Le latin (et le grec) autour de la France



Résumé

Avant de mon­trer à quel stade l’enseignement du latin est par­ve­nu en France et dans les pays qui l’entourent, on clas­se­ra les types d’organisations des études en uti­li­sant le taux de lati­nistes en fin de secon­daire. Cet ordre est lié au fait que soit le latin est une matière obli­ga­toire (dans une filière don­née), soit il est une option à prendre par­mi plu­sieurs, soit enfin il est tota­le­ment facul­ta­tif.

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Texte intégral

« La véri­té est qu’on apprend le latin pour être homme du monde,
pour entrer dans la socié­té polie et culti­vée »
Raoul Frary, La ques­tion du latin, 1885

Le XIXe siècle n’avait pas atten­du Bourdieu pour savoir que le latin intro­duit une dis­tinc­tion entre ceux qui l’étudient et les autres, et cette dis­tinc­tion de classe exis­tait dans toute l’Europe qui héri­tait de l’enseignement des jésuites ou de leurs équi­va­lents en terres pro­tes­tantes, ensei­gne­ment des­ti­né à for­mer les élites. Le but de cet article va être de ce fait, sur un échan­tillon for­mé de tous les pays qui entourent la France, de mon­trer com­ment cet héri­tage a été modi­fié selon les cas pour conduire à des situa­tions actuelles certes diver­si­fiées mais qui pré­sentent des points com­muns1.

En plus de l’enseignement secon­daire « clas­sique » et sous la pres­sion de la demande d’éducation, se sont créés des ensei­gne­ments « modernes » tour­nés vers le « concret » (comme la Realschule alle­mande). Au début du XXe siècle en France par exemple on éprou­va le besoin d’instituer des sec­tions clas­siques et des sec­tions modernes dans le même ensei­gne­ment secon­daire et, à par­tir d’évolutions ana­logues dans cer­tains des autres pays, on peut dis­cer­ner trois types de résul­tats.

Filière spécifique

Le modèle de pre­mier type est celui où les langues anciennes cor­res­pondent à une filière spé­ci­fique d’enseignement comme le clas­sique en France avant l’unification par Edgar Faure en 1969 du clas­sique et du moderne. En Angleterre, c’était éga­le­ment le cas des Grammar Schools jusqu’en 1965 où le latin était néces­saire pour entrer à Oxford ou Cambridge. C’est encore aujourd’hui le cas en Italie où il existe un Lycée clas­sique (liceo clas­si­co) où latin et grec sont ensei­gnés à éga­li­té, et c’est l’enseignement qui demeure le plus pres­ti­gieux. C’est le cas éga­le­ment en Espagne au niveau équi­valent (bac­chil­le­ra­to) où le latin devient une filière (huma­ni­tés) et le grec, une « option obli­ga­toire ». En fin de sco­la­ri­té 32 % des élèves du secon­daire géné­ral font du latin en Italie (grec 7 %), 16 % pour les deux années de l’équivalent du bac (bachil­le­ra­to) en Espagne.

Option obligatoire

Le deuxième modèle est celui de l’option obli­ga­toire. Le latin est une option par­mi d’autres, mais il est obli­ga­toire d’en prendre une. C’est le cas du Gymnasium alle­mand, que l’on peut consi­dé­rer comme une ancienne filière clas­sique, mais où le latin peut aujourd’hui n’être pris que comme option de deuxième langue, vivante ou ancienne. C’est éga­le­ment le cas au Luxembourg où dans la filière d’enseignement clas­sique, à par­tir de la deuxième année, l’élève a le choix entre l’anglais, le latin et le chi­nois. En Espagne, pen­dant les trois pre­mières années de l’équivalent du col­lège (Educación Secundaria Obligatoria ou ESO), une de ces options obli­ga­toires concerne la culture antique. En qua­trième année, dans la filière tour­née vers l’enseignement long, le latin est une option à choi­sir obli­ga­toi­re­ment par­mi quatre. Restent les cas de la Suisse et de la Belgique qui sont un mélange de filière et d’options obli­ga­toires (c’était déjà le cas de l’Espagne) avec cette dif­fé­rence de la pré­sence fré­quente d’une ini­tia­tion obli­ga­toire en début de cur­sus comme dans les can­tons de Genève et Neuchâtel ain­si qu’en Belgique. Ensuite le latin devient une option de type « obli­ga­toire ». En fin de sco­la­ri­té, 17 % des élèves font du latin en Flandres, 12 % en Wallonie, 17 % en Suisse (grec 2 %), 9 % en Allemagne, 4 % au Luxembourg.

Option facultative

Le troi­sième modèle, celui de l’option facul­ta­tive, est celui de la France actuelle où l’option Langue et culture antiques est une option qui se prend en plus des autres ensei­gne­ments. C’est éga­le­ment le cas en Angleterre où, depuis 1965, le secon­daire, comme en France, est uni­fié et où le latin est pris en dehors du cur­ri­cu­lum obli­ga­toire. En fin de sco­la­ri­té, 3 % des élèves font du latin en France (grec 0,8 %), 2 % en Angleterre.

En résu­mé on a la situa­tion sui­vante et c’est cet ordre que nous allons suivre pour exa­mi­ner les dif­fé­rents pays.

Italie

La manière dont le latin (et le grec) sont ensei­gnés en Italie, comme en témoignent les cri­tiques qui lui sont faites, rap­pelle la situa­tion fran­çaise des années 50. Tout est basé sur l’analyse gram­ma­ti­cale (décli­nai­son et syn­taxe) et le texte étu­dié n’est qu’un pré­texte, non un témoin d’une civi­li­sa­tion car le but est la tra­duc­tion comme exer­cice for­ma­teur. Le résul­tat est que cet exer­cice de tra­duc­tion se trans­forme en une course folle dans laquelle « on s’agrippe au dic­tion­naire comme des nau­fra­gés à un radeau per­du dans l’océan » comme le raconte Andrea Marcolongo à pro­pos du grec dans son livre La langue géniale : 9 bonnes rai­sons d’aimer le grec2. L’immense suc­cès de ce livre en Italie mani­feste bien que les anciens élèves des lycées clas­siques s’y sont recon­nus. Cette manière de faire est cepen­dant cri­ti­quée et ce d’autant plus que le lycée clas­sique, haut lieu de l’enseignement du latin et du grec, voit ses effec­tifs bais­ser. Par exemple Maurizio Bettini, pro­fes­seur de phi­lo­lo­gie clas­sique à l’université de Sienne et par­tie pre­nante recon­nue des débats intel­lec­tuels, appelle dans son livre Superflu et indis­pen­sable : à quoi servent les Grecs et les Romains ? 3 à un chan­ge­ment de para­digme (d’ailleurs pré­sent aujourd’hui en France) qui rap­pelle que c’est l’étude de la civi­li­sa­tion, de ses pro­lon­ge­ments dans la lit­té­ra­ture et les arts, qui est au fon­de­ment de l’étude de la langue et qui per­met de com­prendre les uti­li­sa­tions qui en sont faites dans la culture contem­po­raine.

Bien qu’enseigné au seul lycée et non dans la scuo­la media équi­va­lente du col­lège, le latin dis­pose encore d’un « royaume » en Italie du fait de la proxi­mi­té de la culture antique dans les lieux et les monu­ments et de l’influence de l’Église catho­lique qui même dans un pays en voie de sécu­la­ri­sa­tion comme dans le reste de l’Europe, reste une ins­tance fami­lière et non conflic­tuelle.

Espagne

Au niveau de l’équivalent du col­lège, il existe une option obli­ga­toire de Culture clas­sique dont le but est d’initier à la civi­li­sa­tion gré­co-romaine dans les domaines des lettres, des arts, de la phi­lo­so­phie, des sciences et des langues, afin de faci­li­ter la com­pré­hen­sion du rôle que jouent ces élé­ments dans notre civi­li­sa­tion. On atten­dra des élèves des connais­sances sur les sujets sui­vants : géo­gra­phie, his­toire, mytho­lo­gie, socié­té et vie quo­ti­dienne, langue et lexique, actua­li­té de la culture clas­sique.

En qua­trième année du col­lège une option obli­ga­toire de latin est éga­le­ment pro­po­sée : en plus de la reprise de divers élé­ments intro­duc­tifs, on étu­die mor­pho­lo­gie et syn­taxe avec pour objec­tif la capa­ci­té de tra­duire un texte adap­té. Des textes clas­siques tra­duits sont à com­men­ter.

Au niveau du lycée, la filière Humanités pro­pose le latin en pre­mière année et devient une matière obli­ga­toire en deuxième et der­nière année. En fin de par­cours on attend de l’élève qu’il puisse « tra­duire, inter­pré­ter et com­men­ter des textes d’auteurs latins selon les points de vue lin­guis­tiques, his­to­riques et lit­té­raires ». Le grec est en option obli­ga­toire pen­dant les deux années de la filière.

On note­ra qu’en Espagne comme en Italie, les langues anciennes ne sont pro­po­sées qu’aux der­nières années du secon­daire, à un âge où la conscience lin­guis­tique, plus déve­lop­pée, per­met une com­pré­hen­sion plus facile des spé­ci­fi­ci­tés du latin. D’autre part, le sys­tème « filière » per­met un ensei­gne­ment plus inten­sif que dans le sys­tème à seule « option obli­ga­toire » des pays sui­vants, où l’enseignement débute cepen­dant au niveau du début du col­lège.

Suisse

En pre­mière année de l’équivalent du col­lège, dans cer­tains can­tons dont Genève qui a mis au point une méthode spé­ci­fique, il existe une ini­tia­tion obli­ga­toire au latin qui peut être pour­sui­vie en option les deux der­nières années du col­lège.

Les buts visés sont les sui­vants :

  • étude d’un voca­bu­laire de base et iden­ti­fi­ca­tion de son évo­lu­tion dans d’autres langues,
  • appro­pria­tion des outils de base en mor­pho­lo­gie et syn­taxe,
  • tra­duc­tion de textes et prise des déci­sions néces­saires à une lec­ture cohé­rente,
  • décou­verte de sources lit­té­raires antiques (en ver­sion ori­gi­nale ou en tra­duc­tion),
  • uti­li­sa­tion de res­sources docu­men­taires pour décou­vrir les civi­li­sa­tions antiques et visite des lieux et musées archéo­lo­giques de façon réelle ou vir­tuelle,
  • obser­va­tion des per­ma­nences cultu­relles dans les arts, le droit, la poli­tique et les sciences.

Dans l’équivalent du lycée, les langues ont en Suisse un aspect spé­ci­fique dans la mesure où on y étu­die la langue par­lée dans le can­ton (fran­çais, alle­mand ou ita­lien), puis en deuxième langue une autre de ces trois langues. En troi­sième langue on peut prendre comme option obli­ga­toire le latin ou l’anglais.

Dans le can­ton de Genève, la remise en cause de l’enseignement des langues anciennes a per­mis la mise au point d’une nou­velle méthode d’enseignement à la suite d’une réflexion péda­go­gique intense (phé­no­mène fré­quent attes­té en France ou en Angleterre). Un manuel inti­tu­lé Monstrum a été mis au point avec une cou­ver­ture des gra­phistes PichiAvo4 .

Première de cou­ver­ture du manuel Monstrum
(éd. I. Vuillemin, R. Eckert / Service ensei­gne­ment et éva­lua­tion, 2021)

Il com­mence par une recherche des mots latins uti­li­sés en fran­çais dans un texte ain­si que les allu­sions à l’Antiquité dans des noms de marques ou de per­son­nages. Il se pour­suit par des exer­cices à trous, des mots croi­sés, des repro­duc­tions d’objets ou de monu­ments antiques, des des­sins qui pré­sentent une famille romaine. Le but est de pré­sen­ter des élé­ments cultu­rels et, du point de vue gram­ma­ti­cal, le nomi­na­tif, l’accusatif et le géni­tif sin­gu­lier ain­si que l’indicatif pré­sent des cinq conju­gai­sons au sin­gu­lier. Mythologie et éty­mo­lo­gie y jouent un grand rôle. Le voca­bu­laire à mémo­ri­ser est de 80 mots.

Belgique

Jusqu’en 1970, le sys­tème était le même qu’en France avec des filières clas­siques et modernes. En filière clas­sique, le latin était ensei­gné à rai­son de six à neuf heures par semaine. Après 1970 appa­rait un ensei­gne­ment dit « réno­vé » où le latin peut être pro­po­sé à tous sous forme d’une ini­tia­tion d’un an. Ensuite une option de type obli­ga­toire per­met de faire du latin jusqu’à la fin du secon­daire. Le pro­blème de l’initiation pour tous est que selon les cas, elle est consi­dé­rée comme fai­sant un tout et per­met­tant en un an de décou­vrir la civi­li­sa­tion antique et, par l’étymologie, de ser­vir de sou­tien au cours de fran­çais (un peu comme en France avec l’option Français Culture Antique [FCA]), alors que pour d’autres, il s’agit d’une année d’initiation au sens strict, c’est-à-dire qu’elle jette les pre­mières bases d’un ensei­gne­ment qui doit conti­nuer ensuite.

Le but pour­sui­vi est ambi­tieux car il s’appuie sur un ensei­gne­ment (jusqu’à la fin de sco­la­ri­té), de quatre « périodes » (de cin­quante minutes) par semaine et conduit à la tra­duc­tion des auteurs clas­siques mais en y ajou­tant des pro­blé­ma­tiques nou­velles comme l’exploration des grands cou­rants de la pen­sée romaine, des périodes de l’histoire romaine, des prin­ci­pales ins­ti­tu­tions, du cadre géo­gra­phique du monde médi­ter­ra­néen antique, de la socié­té romaine, des genres lit­té­raires, de l’art romain et de la récep­tion de cette culture dans les arts actuels.

On note­ra que, comme en Italie, le catho­li­cisme joue encore un grand rôle car il a été à la racine de l’histoire de la Belgique, puisque Flandre et Wallonie dif­fèrent par la langue, mais que la reli­gion a été à l’origine de la cou­pure de la Flandre d’avec les Provinces-Unies pro­tes­tantes. Par exemple, l’enseignement catho­lique regroupe les deux tiers des élèves. En Belgique, le latin chré­tien est étu­dié sans réti­cences et cette situa­tion glo­bale de proxi­mi­té avec les ori­gines catho­liques explique la faci­li­té du main­tien d’un ensei­gne­ment du latin à un haut niveau.

Allemagne

Contrairement à beau­coup d’autres pays, la divi­sion du secon­daire en deux périodes, de type col­lège puis de type lycée, n’existe pas. Après sélec­tion à la fin du pri­maire, les élèves sont orien­tés soit vers un ensei­gne­ment géné­ral (Gymnasium, 35 % des effec­tifs), soit vers l’enseignement tech­nique (Realschule, 35 %), soit vers un ensei­gne­ment court (Hauptschule, 20 %)tour­né­vers l’apprentissage (les 10 % res­tant sont des Gesamtschule ou col­lèges inté­grés).

L’entrée à l’université est sou­mise à l’examen ter­mi­nal (Abitur) pré­pa­ré seule­ment au Gymnasium : un exa­men de latin (le Latinum) est pres­crit pour suivre un cer­tain nombre de for­ma­tions de langues et lettres (alle­mand, anglais, fran­çais, latin, grec, his­toire, théo­lo­gie, phi­lo­so­phie). Le latin est sui­vi au Gymnasium comme option obli­ga­toire de seconde langue vivante ou ancienne (ou troi­sième pour le grec). Les fina­li­tés de l’enseignement sont habi­tuelles : connais­sance de la struc­ture de la langue et de la civi­li­sa­tion, mais un accent est mis sur le rôle du latin comme intro­duc­tion aux langues romanes et, par ce biais, à une conscience euro­péenne. La moti­va­tion du rôle du latin comme source d’apprentissage intel­lec­tuel reste très forte et est ampli­fiée par le fait que l’allemand ne vient pas du latin : on retrouve la même insis­tance dans les can­tons ger­ma­no­phones de la Suisse (où l’on pré­pare d’ailleurs un Latinum hel­vé­tique).

Luxembourg

Comme en Allemagne, il existe une sélec­tion à la fin du pri­maire qui oriente soit vers un ensei­gne­ment géné­ral à fina­li­té pro­fes­sion­nelle (59 % des élèves) soit vers un ensei­gne­ment « clas­sique » qui conduit aux études uni­ver­si­taires (41 %). En deuxième année de secon­daire clas­sique, une option obli­ga­toire de langue per­met le choix entre l’anglais (90 %), le latin et le chi­nois (très mar­gi­nal). Une par­ti­cu­la­ri­té de l’enseignement et que l’usage du dic­tion­naire y est réduit au mini­mum et que ce sont d’anciens manuels fran­çais (car l’enseignement du latin se fait en fran­çais) qui ont été uti­li­sés tant qu’ils ont été dis­po­nibles (Invitation au latin de 5e, 4e 3e chez Magnard de Gason, Lambert et Tréziny, ain­si que les Lettres latines de Morisset et Thévenot).

Le main­tien du latin au Luxembourg peut s’expliquer par le fait que le fran­çais y est pra­ti­qué par l’élite sociale qui domine la vie cultu­relle et poli­tique du pays.

France

Je ferai juste un rap­pel chif­fré de la situa­tion du latin en France, qui avec l’Angleterre est un pays où l’enseignement du latin est rési­duel en fin de sco­la­ri­té. Avec la France et l’Angleterre nous sommes main­te­nant dans des situa­tions d’option facul­ta­tive qui entrainent para­doxa­le­ment une insis­tance beau­coup plus forte pour que l’enseignement du latin soit attrayant pour les élèves puisque leur adhé­sion est indis­pen­sable pour leur main­tien dans la filière (avec cette réserve que le choix des familles peut être plus déter­mi­nant que celui de l’enfant). Ceci entraine un effort péda­go­gique impor­tant. La pré­sente Revue de péda­go­gie des Langues Anciennes en est la preuve pour la France ain­si que tous les efforts péda­go­giques qui ont été réa­li­sés depuis les thèses de Besançon où l’on met l’accent sur des textes authen­tiques et qui font que les asso­cia­tions pro­fes­sion­nelles (Cnarela, ATC) jouent un rôle notable.

On observe qu’après avoir été stable à 23 % en pre­mière année de 2000 à 2008, depuis il baisse régu­liè­re­ment de 0,5 % par an en moyenne.

Au niveau du lycée, le sys­tème des spé­cia­li­tés créé en 2019 a conduit à une chute des effec­tifs à envi­ron 3 % (grec 0,7 %).

Angleterre

Alors que l’enseignement du latin était obli­ga­toire jusqu’en 1960 à qui vou­lait entrer à Oxford ou Cambridge, ce qui en fai­sait un ensei­gne­ment très mar­qué socia­le­ment, la démo­cra­ti­sa­tion de l’enseignement en s’appuyant sur une école secon­daire uni­fiée, ne lais­sa qu’une place rési­duelle au latin exclu du cur­ri­cu­lum obli­ga­toire. Comme en France, cette situa­tion inci­ta les ensei­gnants à revoir la péda­go­gie, mais au lieu de se tour­ner vers des textes authen­tiques comme en France, on envi­sa­gea plu­tôt des situa­tions authen­tiques. Il s’agit d’envisager un ensei­gne­ment du latin extrê­me­ment pro­gres­sif basé sur l’histoire d’une mai­son ayant réel­le­ment exis­té à Pompéi, celle de la famille Caecilius. Voici le pre­mier des­sin du pre­mier volume du Cambridge Latin Course :

© Cambridge Schools Classics Project / Cambridge University Press

Le fait d’être nom­mé père per­met immé­dia­te­ment à l’élève de per­ce­voir que la famille romaine est diri­gée par un pater fami­lias qui est assez dif­fé­rent du rôle actuel du père. Dès le début, appren­tis­sage de la langue et appren­tis­sage d’une civi­li­sa­tion étu­diée, avec toute l’exactitude que per­met aujourd’hui l’archéologie, vont ensemble. Outre la mai­son, on étu­die­ra le forum, le com­merce, les repas, les gla­dia­teurs, les thermes et le volume se ter­mi­ne­ra par le Vésuve. Le volume sui­vant se passe en Angleterre et le troi­sième se situe­ra à Rome.

Dans le des­sin sui­vant, les acteurs de la mai­son sont pré­sen­tés et la répé­ti­tion « nom propre » + copule + « rôles sociaux » fait inté­grer ce type de phrase.

Quelques images plus loin arrive un pre­mier rele­vé de voca­bu­laire :

On a donc déjà abor­dé un ensemble de phrases où un indi­vi­du (à gauche) est mon­tré dans un lieu, avec abla­tif en a ou o, le verbe étant en fin de phrase à la troi­sième per­sonne du sin­gu­lier du pré­sent. En croi­sant les trois colonnes, l’élèves peut à titre d’exercices créer des phrases nou­velles (lais­sant la pos­si­bi­li­té de situa­tions sor­tant de l’ordinaire si on prend le chien comme sujet). Le chien d’ailleurs a une réa­li­té his­to­rique si on regarde l’image sui­vante qui intro­duit à la tra­duc­tion :

Le Cambridge latin Course est un tra­vail col­lec­tif fait dans un cadre uni­ver­si­taire avec la par­ti­ci­pa­tion d’enseignants, ce qui lui donne une valeur par­ti­cu­lière : exac­ti­tude his­to­rique et pro­gres­sion péda­go­gique.

Pour l’examen (facul­ta­tif) pas­sé à 16 ans en fin d’éducation secon­daire, les exi­gences sont la connais­sance de la gram­maire latine et d’un voca­bu­laire de 440 mots car le dic­tion­naire n’est pas auto­ri­sé pour la tra­duc­tion. Dans une pre­mière épreuve un texte est pro­po­sé dont une par­tie est à tra­duire et des ques­tions sont posées pour s’assurer de la com­pré­hen­sion du reste. Pour les deux épreuves sui­vantes de lit­té­ra­ture et de civi­li­sa­tion, des thèmes et des textes sont pro­po­sés chaque année (pour une durée de trois ans).

Que conclure ?

Il est inté­res­sant pour conclure de com­pa­rer les extrêmes, Italie et Angleterre, deux pays où le latin était un ensei­gne­ment doté d’un pres­tige social au milieu du xxe siècle. Ce pres­tige lui a per­mis de sub­sis­ter en Italie comme une filière à part entière dans ce pays où la langue par­lée est la plus proche de ses ori­gines et où les rap­ports avec le catho­li­cisme ne sont pas conflic­tuels. En Angleterre, au contraire, bien que le pres­tige du latin soit encore grand, la ces­sa­tion de son carac­tère obli­ga­toire pour entrer à l’université l’a conduit à une situa­tion mar­gi­nale du fait de l’absence des carac­té­ris­tiques ita­liennes de proxi­mi­té lin­guis­tique et de tra­di­tion reli­gieuse latine.

Le para­doxe appa­rent est qu’en Italie, si on y fait du latin (et du grec à éga­li­té au Lycée Classique), l’enseignement de la civi­li­sa­tion antique et de ses retom­bées aujourd’hui dans les arts et les lettres n’y est que peu pré­sente. Par ailleurs la péda­go­gie est datée, l’usage du dic­tion­naire y reste pré­pon­dé­rant dans l’exercice majeur qu’est la tra­duc­tion. En Angleterre au contraire on découvre une péda­go­gie cen­trée tout autant sur la langue que sur la civi­li­sa­tion dans tous ses aspects anciens repé­rés grâce à une extrême rigueur archéo­lo­gique. L’acquisition d’un voca­bu­laire, signe sen­sible d’un contact régu­lier dans une situa­tion inter­ac­tive avec la langue, est recher­chée. Le para­doxe n’est qu’apparent : plus un ensei­gne­ment est sûr de sa légi­ti­mi­té et moins son per­son­nel ensei­gnant est sou­mis à une néces­si­té de recherche péda­go­gique, et inver­se­ment.

Dans tous les pays, l’enseignement du latin s’appuie sur son pres­tige social mais, comme cet effet de classe est sou­vent contes­té aujourd’hui, d’autres moti­va­tions ont dû lui être sub­sti­tuées et c’est sou­vent l’aspect for­ma­teur de la tra­duc­tion. Dans les pays de langue alle­mande, l’apport lin­guis­tique est tou­jours regar­dé comme très impor­tant et des études scien­ti­fiques sont mobi­li­sées pour en mon­trer la valeur (mais elles ne sont pas tou­jours très convain­cantes). Plus récem­ment est appa­rue l’importance de la culture antique dans les arts et la culture d’aujourd’hui et c’est ce fon­de­ment de l’étude de la langue qui a conduit au renou­veau péda­go­gique que l’on observe aujourd’hui.


Sitographie

Tous les articles ci-des­sous sont issus du car­net de recherche La ques­tion du latin de l’auteur de cet article ; les liens ont été consul­tés le 29/10/2023.

Italie :

Espagne :

Suisse :

Belgique :

Allemagne :

Luxembourg :

France :

Angleterre :


Notes

  1. Cet article est la syn­thèse de billets pro­po­sés par l’auteur sur son car­net de recherche La ques­tion du latin (https://​ensei​gne​ment​-latin​.hypo​theses​.org/), dont la liste sera pro­po­sée en fin d’article. ↩︎
  2. Andrea Marcolongo, La langue géniale : 9 bonnes rai­sons d’aimer le grec, Paris, Les Belles Lettres, 2018, p. 133. ↩︎
  3. Maurizio Bettini, Superflu et indis­pen­sable : à quoi servent les Grecs et les Romains ?, Paris, Flammarion, 2018. ↩︎
  4. Sur PichiAvo, voir « Street art et anti­qui­té », La ques­tion du latin, mis en ligne le 01/06/2021, dis­po­nible en ligne sur https://​ensei​gne​ment​-latin​.hypo​theses​.org/​1​3​909 (consul­té le 29/10/2023). ↩︎

Auteur

Philippe Cibois, pro­fes­seur émé­rite de socio­lo­gie de l’université de Versailles – Saint-Quentin-en-Yvelines.


Pour citer cet article

Philippe Cibois, « Le latin (et le grec) autour de la France », Revue de péda­go­gie des langues anciennes, 2, 2023–2024, p. 11–24, mis en ligne le 21/12/2023.

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