La traduction des expressions imagées : à l’é​preuve du sens



Résumé

Comment invi­ter les étu­diants à repen­ser leur approche de la tra­duc­tion des textes antiques en dehors de l’exer​cice aca­dé­mique et tant redou­té de la ver­sion latine ou grecque ? Nous pro­po­sons ici deux acti­vi­tés visant à ame­ner les appren­tis-tra­duc­teurs, sur la base d’une obser­va­tion et d’une réflexion col­lec­tives, à défi­nir eux-mêmes leur « cahier des charges » en fonc­tion de la nature du texte-source et du public ciblé et à choi­sir la stra­té­gie de tra­duc­tion qui leur semble la plus apte à pré­ser­ver le carac­tère inso­lite ou au contraire com­mun des expres­sions en ver­sion ori­gi­nale.

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Texte intégral

Dans son trai­té De Senectute, Cicéron, van­tant la vigueur intel­lec­tuelle du véné­rable Lucius Appius, demeu­rée intacte mal­gré le poids des ans, évoque son ani­mus inten­tus tam­quam arcus. La majo­ri­té de mes étu­diants de classe pré­pa­ra­toire qui se sont vu pro­po­ser cet extrait en ver­sion ont jugé per­ti­nent de rendre l’ex​pres​sion en fran­çais par « vigilant/attentif comme un arc ». Ce non-sens, qui ne relève à pro­pre­ment par­ler ni d’une erreur de construc­tion syn­taxique (la struc­ture com­pa­ra­tive ayant été dûment iden­ti­fiée) ni même d’un faux-sens, puisque inten­tussigni­fie effec­ti­ve­ment « ten­du, atten­tif, en éveil », me semble symp­to­ma­tique d’une repré­sen­ta­tion erro­née non seule­ment des attentes du cor­rec­teur mais aus­si de ce qui consti­tue l’es​sence même de l’acte de tra­duc­tion, qu’on ne sau­rait évi­dem­ment réduire à la simple trans­po­si­tion mot-à-mot d’une langue-source vers une langue-cible. Le mal­en­ten­du résulte peut-être d’une approche de la tra­duc­tion en milieu sco­laire qui demeure encore trop condi­tion­née par l’exer​cice​-phare de la ver­sion, pré­sen­té comme la fina­li­té de tout appren­tis­sage des langues anciennes. Or la ver­sion latine ou grecque, aux yeux des élèves, est bien plus qu’une simple tra­duc­tion : c’est un outil d’é​va​lua​tion voire de sélec­tion. Il y a der­rière un enjeu de réus­site sco­laire, pro­fes­sion­nelle, qui vient se super­po­ser aux exi­gences intrin­sèques de l’exer​cice et le sur­dé­ter­mine, contri­buant ain­si à brouiller les enjeux propres à la tra­duc­tion elle-même.

Cela induit des pos­tures par­ti­cu­lières à la fois chez le pro­fes­seur et chez les élèves : le pre­mier tend à sélec­tion­ner les textes-sources prin­ci­pa­le­ment en fonc­tion des dif­fi­cul­tés gram­ma­ti­cales qu’ils pré­sentent, le tra­vail sur le lexique appa­rais­sant secon­daire dans la mesure où l’u​sage du dic­tion­naire est géné­ra­le­ment auto­ri­sé. Par rico­chet, chez les étu­diants insuf­fi­sam­ment fami­lia­ri­sés avec les langues latine ou grecque, l’im​por​tance accor­dée à l’a​na​lyse mor­pho-syn­taxique est telle qu’elle tend à occul­ter le tra­vail sur l’ex​pres​sion fran­çaise, sou­vent consi­dé­ré comme second par rap­port au « mot-à-mot » ras­su­rant et répu­té plus pré­cis, rigou­reux, véri­table rem­part contre les excès d’i​ma​gi​na​tion de l’as​pi​rant​-tra​duc​teur. Mais il arrive par­fois – c’est notam­ment le cas pour les expres­sions ima­gées – que le « lit­té­ra­lisme » ne garan­tisse pas le sens, et l’on tra­duit alors sans com­prendre ni se sou­cier d’être com­pris. Pis encore, la crainte de se voir sanc­tion­né pour avoir pris trop de liber­té par rap­port au texte conduit par­fois ceux qui ont l’in​tel​li​gence du sens à une forme d’au​to​cen​sure fai­sant pré­fé­rer un cha­ra­bia obs­cur à une refor­mu­la­tion jugée trop ris­quée voire « sacri­lège ». Cette repré­sen­ta­tion erro­née est quel­que­fois incons­ciem­ment entre­te­nue par le pro­fes­seur, dans la mesure où les attentes de l’exer​cice demeurent sou­vent impli­cites ou bien sont expli­ci­tées dans le cadre d’un cours de métho­do­lo­gie géné­rale de la ver­sion sans être redé­fi­nies par la suite pour chaque texte pro­po­sé à la tra­duc­tion, comme si les cri­tères d’ap​pré​cia​tion de cette der­nière étaient inva­riables quels que soient le contexte, l’œuvre et le genre lit­té­raire abor­dés.

Partant de ce constat et sans remettre en ques­tion l’in​té​rêt ni la légi­ti­mi­té de l’exer​cice de ver­sion (qui demeure un outil d’é​va​lua​tion très com­plet mobi­li­sant aus­si bien des qua­li­tés d’a​na​lyse, de com­pré­hen­sion que d’ex​pres​sion), j’ai cher­ché à mettre en place des acti­vi­tés péda­go­giques qui per­mettent de « libé­rer » la rela­tion des étu­diants aux textes lit­té­raires antiques tout en les fai­sant réflé­chir à l’acte de tra­duire et à sa visée : que tra­duit-on, pour­quoi et sur­tout pour qui ? Il s’a​git d’a​me​ner les étu­diants à for­mu­ler et défi­nir eux-mêmes le « cahier des charges » du tra­duc­teur en fonc­tion de la nature du texte-source et du public ciblé. La pre­mière acti­vi­té invite ain­si à réexa­mi­ner la notion de fidé­li­té au texte ori­gi­nal à tra­vers la tra­duc­tion d’une série d’ex​pres​sions idio­ma­tiques latines. À l’op​po​sé de ces images-cli­chés rele­vant à la fois de la sagesse popu­laire et du génie propre à chaque langue, le pro­blème de la trans­po­si­tion en fran­çais des néo­lo­gismes et créa­tions ver­bales inso­lites sera au cœur de la deuxième acti­vi­té, consa­crée à la tra­duc­tion col­la­bo­ra­tive d’un célèbre hapaxd’Aristophane.

Le mot et l’i​dée : comment traduire les expressions idiomatiques ?

La pre­mière acti­vi­té s’ap​puie sur un cor­pus de phrases assez brèves, pro­verbes et expres­sions idio­ma­tiques extraits de divers auteurs latins clas­siques ou plus tar­difs. Toutes sont emprun­tées à l’ou​vrage de réfé­rence de Carl Meissner, Phraséologie latine1. Elles sont don­nées à des étu­diants de pre­mière année de classe pré­pa­ra­toire lit­té­raire sous la forme d’un tableau à trois colonnes, la colonne du milieu étant des­ti­née à accueillir la tra­duc­tion fran­çaise lit­té­rale et la der­nière la tra­duc­tion « éla­bo­rée » (voir l’annexe 1ci-des­sous).

Dans un pre­mier temps, les étu­diants tra­vaillent en auto­no­mie, seuls ou en groupes, en s’ai​dant du dic­tion­naire latin-fran­çais Gaffiot. Ce der­nier pro­pose une tra­duc­tion pour la grande majo­ri­té de expres­sions don­nées, mais seuls les étu­diants fami­lia­ri­sés avec l’ou​til et capables de cir­cu­ler avec aisance à l’in​té​rieur des articles ont su les trou­ver. Toutefois, même quand ils tom­baient direc­te­ment sur la tra­duc­tion de l’ex​pres​sion dans le Gaffiot, ils n’en com­pre­naient pas tou­jours le sens exact, et ce pour plu­sieurs rai­sons. La pre­mière tient au manque de contexte (c’est toute la limite d’un exer­cice qui consiste à tra­duire des phrases iso­lées), la deuxième au déca­lage cultu­rel non seule­ment entre l’Antiquité romaine et le XXIesiècle, mais aus­si entre l’é​poque de rédac­tion du Gaffiotet notre époque, même si l’ou​vrage a connu plu­sieurs révi­sions depuis sa pre­mière édi­tion en 1934 (la der­nière date de 2016). Par exemple, albam auem uidereest tra­duit dans le Gaffiotpar « voir un merle blanc ». Or cette expres­sion fami­lière n’é​vo​quait rien pour mes étu­diants, qui pen­saient plu­tôt à la « perle » pour dési­gner une per­sonne rare aux qua­li­tés excep­tion­nelles. Autre exemple de méprise, l’ex​pres​sion in cae­lo suma été com­prise par un étu­diant comme étant l’é​qui​valent de « je suis mort ». Il lui avait tout sim­ple­ment échap­pé que les morts de l’Antiquité païenne n’al​laient pas au ciel mais dans le monde sou­ter­rain des Enfers…

Une fois le tableau ren­sei­gné, les étu­diants sont invi­tés à dis­tin­guer les items dont la trans­po­si­tion en fran­çais ne pose pas de pro­blème de ceux qui résistent à la tra­duc­tion et néces­sitent un effort de refor­mu­la­tion ou d’a​dap​ta​tion à la langue-cible. Sans sur­prise, les expres­sions jugées les plus faciles à tra­duire sont les nos1 (ab acia et acu mi omnia expo­suit), 6 (fer­ti­lior seges est alie­nis sem­per in agris), 7 (uno in sal­tu apros capiam duos), 12 (appa­ret id qui­dem etiam cae­co), 17 (oleum addere cami­no), soit celles pour les­quelles il existe en fran­çais une expres­sion iden­tique ou proche : « de fil en aiguille », « l’herbe est tou­jours plus verte chez le voi­sin », « faire d’une pierre deux coups », « ça saute aux yeux », « jeter de l’huile sur le feu ». Il y a même un véri­table plai­sir chez les étu­diants à retrou­ver l’ex​pres​sion fran­çaise « cachée » der­rière l’ex​pres​sion latine et à consta­ter avec émer­veille­ment que les choses n’ont pas for­cé­ment beau­coup évo­lué au fil des siècles : aujourd’​hui comme du temps d’Ovide, l’homme reste un éter­nel insa­tis­fait pour qui « l’herbe est tou­jours plus verte ailleurs ». De même, une fois levées les dif­fi­cul­tés de construc­tion, la phrase no13, neque aqua aquae usquam simi­lius est,rap­pelle immé­dia­te­ment l’ex​pres​sion fran­çaise « se res­sem­bler comme deux gouttes d’eau ».

Mais la tra­duc­tion des autres expres­sions n’a pas cette même force d’é​vi​dence. En effet, elles n’ont pas d’é​qui​valent fran­çais direct, leur sens demeure par­fois obs­cur (dans la phrase 2, ille in aere meo est, qui est le créan­cier, qui est le débi­teur ?), et/ou elles se réfèrent à des rea­lia antiques aujourd’​hui caduques : la clep­sydre qui mesure le temps de parole des ora­teurs dans les assem­blées (no9 : in hac cau­sa mihi aqua hae­ret), une cer­taine orga­ni­sa­tion de l’es​pace urbain (no8 : arcem facere ex cloa­ca), des modes de tor­ture et d’exé​cu​tion (heu­reu­se­ment abo­lis !) comme la cru­ci­fixion (no20 : abi hinc in malam cru­cem !). D’autres élé­ments ont tra­ver­sé les siècles mais leur usage ou leur per­cep­tion ont évo­lué : comme l’a fait jus­te­ment remar­quer un étu­diant, la laine de chèvre si mépri­sée des Romains (no19 : de lana capri­na rixa­ri) est aujourd’​hui beau­coup plus pri­sée, sur­tout s’il s’a​git d’an​go​ra ou de cache­mire. Comment le tra­duc­teur doit-il pro­cé­der dans ces cas-là ? Deux voies s’ouvrent à lui :

  • Une démarche « sour­cière » – pour reprendre la ter­mi­no­lo­gie du tra­duc­to­logue Jean-René Ladmiral2– consis­te­rait à tra­duire lit­té­ra­le­ment l’ex​pres​sion latine de façon à faire sen­tir en fran­çais l’em​preinte de la langue-source. On ren­drait ain­si la phrase 9,in hac cau­sa mihi aqua hae­ret, par « dans cette affaire, pour moi, l’eau s’est arrê­tée ». Toutefois cette solu­tion pré­sente un double écueil : tout d’a​bord, la méta­phore risque de ne pas être com­prise du lec­teur actuel qui ne par­tage pas néces­sai­re­ment les cadres men­taux ni les réfé­rences cultu­relles des auteurs antiques. Certes, les édi­tions scien­ti­fiques offrent aux tra­duc­teurs la pos­si­bi­li­té d’a​jou​ter une note expli­ca­tive, mais cette option est refu­sée aux étu­diants qui com­posent en ver­sion. En outre, comme l’a fait remar­quer Umberto Eco dans Dire presque la même chose3, une expres­sion aus­si inso­lite et inusuelle en fran­çais que « pour moi, l’eau s’est arrê­tée » pour­rait lais­ser sup­po­ser au lec­teur que l’au​teur invente une figure de rhé­to­rique har­die, ce qui n’est pas le cas puis​qu’il uti­lise une expres­sion toute faite. En bref, ce qui pour­rait pas­ser pour le sum­mum de la fidé­li­té conduit en réa­li­té à man­quer l’ef​fet du texte, puisque la tra­duc­tion ne place pas le lec­teur fran­çais dans une situa­tion iden­tique à celle dans laquelle le texte ori­gi­nal vou­lait que le lec­teur soit.
  • Pour ces deux rai­sons, à savoir le sou­ci de lisi­bi­li­té et de fidé­li­té aux inten­tions du texte, une tra­duc­tion pour­ra donc déci­der de s’af​fran​chir du prin­cipe de lit­té­ra­li­té. On se trouve alors dans ce que Jean-René Ladmiral4appelle une démarche « cibliste », cen­trée sur la récep­tion du texte par le lec­teur contem­po­rain. Il s’a​git, idéa­le­ment, de don­ner à ce der­nier l’illu​sion d’un texte direc­te­ment écrit dans la langue-cible. La prio­ri­té accor­dée au sens sur la forme peut conduire à la solu­tion radi­cale qui consis­te­rait à esca­mo­ter l’i​mage pour ne conser­ver que la signi­fi­ca­tion, l’i​dée géné­rale : « être au comble de la joie » (no14 : in cae­lo sum), « se que­rel­ler pour un sujet futile/une affaire sans impor­tance » (no19, de lana capri­na rixa­ri). Que perd-on dans ce cas-là, en termes de style, d’ex​pres​si​vi​té… ? Sans doute en grande par­tie le carac­tère vivant, oral, colo­ré du latin popu­laire, celui de Plaute, Pétrone, ou encore de Cicéron dans sa cor­res­pon­dance. Faut-il donc se résoudre à cette perte sèche, faire le deuil com­plet du texte ori­gi­nal ? N’y a‑t-il pas moyen de « négo­cier » avec ce der­nier sans sacri­fier pour autant l’é​lé​gance et la flui­di­té du texte-cible ? On peut éven­tuel­le­ment essayer de sub­sti­tuer une autre expres­sion attes­tée en fran­çais à la pre­mière afin de conser­ver l’ef​fet lié à l’em​ploi d’une expres­sion ima­gée : « se jeter dans la gueule du loup » (no3 : lupo agnum eri­pere), « rire à gorge déployée » (n° 4, albis den­ti­bus deri­dere ali­quem), « Tout ce qui te passe par la tête/te vient à l’es​prit, écris-le » (no11 : quod in buc­cam uene­rit, scri­bi­to). Le « rabo­tage » d’un ou plu­sieurs mots (agnum eri­pere, albis den­ti­bus, in buc­cam) se trouve ain­si com­pen­sé par l’ob​ten​tion chez le lec­teur contem­po­rain d’un effet ana­logue à celui visé par le texte ori­gi­nal pour le lec­teur antique5. À ce titre, l’in​fi​dé​li​té appa­rente (on ne tra­duit pas lit­té­ra­le­ment) se révèle in fine être un acte de fidé­li­té, la recherche de l’é​qui​va​lence conno­ta­tive (c’est​-à​-dire des termes ou expres­sions sti­mu­lant dans l’es​prit des lec­teurs les mêmes asso­cia­tions et réac­tions émo­tives) étant ici pré­fé­rée à l’é​qui​va​lence réfé­ren­tielle. Ainsi, pour tra­duire la phrase 7, uno in sal­tu apros capiam duos, peu importe au fond que la cap­ture de san­gliers se trans­forme en jet de pierre du moment que l’on conserve d’une part l’i​dée d’ac​tion unique cou­ron­née par un double béné­fice et, d’autre part, le carac­tère méta­pho­rique de l’é​non​cé. Mais, dans la mesure où le réper­toire d’i​mages varie d’une langue à l’autre, se pose tou­te­fois le pro­blème de la per­ti­nence de l’a​na​lo​gie : le sens de l’ex​pres​sion fran­çaise est-il vrai­ment équi­valent au syn­tagme latin ? Le registre de langue est-il dûment conser­vé ? A‑t-on intro­duit sans le vou­loir des conno­ta­tions étran­gères au texte ori­gi­nal voire des ana­chro­nismes ? Chaque pro­po­si­tion de refor­mu­la­tion est donc exa­mi­née et dis­cu­tée col­lec­ti­ve­ment avant d’être accep­tée ou reje­tée. Par exemple, la tra­duc­tion « être en dehors des clous » pour l’i​tem n° 15, extra cal­cem decur­rere, est jugée impropre car elle implique en fran­çais une notion de trans­gres­sion et non sim­ple­ment de déca­lage. De plus, les Romains igno­raient les pas­sages clou­tés. L’expression « être à côté de la plaque » paraît séman­ti­que­ment plus proche, mais sonne un peu trop fami­lière. La classe opte donc pour la tra­duc­tion plus neutre « être hors-sujet ». De même, l’i​tem no10, sibi asciam in crus impin­gere, évoque irré­sis­ti­ble­ment l’ex​pres​sion fran­çaise « se tirer une balle dans le pied », qui pour­rait éven­tuel­le­ment conve­nir à une tra­duc­tion pour la scène où l’on cher­che­rait à res­ti­tuer toute la tru­cu­lence et la ver­deur du par­ler popu­laire de la comé­die plau­tienne tout en le trans­po­sant dans un registre plus contem­po­rain. Mais on ne la trou­ve­rait cer­tai­ne­ment pas dans une édi­tion de la CUF et elle serait vrai­sem­bla­ble­ment sanc­tion­née en ver­sion pour son ana­chro­nisme évident.

En guise de bilan de l’ac​ti​vi​té, les étu­diants défi­nissent une « charte du tra­duc­teur » sous forme de liste de recom­man­da­tions : l’ex​pres​sion ima­gée doit, autant que pos­sible, être com­pré­hen­sible pour le lec­teur contem­po­rain, res­pec­ter le registre de langue du texte ori­gi­nal, ne pas intro­duire d’a​na​chro​nismes ou de conno­ta­tions nou­velles. En cas d’a​po​rie, on pré­fé­re­ra la lisi­bi­li­té et la cor­rec­tion de l’ex​pres​sion en renon­çant à l’i​mage pour s’at​ta​cher au signi­fié, ce qui sup­pose d’a​voir au préa­lable cla­ri­fié le sens et l’in​ten​tion du texte.

Si l’Antiquité est bien, comme l’a dit Florence Dupont6, « le ter­ri­toire des écarts », la tra­duc­tion des textes antiques est donc celui d’un double écart, l’é​cart lin­guis­tique venant redou­bler l’é​cart socio-cultu­rel. La tra­duc­tion des expres­sions ima­gées me semble pré­ci­sé­ment un bon moyen de faire réflé­chir les élèves à ces déca­lages, ces dif­fé­rences de repré­sen­ta­tions du monde mais aus­si, a contra­rio, à ce qui peut nous rap­pro­cher des Anciens.

Un hapax au menu : comment traduire une expression
insolite ?

Cette deuxième acti­vi­té (pré­sen­tée dans l’annexe 2ci-des­sus) peut être pro­po­sée à des hel­lé­nistes débu­tants aus­si bien qu’à des étu­diants plus fami­liers de la langue grecque. Nul besoin en effet de pos­sé­der des connais­sances gram­ma­ti­cales appro­fon­dies pour réflé­chir sur l’acte de tra­duc­tion. Un débu­tant en langues anciennes a spon­ta­né­ment l’in​tui​tion des déca­lages entre le sys­tème lin­guis­tique latin/grec et sa propre langue, et il a géné­ra­le­ment conscience des dif­fi­cul­tés qui peuvent se poser au tra­duc­teur même s’il n’a pas for­cé­ment à sa dis­po­si­tion tous les outils pour les résoudre.

L’exercice consiste à ima­gi­ner un équi­valent fran­çais de l’hapaxd’Aristophane qui se trouve à la fin de l’Assemblée des femmes, ce fameux « mot-menu » de soixante-dix-huit syl­labes et de cent soixante et onze lettres (record Guinness !) :

λοπαδοτεμαχοσελαχογαλεο-
κρανιολειψανοδριμυποτριμματο-
σιλφιοκαραϐομελιτοκατακεχυμενο-
κιχλεπικοσσυφοφαττοπεριστερα-
λεκτρυονοπτεκεφαλλιοκιγκλοπε-
λειολαγῳοσιραιοϐαφητραγα-
νοπτερυγών.

Les étu­diants sont d’a​bord invi­tés à obser­ver le mot puis à le lire à haute voix et à faire des hypo­thèses sur sa signi­fi­ca­tion, l’ef​fet qu’il pro­duit sur l’ac​teur, les spec­ta­teurs. Ils sont immé­dia­te­ment sen­sibles à la lon­gueur du néo­lo­gisme et au véri­table tour de force que repré­sente sa décla­ma­tion sur scène. Une telle prouesse vocale ne peut, à leur avis, que sus­ci­ter à la fois l’ad​mi​ra​tion et le plai­sir voire l’hi​la​ri​té des spec­ta­teurs. À la ques­tion plus per­son­nelle « Qu’évoque ce mot pour vous ? Comment vous repré­sen­tez-vous ce mets ? », les réponses divergent : si tous s’ac​cordent sur le carac­tère pan­ta­grué­lique du fes­tin pro­po­sé, cer­tains ima­ginent un plat unique, sorte de copieux ragoût de viandes et pois­sons de toutes sortes, d’autres plu­tôt des assor­ti­ments de nom­breux petits plats, sur le modèle médi­ter­ra­néen des mez­zés ou des tapas. En somme, ce plat tout droit sor­ti de l’i​ma​gi​na​tion d’Aristophane sus­cite des inter­pré­ta­tions et des images men­tales dif­fé­rentes selon les per­sonnes.

Je demande ensuite aux étu­diants de retrou­ver, à l’aide du lexique four­ni, les vingt-sept élé­ments com­po­sant ce « mot-menu » puis d’ob​ser​ver la façon dont les mots sont enchaî­nés : par haplo­lo­gie (la fin du pre­mier mot coïn­cide avec le début du second, le son n’est pas répé­té : περιστερά + ἀλεκτρυών = περιστεραλεκτρυον), apo­cope (chute du sig­ma final) ou par simple jux­ta­po­si­tion, col­lage.

λοπαδο<τεμαχο[σ>ελαχο]γαλεο-
κρανιολειψανο(δριμ<υ)ποτριμματο-
[σ>ιλφιο]καραϐομελιτοκατακεχυμενο-
κιχλεπικοσσυφοφαττο<περιστερ[α>-
λεκτρυον]οπτεκεφαλλιοκιγκλοπε-
λειο
λαγῳοσιραιοϐαφητραγα-
νο
πτερυγών.

Quelques ten­ta­tives d’o​ra​li​sa​tion du mot per­mettent aus­si de mettre en valeur la logique d’as​so​cia​tion des dif­fé­rents ingré­dients, liés autant par les sons que par le sens : jeux de paro­ny­mie τέμαχος/σέλαχος, impor­tance des assonances/homéotéleutes en omi­cron qui rythment l’é​non​cia​tion…

Une fois ces obser­va­tions faites, nous nous essayons col­lec­ti­ve­ment à un exer­cice d’a​na​lyse et de com­pa­rai­son de tra­duc­tions (voir l’annexe 2ci-des­sous) :

1. Nicolas-Louis Artaud,Comédies d’Aristophane, volume 6, Paris, Charpentier, 1841 :

« Huîtres, salai­sons, pois­sons sans écailles, lottes, cal­vaires à la sauce piquante, sil­phium assai­son­né avec du miel, grives, merles, pigeons, crêtes de coqs grillées, cincles, bisets, lièvres en civet, ailes de volailles. »
2. Eugène Talbot, Théâtre com­plet d’Aristophane, volume 2, Paris, Alphonse Lemerre, 1857 :

« Lépas, salai­sons, pois­sons car­ti­la­gi­neux, têtes de squale à la sauce piquante, sil­phion assai­son­né au miel, grives, merles, pigeons, crêtes de coq grillées, poules d’eau, colombes, lièvres au vin cuit, tranches de volailles avec les ailes. »
3. Victor Coulon & Hilaire Van Daele, Aristophane, tome V (L’assemblée des femmes– Ploutos), Paris, Les Belles Lettres, 1930 :

« Patelles — saline — raies — mus­telles — rémou­lade de res­tants de cer­velles assai­son­née de sil­phium et de fro­mage — grives arro­sées de miel — merles — ramiers — bisets — coqs — fri­tures de muges — ber­ge­ron­nettes — pigeons — lièvres — cro­quants en formes d’ailes macé­rés dans du vin cuit ! »
4. Marc-Jean Alfonsi, Aristophane : Théâtre com­plet II, Paris, Garnier-Flammarion, 1945 :

« Patèles, salai­sons, raies, mus­tèles, restes de cer­velles assai­son­nées de sil­phium et de fro­mage, grives arro­sées de miel, merles, pigeons ramiers, pigeons de roche, coqs, fri­tures de mulets, chairs de lièvre arro­sées de vin cuit, cro­quettes en formes d’ailes. »
5. Victor-Henry Debidour, Aristophane : Théâtre com­plet II, Paris, Gallimard, Folio, 1966 :

« Bigornocabillortolangoustabri-
cobouilla­bes­tur­geon­pou­lo­po­co­co­vin !
Des escar­go­di­vo­lo­ven­truf­fa­go­go,
babao​rum​ste​cko​pom’​let​flam​bé​cha​mel​-
chi­po­la­ta­pio­ca­na­ra­lo­ran­gi­go-
givré​cre​vis​sal​mid​per​dri​pâ​téd’a​lou
et’​ce​te​ra​tir’​la​ri​got
tir’​la​ri​go​guette ! »
6. Pascal Thiercy, Aristophane : Théâtre com­plet,Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1997 :

« Cassolettfiletraieroussett-
hachisd­tê­te­sau­ce­pi­quan­ta­mè­ro-
sil­phio­dou­co­miel­lo­ré­pan­du-
griv­mer­le­ra­mier­pi­geon-
crê­te­de­co­q­rô­tie­ber­ge­ron­net­té­pa­lom­bé-
liè­vro­vin­cui­tà­sa­vou-
railes ! »
7. Serge Valletti, Toutaristophane : Histoire d’une tra­duc­tion,Paris, L’Atalante, 2017 :

« Entremêlés de mignar­dises ou douze zabayons azo­tés à la men­to­reau en sau­cis­so­naille en che­mise en pliure de mar­cas­sain­dou­zaine de moules far­ci­trons givrés bécass­ti­co­co fri­tes­mai­son le tout accom­pa­gné de véri­tables babas au roma­rin gaufres au cho­co­lat ter­rine de truf­fon­dar­ti­chaud et froid de tomates à la mayo nes­ca­fé tabou­lettes de vian­doc­ci­pu­tanes cara­me­li­me­lot­te­brai­sée ! »

Les étu­diants doivent déter­mi­ner, par­mi les sept pro­po­si­tions qui leur sont faites, laquelle leur semble le mieux reflé­ter l’in​ven​ti​vi​té et l’o​ri​gi​na​li​té d’Aristophane. La confron­ta­tion entre les dif­fé­rents points de vue fait émer­ger plu­sieurs stra­té­gies et choix de tra­duc­tion :

  • Respect de la forme à tra­vers le choix d’un terme unique(nom com­po­sé ou mot-valise) ou au contraire énu­mé­ra­tion des ingré­dients sous forme de liste(on a alors affaire à un menu plus qu’à un « mot-menu »). Cette deuxième solu­tion a le double incon­vé­nient de ne pas rendre compte d’une part de la logique d’en​chaî​ne​ment des dif­fé­rents élé­ments et d’autre part d’es​ca​mo​ter l’as​pect tota­le­ment inso­lite du néo­lo­gisme aris­to­pha­nesque en le frag­men­tant. Le tra­duc­teur se trouve en effet pla­cé ici dans une situa­tion dia­mé­tra­le­ment oppo­sée à celle de l’ac​ti​vi​té pré­cé­dente, dans laquelle il s’a​gis​sait au contraire de don­ner au lec­teur actuel le sen­ti­ment ou l’illu​sion de lieux com­muns. Rendre l’hapax grec par un néo­lo­gisme fran­çais, n’est​-ce pas être plus fidèle à l’in​ten​tion du texte-source, qui cherche à sur­prendre, amu­ser l’au​di​toire ? Mais cela implique en même temps des adap­ta­tions, des modi­fi­ca­tions plus ou moins impor­tantes dans le détail des ingré­dients cités.
  • Priorité don­née à la lit­té­ra­li­té(tous les com­po­sants du mot grec sont repris et tra­duits par des termes fran­çais équi­va­lents, avec cette dif­fi­cul­té tou­te­fois qu’on ne sait pas exac­te­ment à quelle espèce ani­male réfèrent cer­tains vocables comme κόσσυφος ou λαγῶς : pois­son ? gibier à plumes ?)contre fidé­li­té à l’es​prit de fan­tai­sie et d’hu​mour qui pré­side à l’é​cri​ture dra­ma­tique d’Aristophane. Dans le second cas, les élé­ments énu­mé­rés comptent moins en eux-mêmes que la manière dont ils s’en​chaînent et l’ef​fet géné­ral pro­duit : les mots sont alors choi­sis prin­ci­pa­le­ment en fonc­tion de leurs pro­prié­tés sonores et sug­ges­tives, l’es​sen​tiel étant de rendre l’i​dée d’un méli-mélo bur­lesque de légumes, pois­sons, viandes et assai­son­ne­ments en tous genres.
  • Respect du contexte his­to­riquecontre volon­té d’ac​tua​li​ser le texteen y intro­dui­sant des ana­chro­nismes : la tra­duc­tion de Serge Valletti, des­ti­née à la scène, fait ain­si allu­sion à la cui­sine molé­cu­laire – « zabayons azo­tés » – et à des pré­pa­ra­tions modernes – « mayo », « nes­ca­fé »… –, renon­çant en même temps au sil­phium7peu évo­ca­teur pour un spec­ta­teur actuel. A contra­rio, une tra­duc­tion phi­lo­lo­gique ou archéo­lo­gique cher­che­rait à pré­ser­ver le carac­tère exo­tique et dis­tant de la recette grecque antique en conser­vant ce terme.

Enfin, en s’ins​pi​rant de ces dif­fé­rentes options et des tra­duc­tions de Debidour, Thiercy et Valletti qui ont recueilli la majo­ri­té des suf­frages, les étu­diants défi­nissent pour toute la classe une stra­té­gie de tra­duc­tion qui per­mette de pré­ser­ver au mieux le carac­tère évo­ca­teur, inso­lite et fan­tai­siste de cet objet lexi­cal sin­gu­lier : énu­mé­ra­tion ou mot unique ? Faut-il conser­ver les mêmes ingré­dients, ou sim­ple­ment le même nombre d’in​gré​dients et le prin­cipe d’un mélange terre/mer ? Cherchera-t-on à imi­ter les pro­cé­dés d’en​chaî​ne​ment des termes ? Voici la charte de tra­duc­tion fina­le­ment éla­bo­rée par la classe et ins­crite au tableau :

- Mot unique
- Juxtaposition/haplologie
- Minimum dix ingré­dients
- Mélanger viandes, pois­sons, pré­pa­ra­tions, sucré & salé
- Anachronismes auto­ri­sés

    Cette stra­té­gie est ensuite mise en œuvre en petits groupes d’é​tu​diants, avec une atten­tion variable por­tée aux règles de la charte (plu­sieurs groupes se sont en effet affran­chis de la contrainte du mot unique). Un pre­mier élève com­mence par pro­po­ser un ingré­dient, le sui­vant embraye avec un autre élé­ment en pro­cé­dant par asso­cia­tion d’i​dée ou de son et ain­si de suite. Voici quelques exemples de tra­duc­tions qui ont été ora­le­ment pré­sen­tés à la classe (les étu­diants s’é​tant préa­la­ble­ment entraî­nés à les lire sans tré­bu­cher) :

    Volaillolitchipirondelaitulipoulescargortie à l’é​cra​sé​pi​nar​ti​cho​co​la​quex​qui​cham​-pigeon​quille​rô​ti accom­pa­gné d’our​saint​pier​roi​gnon​na​na​bri​co​quau​vin​blan​ti​lo​pa​ta​tar​ti​nèfles.

    (Joséphine et Myra)

    Risottopinambouratatouhuild’olitredelaitucafétaboulépinartichaucolasagneautarillethonctueucrevicépicélericarôtideveauoignonglaçoncedesel.

    (Maylis, Charlotte et Pauline)

    Truitourter’ailedepigeonrôtiramisu sur un lit de sil​phi’​ho​mard avec une sau­çà­moël­lé­pi­cer­velle et une pointe de cara​miel’au​ber​gi​bier fumé.

    (Suzanne)

    Requinâcreetpigeongrillésaupoudrédefromageamer insé­ré dans le merle agré­men­té de ber­ni­qu­ho­mard­mo­res­qua­le­sil­phium et sau­cis­sess­ca­ra­bées trem­pées dans du jus d’herbes pilées.

    (Valentine & Tom)

    Plat de pois­sau­mon avec ses solé­crus­ta­cés accom­pa­gnés de volailles et pou­le­ter­rine de cabillaud, le tout plon­gé dans une sau­cé­pi­cée de thy­mer­lan miel­lé et d’a​ne​thons lan­gouillantes sur un lit de rhu­ma­rin.

    (Éva)

    Cabillaupouletaulaitmielogoyavrafaellobanasplitchipiment-
    cur­ryau­fe­nouïo­fro­ma­get­pa­to­lo­gnaise-
    mari­né­ra­la­car­bo­na­ra­vé­co­ca­co­la sur son lit de cocotte cra­quante.

    (Laurine)

    Plat de pois­se­moules sau­pou­dré de fro­ma­jo­miel­rô­tio­fi­ne­sher­bes­de­sil­phium et nageoires de sca­rab-raies­bouilliesà­la­ho­che­queue-coq.

    (Jeanne et Éva)

    Terrinesturgeonageoirequincrânebrisédépicéjusacidéorigangoustinemmentalrâpéetmielcoulantaudessusthonpigeonpouletgrillétêterapetisséebergeronnettevolailleauvincroquetteaucressontrempé.

    (Chloé et Maëlle)

    Il en résulte un rap­port plus déten­du, per­son­nel et ludique au texte antique. La tra­duc­tion n’est plus une simple mise en appli­ca­tion des connais­sances gram­ma­ti­cales, mais une démarche consciente de ses objec­tifs et assu­mant plei­ne­ment ses choix, en même temps qu’une appro­pria­tion créa­tive de l’o​ri​gi​nal ancrée dans la langue-cible. Cela per­met éga­le­ment de repen­ser la notion de fidé­li­té au texte : si Aristophane pousse les pos­si­bi­li­tés de la langue grecque jus​qu’aux limites du pro­non­çable voire de l’in​tel​li​gible, pour­quoi le tra­duc­teur fran­çais ne ferait-il pas preuve de la même audace dans sa propre langue ? Nicolas-Louis Artaud, Eugène Talbot, Hilaire Van Daele, Marc-Jean Alfonsi, en esca­mo­tant l’in​ven​ti​vi​té ver­bale qui consti­tue l’une des marques de fabrique du style de l’au​teur, semblent confir­mer le juge­ment acerbe du phi­lo­sophe espa­gnol José Ortega y Gasset8, oppo­sant l’au​dace radi­cale de l’au​teur, qui ne cesse de bous­cu­ler les normes lin­guis­tiques, à la timi­di­té voire la pusil­la­ni­mi­té du tra­duc­teur, pri­son­nier de la gram­maire et de l’u​sage : « Bien écrire consiste à faire subir conti­nuel­le­ment de petites éro­sions à la gram­maire, à l’u​sage éta­bli, la norme lin­guis­tique en vigueur. C’est un acte de rébel­lion, […] une sub­ver­sion qui implique une forme d’au​dace radi­cale. Mais voi­là, le tra­duc­teur est habi­tuel­le­ment une per­sonne timo­rée. […] Il se retrouve face à l’é​norme appa­reil poli­cier que sont la gram­maire et la lour­deur de l’u​sage. Que fera-t-il du texte rebelle ? N’est​-ce pas trop deman­der au tra­duc­teur que d’exi​ger de lui qu’il le soit aus­si, rebelle, et par pro­cu­ra­tion ? C’est la pusil­la­ni­mi­té qui l’em​por​te​ra chez lui, et au lieu de contre­ve­nir aux arrê­tés gram­ma­ti­caux, il fera tout le contraire : il jet­te­ra l’é​cri​vain tra­duit dans la pri­son du lan­gage nor­mal, en d’autres termes, il le tra­hi­ra. » Et d’a​jou​ter plus loin : « Ce n’est que lorsque nous arra­chons le lec­teur à ses habi­tudes lan­ga­gières pour l’o​bli​ger à évo­luer dans celles de l’au​teur qu’il y a véri­ta­ble­ment tra­duc­tion ». C’est ce que j’es​père avoir obte­nu des étu­diants, fût-ce d’une manière impar­faite et approxi­ma­tive.

    Conclusion

    Pour conclure, ces deux séances d’ac​ti​vi​tés, menées avec des groupes dif­fé­rents, pour­sui­vaient le même objec­tif : faire com­prendre aux étu­diants que la « bonne » tra­duc­tion est avant tout celle qui prend en compte, au-delà du sens même du texte (qui n’est pas tou­jours par­fai­te­ment clair), l’in​ten​tion de l’œuvre (inten­tio ope­ris), c’est​-à​-dire l’ef​fet qu’elle cherche à pro­vo­quer chez le lec­teur : il serait par exemple regret­table de sacri­fier l’ef​fet comique du néo­lo­gisme aris­to­pha­nesque en pri­vi­lé­giant une tra­duc­tion pure­ment lit­té­rale, ou de défa­mi­lia­ri­ser le lec­teur contem­po­rain en tra­dui­sant mot pour mot une expres­sion idio­ma­tique uti­li­sée par Plaute ou Cicéron. Étant don­né qu’il est impos­sible de dire rigou­reu­se­ment la même chose d’une langue à l’autre, il s’a​gi​ra, pour reprendre la for­mule d’Umberto Eco, de « dire presque la même chose », et ce « presque » ouvre un espace de liber­té pour le tra­duc­teur, une marge de négo­cia­tion dont il convien­dra préa­la­ble­ment de défi­nir l’ex​ten​sion. Que peut-on s’au​to​ri​ser à chan­ger, omettre, ajou­ter… pour res­pec­ter au mieux les dif­fé­rents niveaux de signi­fi­ca­tion du texte ? Comment réus­sir à tenir ce juste-milieu qui consiste, comme l’a dit Jean-René Ladmiral, à « tra­duire aus­si près qu’on peut et aus­si loin qu’il le faut9» ?

    Comme l’af​fir​mait José Ortega y Gasset, la tâche du tra­duc­teur « est très dif­fi­cile, impro­bable mais, par là-même, elle est pleine de sens10». Parce qu’elle est iné­luc­ta­ble­ment vouée à l’in​com​plé​tude, l’ap​proxi​ma​tion, elle doit être sans cesse recom­men­cée. Il n’y a donc pas de tra­duc­tion défi­ni­tive même s’il y a par­fois des tra­duc­tions de réfé­rence. Aucune des sept tra­duc­tions citées n’é​puise l’œuvre d’Aristophane ni ne l’é​gale, mais – et c’est là leur prin­ci­pal mérite – elles contri­buent à tra­cer une voie d’ac​cès vers celle-ci. À ce titre, ame­ner nos élèves à éla­bo­rer et pro­po­ser leur propre tra­duc­tion d’un texte antique à côté des tra­duc­tions déjà publiées est un acte péda­go­gique par­fai­te­ment légi­time et qui ne sau­rait être uni­que­ment moti­vé par la pers­pec­tive d’une éva­lua­tion ou d’une véri­fi­ca­tion des connais­sances gram­ma­ti­cales.


    Bibliographie

    Dupont Florence, L’Antiquité, ter­ri­toire des écarts : Entretiens avec Pauline Colonna d’Istria et Sylvie Taussig, Paris, Albin Michel, 2013.

    Eco Umberto, Dire presque la même chose : Expériences de tra­duc­tion, Paris, Le Livre de poche, 2010 (1èreéd. Grasset, 2006).

    Ladmiral Jean-René, Sourcier ou cibliste : Les pro­fon­deurs de la tra­duc­tion, Paris, les Belles Lettres, coll. « Traductologiques », 2014.

    Meissner Carl, Phraséologie latine, Paris, Klincksieck, 1942 (5eéd.).

    Ortega y Gasset José, Misère et splen­deur de la tra­duc­tion, Paris, Les Belles Lettres, 2013.


    Notes

    1. Carl Meissner, Phraséologie latine, 5eéd., Paris, Klincksieck, 1942 (tra­duite de l’al​le​mand et aug­men­tée de l’in​di​ca​tion de la source des pas­sages cités et d’une liste de pro­verbes latins par Charles Pascal). ↩︎
    2. Jean-René Ladmiral, Sourcier ou cibliste : Les pro­fon­deurs de la tra­duc­tion, Paris, Les Belles Lettres, coll. « Traductologiques », 2014, p. 3–27 et p. 29–67. ↩︎
    3. Umberto Eco, Dire presque la même chose : Expériences de tra­duc­tion, Paris, Le Livre de poche, 2010, p. 8–9. ↩︎
    4. Ladmiral, op. cit., p. 3–27. ↩︎
    5. Eco, op. cit., p. 99–100 et 116. ↩︎
    6. Florence Dupont, L’Antiquité, ter­ri­toire des écarts : Entretiens avec Pauline Colonna d’Istria et Sylvie Taussig, Paris, Albin Michel, 2013. ↩︎
    7. Lesil­phion(ou sil­phium) est une plante ombel­li­fère endé­mique de la steppe libyenne, très appré­ciée et uti­li­sée en cui­sine et en méde­cine durant l’Antiquité gré­co-romaine. Elle fit l’ob​jet d’un com­merce lucra­tif dans tout le bas­sin médi­ter­ra­néen jus​qu’à son extinc­tion pour sur­ex­ploi­ta­tion vers le Vesiècle de notre ère. ↩︎
    8. José Ortega y Gasset, Misère et splen­deur de la tra­duc­tion, Paris, Les Belles Lettres, 2013 (pre­mière édi­tion en espa­gnol dans le jour­nal « La Nación » en 1937), p. 4–7. ↩︎
    9. Ladmiral, op. cit., p. 221. ↩︎
    10. Ladmiral, op. cit., p. 24–25. ↩︎

    Annexes

    Annexe 1 : La traduction des expressions imagées

    Expression latineMot-à-motTraduction fran­çaise
    1. Ab acia et acu mi omnia expo­suit(Pétrone, 76, 11)Raconter quelque chose à par­tir du fil et l’ai​guilleIl m’a tout racon­té de fil en aiguille/dans les moindres détails.
    2. Illein aere meo est(Cic. Fam.15, 4, 1)Celui-là est dans ma dette, fait par­tie de mon avoirCelui-là est mon obligé/me doit une faveur/a une dette envers moi
    3. Lupo agnum eri­pere pos­tu­lant(Plaute, Poen. 776)Ils demandent d’ar​ra​cher l’a​gneau au loupIls demandent de se jeter dans la gueule du loup/de ten­ter l’im​pos​sible/de décro­cher la lune
    4. Albis den­ti­bus deri­dere ali­quem(Plaute, Epid.429)Rire de quel​qu’un avec des dents blanchesRire de quel​qu’un à gorge déployée (à s’en décro­cher la mâchoire), aux éclats
    5. Albam auem uidere(Cic. Fam.7, 28, 2)Voir un oiseau blancVoir le mou­ton à cinq pattes/un merle blanc, trou­ver la perle rare
    6. Fertilior seges est alie­nis sem­per in agris(Ov. A. Am.A, 3, 49)La mois­son est tou­jours plus abon­dante dans les champs d’au​trui.L’herbe est tou­jours plus verte ailleurs/dans le pré du voi­sin
    7. Vno in sal­tu apros capiam duos(Plaut. Cas. 2, 8, 40)Je pren­drai deux san­gliers dans un seul boisJe ferai d’une pierre deux coups
    8. Arcem facere ex cloa­ca(Planc. 40, 95)Faire une for­te­resse d’un égoutExagérer, en faire tout un plat/un fro­mage, mon­ter en épingle, faire une mon­tagne d’une tau­pi­nière…
    9. In hac cau­sa mihi aqua hae­ret(Cic. Q. Frat. 2, 8, 2; Off. 3, 117)Dans cette affaire, l’eau s’ar​rête pour moi (dans la clep­sydre)Dans cette affaire, je ne sais que dire, je suis embar­ras­sé, « je sèche »
    10. Sibi asciam in crus impin­gere(Pétrone, 74)Se don­ner un coup de hache/pioche dans les jambesSe cau­ser du tort à soi-même, « se tirer une balle dans le pied »
    11. Quod in buc­cam uene­rit, scri­bi­to(Att. 1, 12, 4)Tout ce qui te vient à la bouche, écris-le-moi.Écris-moi tout ce qui te passe par la tête
    12. Apparet id qui­dem etiam cae­co(Liv. 32, 34, 3) C’est évident même pour un aveugleÇa crève les yeux, ça saute aux yeux
    13. Neque aqua aquae usquam simi­lius est(Plaut. Mén.1089)Et il n’est nulle part chose plus sem­blable à l’eau que l’eauSe res­sem­bler comme deux gouttes d’eau
    14. In cae­lo sum(Att. 2, 9, 1)Je suis au ciel (= au comble du bon­heur)Je suis sur un petit nuage, au sep­tième ciel, aux anges
    15. Extra cal­cem decur­rere(Amm. 21, 1, 1)Courir en dehors de la ligne d’ar​ri​vée (tra­cée à la chaux)Sortir de son sujet, faire une digres­sion, « être à côté de la plaque »
    16. Caligare in sole(Quint. 1, 2, 19)Ne pas voir clair en plein soleilFaire l’au​truche, se voi­ler la face, être aveugle en plein jour
    17. Oleum addere cami­no(Hor. Sat.2, 3, 321)Ajouter de l’huile au fourJeter de l’huile sur le feu
    18. Narratis quod nec ad cae­lum nec ad ter­ram per­ti­net(Pétron. 44)Vous racon­tez quelque chose qui n’a trait ni au ciel ni à la terreVous tenez des pro­pos sans aucun rap­port avec l’af​faire, com­plè­te­ment hors-sujet
    19. De lana capri­na rixa­ri (Hor. Ep.1, 18, 15)Se que­rel­ler pour de la laine de chèvreSe que­rel­ler pour un rien, une brou­tille (une que­relle picro­cho­line)
    20. Abi hinc in malam cru­cem ! (Plaut. Most.850)Va‑t’en sur une mau­vaise croix !Va te faire pendre, va au diable !
    • Quelles sont les expres­sions qui vous semblent les plus faciles à rendre en fran­çais ? Pour quelles rai­sons ?
    • Quelles sont les expres­sions qui vous semblent au contraire « résis­ter » à la tra­duc­tion ? Pourquoi ?
    • Que peut-on faire, selon vous, quand le mot-à-mot est impos­sible ? Que perd-on en fran­çais si l’on perd l’i​mage ? Comment peut-on com­pen­ser cette perte ?

    Annexe 2 : Aristophane et le mot le plus long du monde

    C’est dans L’Assemblée des femmesd’Aristophane (392 av. J​.​-​C.) qu’ap​pa​raît le mot le plus long de la langue grecque et même du monde : 171 lettres, 78 syl­labes, c’est le record Guinness ! Il s’a​git d’un plat – fic­tif – de dix-sept ingré­dients pré­pa­ré par les femmes pour le ban­quet qui clôt la pièce :

    λοπαδοτεμαχοσελαχογαλεο-
    κρανιολειψανοδριμυποτριμματο-
    σιλφιοκαραϐομελιτοκατακεχυμενο-
    κιχλεπικοσσυφοφαττοπεριστερα-
    λεκτρυονοπτεκεφαλλιοκιγκλοπε-
    λειολαγῳοσιραιοϐαφητραγα-
    νοπτερυγών.

    Le Liddell & Scott tra­duit cet hapaxpar : « nom d’un plat com­po­sé de toutes sortes de déli­ca­tesses, pois­sons, chair, volaille et sauces ». Mais il est inté­res­sant de regar­der plus en détail la com­po­si­tion de ce « mot-menu », comme nous y invite d’ailleurs le Magnien & Lacroix :

    • λοπάς, ‑άδος (ἡ): plat en terre (pour le ser­vice ou la cuis­son des ali­ments)
    • τέμαχος, ‑ους (τό):tranche de pois­son salé
    • σέλαχος, ‑ους (τό) : pois­son car​ti​la​gi​neux,​re​quin ou raie
    • γαλεός, ου (ὁ) : petit requin, requin-cha­bot, squale
    • κρανίον, ου (τό) : tête
    • λείψανον, ου (τό) : restes
    • δριμύς, εῖα, ύ : âcre, aigre
    • ὑπότριμμα, ατος (τό): jus d’herbes pilées (au goût géné­ra­le­ment âcre)
    • σίλφιον, ου (τό): sil­phium (plante dont le suc était employé comme condi­ment)
    • κάραϐος, ου (ὁ): sorte de sca­ra­bée ou bien homard, lan­gouste
    • μέλι, ιτος (τό):miel
    • κατακεχυμένος, η, ον: sau­pou­dré (par­ti­cipe par­fait pas­sif de καταχέω)
    • κίχλη, ης (ἡ) : grive ;ἐπί : par-des­sus
    • κόσσυφος, ου (ὁ) : sorte de merle ou de pois­son de mer
    • φάττα, ης(ἡ) : pigeon ramier, colombe
    • περιστερά, ᾶς(ἡ) : colombe, pigeon biset
    • ἀλεκτρυών, όνος(ὁ, ἡ) : coq, poule
    • ὀπτός, ή, όν: grillé, rôti, cuit
    • κεφάλιον, ου(τό):cer­velle (dimi­nu­tif de κεφαλή,tête)
    • κίγκλος, ου(ὁ) : grèbe cas­ta­gneux, merle d’eau, hoche­queue, ber­ge­ron­nette
    • πέλεια, ας (ἡ):pigeon
    • λαγῶς, ῶ (ὁ): désigne soit le lièvre soit un genre d’oi​seau soit le lièvre de mer
    • σίραιον, ου (τό) : vin nou­veau bouilli
    • βαφή, ῆς (ἡ) : action de trem­per, d’im​mer​ger
    • τραγανός, ή, όν : 1 comes­tible ; 2 car­ti­la­gi­neux ; cro­quant (de τραγεῖν, « man­ger »)
    • πτέρυξ, υγος (ἡ) : aile ou nageoire de pois­son, + suf­fixe -γών (de γωνία,« angle »)

    Ce néo­lo­gisme a cer­tai­ne­ment cau­sé bien des dif­fi­cul­tés à ceux qui ont dû le décla­mer sur scène comme aux tra­duc­teurs d’Aristophane. Ces der­niers ont eu recours à diverses solu­tions, comme on peut le voir ci-des­sous : [la fiche dis­tri­buée aux étu­diants conte­nait ensuite les sept tra­duc­tions pro­po­sées dans le corps de l’ar​ticle, p. 160–161].


    Autrice

    Marie Platon, CPGE des lycées Pierre-de-Fermat et Saint-Sernin, Toulouse.


    Pour citer cet article

    Marie Platon, « La tra­duc­tion des expres­sions ima­gées : à l’é​preuve du sens », Revue de péda­go­gie des langues anciennes, 2, 2023–2024, p. 153–169, mis en ligne le 21/12/2023.

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