie/fiche_lapicide.htm
- http://www.alienor.org/publications/epigraphie/fiche_autius.htm
- http://www.alienor.org/publications/epigraphie/fiche_enfant.htm ↩︎
Autrice
Marie Platon, CPGE des lycées Pierre-de-Fermat et Saint-Sernin, Toulouse.
Pour citer cet article
Marie Platon, « Modo antiquo scribere : pratiques d’écriture imitative en cours de latin », Revue de pédagogie des langues anciennes, 1, 2022, p. 145–163, mis en ligne le 07 mai 2022.



