Le grec et le latin : des cours qui « délient les langues »



Résumé

L’article qui suit reprend une contri­bu­tion orale pro­non­cée à l’occasion d’une invi­ta­tion de Christophe Cusset au col­loque « Faire face aux textes de l’Antiquité ». Il ne s’inscrit pas dans le cadre d’une démarche péda­go­gique en cours. Il est cepen­dant le fruit d’une expé­rience péda­go­gique, celle de l’enseignement des langues anciennes et de la lit­té­ra­ture fran­çaise au lycée et en classes pré­pa­ra­toires. Le libel­lé de mon inter­ven­tion éclaire l’essentiel de mon pro­pos : la néces­si­té d’un recours sys­té­ma­tique, dans le pro­ces­sus de la tra­duc­tion, à une ana­lyse lexi­co-cultu­relle ; celle-ci doit conduire à une archéo­lo­gie du sens dont la fécon­di­té concerne aus­si bien la langue source que la langue cible. Cela sup­pose une défi­ni­tion de la langue comme « langue de culture », maté­riau et milieu his­to­riques, insé­pa­rable donc des grands enjeux, lit­té­raires, his­to­riques, phi­lo­so­phiques mis en mots dans les œuvres de l’Antiquité que nous rece­vons en tra­duc­tion, dans la tra­duc­tion, et dont nous conti­nuons de débattre en les subor­don­nant aux inté­rêts d’aujourd’hui. D’où la néces­si­té de main­te­nir l’exercice de la ver­sion, un exer­cice renou­ve­lé dans sa pra­tique et ses ambi­tions. Une telle approche implique que l’apprentissage des langues anciennes béné­fi­cie de toute l’autorité ins­ti­tu­tion­nelle octroyée aux autres dis­ci­plines dites fon­da­men­tales (les­quelles, d’ailleurs, lui sont inti­me­ment liées en dia­chro­nie et syn­chro­nie).


Texte intégral

Les remarques et pro­po­si­tions qui suivent peuvent paraître intem­pes­tives : je suis un pro­fes­seur hono­raire de classes pré­pa­ra­toires lit­té­raires et, si j’ai ensei­gné pen­dant plus de quinze ans les langues anciennes, le grec en l’occurrence, en khâgne clas­sique au lycée Henri IV, il y a déjà quelques années que je ne suis plus direc­te­ment confron­tée à cet ensei­gne­ment. Mais il se trouve, pour des rai­sons diverses1, que je conti­nue de très près à m’intéresser à cet enjeu ; on me par­don­ne­ra aus­si l’approche géné­ra­liste de la ques­tion : je ne suis pas une anti­qui­sante à pro­pre­ment par­ler, mais une lit­té­raire. Le fait d’avoir, paral­lè­le­ment à cet ensei­gne­ment du grec et du latin, ensei­gné le fran­çais en khâgne moderne, consti­tue un point essen­tiel dans mon approche de cette crise que tra­verse depuis si long­temps l’apprentissage des langues anciennes ; je n’ai jamais, de fait, opé­ré de cli­vage entre ces deux ensei­gne­ments, per­sua­dée depuis tou­jours que le dia­logue du grec et du latin avec l’histoire, la phi­lo­so­phie, les sciences humaines, la lit­té­ra­ture, s’imposait comme une néces­si­té ins­crite dans la sub­stance même de ces langues mortes. M’y invi­tait sans doute aus­si le double cur­sus de lettres clas­siques et de phi­lo­so­phie que j’ai eu la chance de pour­suivre. Je vou­drais éga­le­ment pré­ci­ser d’emblée que, si mon pro­pos est nour­ri de consi­dé­ra­tions géné­ra­listes spé­ci­fiques d’un ensei­gne­ment en classes pré­pa­ra­toires, j’ai évi­dem­ment, avant la khâgne, ensei­gné en lycée, en par­ti­cu­lier dans des classes de grands débu­tants.

Quelques remarques pré­li­mi­naires pour intro­duire et éclai­rer le libel­lé de mon inter­ven­tion que j’emprunte à Pierre Judet de La Combe2. Le titre même du col­loque Faire face aux textes de l’Antiquité fait signe clai­re­ment vers la dif­fi­cul­té, le défi à affron­ter les textes grecs et latins ; ce genre de col­loque ou d’interrogation n’est évi­dem­ment pas nou­veau. Je note au pas­sage que le syn­tagme « les textes de l’Antiquité », s’il a le mérite de foca­li­ser sur la notion de textes, fait l’économie des mots « grec et latin », confor­mé­ment au nou­veau libel­lé qui a accom­pa­gné le retour d’une langue ancienne obli­ga­toire dans les hypo­khâgnes indif­fé­ren­ciées : « langues et cultures de l’Antiquité ». J’ai d’autant plus regret­té, pour ma part, l’effacement de ces deux mots, que j’ai per­son­nel­le­ment et pas­sion­né­ment par­ti­ci­pé aux débats et réunions à l’ENS Ulm qui ont abou­ti à ce retour. Ce n’est évi­dem­ment pas le moment ni le lieu d’énumérer les rai­sons de la situa­tion d’un appren­tis­sage deve­nu au fil du temps de plus en plus dif­fi­cile ; je vou­drais seule­ment dire qu’à mes yeux, il est essen­tiel de ne pas oublier que le sta­tut option­nel de ces dis­ci­plines au col­lège et au lycée — c’est-à-dire leur sta­tut de dis­ci­plines, de fait, non ins­ti­tuées — pèse lourd, n’a ces­sé de peser de plus en plus lourd dans la dégra­da­tion des condi­tions d’enseignement de ces dis­ci­plines. Il y a certes les para­digmes socié­taux ; il y a aus­si les para­digmes internes. Ce qui ne veut évi­dem­ment pas dire qu’il n’y a pas urgence à réorien­ter la péda­go­gie de ce « faire face à ». Ernst Curtius, déjà, dans La Littérature euro­péenne et le Moyen Âge latin, déplo­rant la pétri­fi­ca­tion d’un sys­tème d’enseignement dit clas­sique, pou­vait dire : « Nous avons moder­ni­sé les che­mins de fer, mais non les moda­li­tés de la trans­mis­sion3. » Il m’est arri­vé sou­vent de déplo­rer ce triste para­doxe : au moment où les tra­vaux et les apports des grands com­pa­ra­tistes des langues anciennes, Saussure, Meillet, Benveniste, Martinet, étaient les véri­tables ins­pi­ra­teurs du renou­veau des études lit­té­raires contem­po­raines, l’enseignement des langues anciennes se tenait, lui, fri­leu­se­ment à l’écart de toute réno­va­tion. Nous avons payé cher ce retard, lar­ge­ment com­blé depuis.

J’en viens donc à mon libel­lé : des cours qui délient les langues, c’est-à-dire qui les arrachent à leur clô­ture, à leur stricte hori­zon­ta­li­té, qui font la démons­tra­tion que le sens, au cœur même du pro­ces­sus de la tra­duc­tion, se raconte dans le temps, que l’archéologie du sens est ver­ti­cale. Des cours, donc, qui invitent à « réaus­cul­ter » une langue de culture — langue source et langue cible — à l’aune de son maté­riau his­to­rique ; avec l’idée, donc, qu’il faut en pas­ser par un concept élar­gi de la langue qui invite à voir en elle un milieu, une construc­tion his­to­rique. C’est en effet dans le tis­su du texte, dans sa lettre, ses mots, que l’on trouve les traces et les marques du contexte his­to­rique, lit­té­raire, phi­lo­so­phique. Raison pour laquelle, si je trouve tout à fait per­ti­nent que l’on veuille « ora­li­ser » l’apprentissage du latin et du grec, à par­tir de la for­mu­la­tion ou la refor­mu­la­tion de textes fabri­qués — une péda­go­gie de tra­di­tion éras­mienne —, il me paraît essen­tiel de ne pas déna­tu­rer, occul­ter, la notion de langue morte, « langues vieilles et mortes, de papier et d’encre », disait déjà d’elles Pietro Bembo dans son livre Prose del­la vol­gar lin­gua (1525). Les textes aux­quels nous devrions faire face, sont des textes forts — le tri peut s’imposer dans « les archives de textes écrits » —, des textes écrits dans des langues qu’on ne parle plus ; et il faut tirer le meilleur par­ti de cet atout : l’avantage heu­ris­tique, lin­guis­tique et métho­do­lo­gique d’une langue qu’on n’est pas tenu de par­ler ; des langues mortes, mais vivantes d’avoir été, au sens où il s’agit d’en négo­cier la fécon­di­té dans des œuvres que l’on reçoit en tra­duc­tions : on ne les parle plus, mais elles jouent plei­ne­ment leur rôle dans la trans­la­tio stu­dio­rum ; des langues sans locu­teurs, oui, des œuvres, des monu­men­ta. Je dirais volon­tiers, avec le poète Michel Deguy : « une langue morte, langue de culture, est une langue qui ne consiste qu’en œuvres4 » ; rai­son pour laquelle la tra­duc­tion est la grande tâche.

J’insisterai volon­tiers, d’abord, sur l’acte de lec­ture avec, comme visée, latra­duc­tion, c’est-à-dire l’acte her­mé­neu­tique d’interprétation qu’il pré­pare, qui peut lui être consub­stan­tiel. Un acte de lec­ture médié, cultu­rel­le­ment médié par le recours à l’étymologie et au séman­tisme. Cette ana­lyse lexi­co-cultu­relle, je la vois prio­ri­tai­re­ment au ser­vice de l’acquisition d’une conscience lin­guis­tique aler­tée, féconde pour la langue source et la langue cible, plus que jamais néces­saire. Devant le déve­lop­pe­ment accé­lé­ré des formes modernes de la com­mu­ni­ca­tion, vouées encore pour long­temps aux impé­ra­tifs de la vitesse, méca­ni­sa­tion, mono­sé­mie, menace des élé­ments de lan­gage et de leur langue de bois, évo­quer, comme le font les Instructions offi­cielles « la force éclai­rante de l’étymologie » est certes une bonne chose, mais n’est que brou­tille si l’on en reste à un enre­gis­tre­ment des mots sous forme de fiches ou d’expressions du style « latin du fran­çais » ou « grec du fran­çais ». Deuxième point, l’acte her­mé­neu­tique de tra­duc­tion — tra­duire, c’est inter­pré­ter — oblige à pen­ser, conti­nuer de repen­ser, mettre à jour, au ser­vice des inté­rêts d’aujourd’hui, les grands débats cultu­rels, poli­tiques, éthiques, phi­lo­so­phiques, dont nous héri­tons dans les langues qui les ont mis en mots : les mots anciens — pré­cieux car ils n’appartiennent à per­sonne, comme le rap­pe­lait Karl Kraus —, sont une sorte de « robi­net éty­mo­lo­gique et séman­tique » qui déclenche une arri­vée de concepts grecs ou romains, les­quels conti­nuent de tra­vailler, entre dis­tance et proxi­mi­té, le monde contem­po­rain. Il s’agit de prendre en compte la dimen­sion à la fois plu­rielle, évo­lu­tive, des signi­fi­ca­tions dans le temps : chaque mot s’ouvre comme un puits de mémoire et il faut pou­voir, savoir, pui­ser, choi­sir, ris­quer tel sens ou tel autre ; faute de quoi, dans le meilleur des cas, l’on a des tra­duc­tions insi­pides : le sens s’aplatit et retombe sur lui-même, d’où l’exercice effec­ti­ve­ment fruc­tueux de com­pa­rai­sons (car les tra­duc­tions, en signa­lant leur époque, ouvrent l’espace des tra­duc­tions à venir). Dans le pire des cas, mieux vaut, je crois, pré­fé­rer un contre­sens intel­li­gent à une tra­duc­tion lit­té­rale, peut-être gram­ma­ti­ca­le­ment cor­recte, mais incom­pré­hen­sible (mon expé­rience de jury de concours me fait dire que ce der­nier point peut prê­ter à dis­cus­sion…). Par consé­quent, et ce sera mon der­nier point, il en va effec­ti­ve­ment, avec l’acte de tra­duc­tion, d’une néces­saire réorien­ta­tion péda­go­gique de la ver­sion tra­di­tion­nelle : moins un acte de com­pré­hen­sion tech­nique, stric­te­ment gram­ma­ti­cal, qu’un acte de réap­pro­pria­tion dyna­mique, per­son­nelle, un acte de trans­for­ma­tion — ver­tere ; occa­sion, d’ailleurs, de faire réflé­chir les élèves sur la richesse du lexique latin de la tra­duc­tion et l’indispensable main­tien de l’exercice de la ver­sion, dans un cadre renou­ve­lé, dans les classes.

L’attention au lexique dans l’acte de lecture des textes antiques

« Une lec­ture bien faite com­mence par le lexique ; elle y séjourne et y revient tou­jours », se plai­sait à dire Péguy5. La connais­sance des mots vient en pre­mier, ver­bo­rum prior : les tra­duc­teurs sont des ver­bo­rum pen­si­ta­tores, « peseurs et repe­seurs de mots » (Valery Larbaud6).

Et d’abord lire à haute voix : faire entendre « la voix de l’écrit ». Rien de plus triste, morne, décou­ra­geant, qu’une langue qui ne s’entend pas s’entendre (les condi­tions de lec­ture dans l’Antiquité y invitent tout par­ti­cu­liè­re­ment avec la reci­ta­tio); c’est un préa­lable essen­tiel de faire entendre la cor­po­réi­té de la langue, ce que Claudel appe­lait « la bou­chée intel­li­gible7 » des textes. L’affaiblissement de cette pra­tique est regret­table et il faut, dans tous les cas, se réjouir qu’elle revienne à l’honneur à l’occasion de la relance de ce débat capi­tal dans l’enseignement du latin en Europe : faut-il ensei­gner le latin par les règles ou par l’imprégnation directe ? À sou­li­gner aus­si l’importance du par cœur, d’autant que, dans la pers­pec­tive que je me donne, apprendre par cœur, c’est incor­po­rer en soi du temps : chaque mot en lui porte une tem­po­ra­li­té, le palimp­seste de chaque emploi pré­cé­dent.

On peut sou­li­gner qu’il y a chez les Anciens un sou­ci lin­guis­tique et éthique, un sou­ci du mot juste ; voir dans le Phédon ce moment très émou­vant où Socrate tance gen­ti­ment Criton pour son inexac­ti­tude de lan­gage : l’incorrection du lan­gage, dit-il, to mè kalôs legein, n’est pas seule­ment une erreur contre le lan­gage même, elle fait encore du mal à l’âme, kai kakon ti empoiei tais psu­chais8. Une approche ambi­tieuse de « la force éclai­rante de l’étymologie », en lien avec le séman­tisme en dia­chro­nie et syn­chro­nie, atten­tive à la lettre du texte, se doit d’explorer la mémoire du mot, de le rendre à son his­toire, et d’éviter tout féti­chisme éty­mo­lo­gique, comme celui de l’inénarrable Brichot dans La Recherche… Il ne faut pas avoir recours à l’etu­mon comme à une véri­té révé­lée une fois pour toutes. « Le mot éty­mo­lo­gie est vicieux », rap­pelle oppor­tu­né­ment Alain Rey ; il fait sa propre réclame en exhi­bant sa ver­tu hel­lé­nique de véri­té : etu­mos logos9… Rendre le mot à son his­toire, donc, dans un tra­jet de la langue qui, elle, jus­te­ment, vit dans le temps, car l’étymologie intel­li­gem­ment conçue est moins un savoir figé sur le pas­sé d’une langue que sur le tra­jet main­te­nu de son sens. Le sens nou­veau d’un mot ne met pas un terme à l’ancien. Cette approche du mot dans le temps vaut aus­si comme mise en garde contre un usage média­tique, étour­di, du mot. D’où la fécon­di­té, par exemple, d’une relec­ture, à la lumière de leur ori­gine des couples séman­tiques stra­té­gie et tac­tique, ou éco­no­mie et éco­lo­gie ; dans ce der­nier couple, la loi du mar­ché, comme le remarque mali­cieu­se­ment Alain Rey10, dresse l’un contre l’autre les deux mots, en dépit du point de vue savant qui sou­ligne leur paren­té. Il y a là un for­mi­dable levier contre l’appauvrissement du lan­gage. Déplier l’histoire du mot, c’est aider à habi­ter la langue de l’intérieur, c’est habi­tuer très tôt les jeunes élèves, en par­ti­cu­lier, à se frot­ter au sens, à la généa­lo­gie du sens, et non pas seule­ment à l’actualité déno­ta­tive immé­diate du mot. Car il y a un para­doxe, source de mal­en­ten­dus et d’anachronismes : plus un mot nous est fami­lier, moins on le com­prend, car on a oublié son ori­gine, soit l’immense masse de temps qui se trouve der­rière lui ; on l’emploie comme s’il s’agissait d’un mot d’hier ! Il est impor­tant, en direc­tion de jeunes élèves en par­ti­cu­lier, de réduire une opa­ci­té d’autant plus inti­mi­dante que, jus­te­ment, l’on fait comme si le vocable allait de soi, était « natu­rel » ; or, il n’y a pas de natu­rel de la culture : tout se conquiert par l’écart, la dis­tance. Il est impor­tant que les élèves, qui l’ignorent très sou­vent, tel­le­ment l’emploi qu’ils en font est méca­nique, soient au fait du séman­tisme des dis­ci­plines (mathé­ma­tiques, his­toire, géo­gra­phie, etc.) ; par exemple, qu’ils « habitent » ce lexique d’un pre­mier vivre-ensemble — col­lège, élec­tion, can­di­dat, vote —, celui, dans une démo­cra­tie, de leur futur métier de citoyen. Il est impor­tant qu’ils sachent qu’il y a, du pres­ti­gieux col­lège de Navarre au plus petit col­lège de ban­lieue, cette épais­seur, Chateaubriand dirait cette « majes­té du temps », dont le mot col­lège, col­le­gium — avec le contrat d’un vivre-ensemble ins­crit dans l’étymologie — est le gar­dien et le dépo­si­taire.

Ce n’est pas pour autant main­te­nir un usage cor­se­té, vieilli, de la langue, qui ferait oublier ce que Saussure appe­lait « la face tem­po­relle » de la mon­naie des langues11, ce jeu anta­go­nique de la langue entre inno­va­tion et conser­va­tion : c’est un ancien, Horace, qui, dans son Art poé­tique, dit la néces­si­té d’enrichir l’idiome natio­nal, le ser­mo­nem patrium, et de mettre à jour des vocables nou­veaux : « Beaucoup de mots renaî­tront qui main­te­nant sont tom­bés, beau­coup tom­be­ront qui sont en vogue aujourd’hui; si l’usage le veut, l’usage auquel appar­tiennent dans les langues la sou­ve­rai­ne­té, le droit, la règle [si volet usus, quem penes arbi­trium est, et ius et nor­ma loquen­di12] »). Je n’insiste pas, faute de temps, sur l’importance de cette approche du mot dans le temps pour la poé­sie (bien des textes poé­tiques sont sou­vent plus « faciles » que bien des textes en prose). C’est l’occasion de sen­si­bi­li­ser les jeunes élèves à la dif­fé­rence entre le lexique grec, cet alpha­bet abs­trait au fon­de­ment de matrice de nos clas­se­ments intel­lec­tuels, et le lexique latin dont on sait qu’il garde beau­coup de sa valeur ini­tiale concrète, du poids de la chose. Putare : la puta­tio vinae, c’est l’émondage de la vigne ; remar­quable pers­pec­tive que celle où l’acte de pen­ser est un acte où l’on net­toie (putare signi­fie« émon­der, net­toyer »). C’est, par exemple, avec le mot gra­vi­tas — ini­tia­le­ment la lour­deur des pieds qui ont fou­lé la terre —, que l’on entre dans les Principia de Newton, c’est-à-dire dans la Physique moderne. L’on peut évo­quer le thème de la patrii eges­tas ser­mo­nis ini­tié, non sans coquet­te­rie, par Lucrèce, et repris par Cicéron, Sénèque, Pline le Jeune ; il explique la part impor­tante de mots grecs dont le latin est truf­fé, par emprunts et aus­si par calque séman­tique, par trans­fu­sion de sens : un pro­ces­sus com­men­cé de fait très tôt, avec Ennius qui injecte dans sapien­tia le sens de la sophia grecque13. Par exemple, le mot ars (« pro­cé­dé »), sous l’influence du mot grec tech­nè, s’enrichit des sens de « science », « tech­nique », « art », « théo­rie ». Que le lexique soit un domaine où les che­mins du savoir coïn­cident avec ceux de la poé­sie, voi­là qui est comme ins­crit dans la belle défi­ni­tion que donne Antoine Meillet, le grand lin­guiste de la langue latine : « le sens d’un mot résulte de la tota­li­té de ses emplois » ; une for­mule qui satis­fait plei­ne­ment George Mounin14 car, jus­te­ment, elle donne son plein de sens poé­tique au lan­gage. Tout tra­vail sur un poème, latin en par­ti­cu­lier, peut — doit — être l’occasion pour le pro­fes­seur de se faire le pui­sa­tier du lexique, de faire remon­ter les mots comme des « visages d’ancêtres oubliés15 », comme le sou­ligne Pascal Quignard. « Ce sont mes mots latins », peut dire le poète Michel Deguy, pour dési­gner quelques syn­tagmes fon­da­men­taux de sa poé­sie : conso­la­tio, deso­la­tio16. Après Hugo, Baudelaire, Rimbaud, Ponge, si conscients que le latin habite « la chair ver­bale » du fran­çais, Yves Bonnefoy rap­pelle aus­si, en poète, com­bien la poé­sie latine, loin de tout emploi aca­dé­mique, a nour­ri en pro­fon­deur sa langue poé­tique. Ce détour par les textes poé­tiques latins est aus­si l’occasion d’en finir avec quelques pon­cifs, dont celui des Romains ins­ti­tu­teurs mus­clés de l’Europe, comme s’ils n’avaient jamais été que cela : un peuple guer­rier et prag­ma­tique… Eux, ces Romains très tôt dotés d’une langue latine poé­tique dont Nietzsche disait que « dans cer­taines langues, il n’est même pas pos­sible de vou­loir ce qui est réa­li­sé ici17 ».

La médiation lexico-culturelle dans le processus de la traduction : un enjeu éthique, politique, philosophique

Ce voyage à l’intérieur des mots, for­mi­dable levier pour le décloi­son­ne­ment des dis­ci­plines, est fécond dans le pro­ces­sus de tra­duc­tion parce qu’il oblige à prendre en compte dans l’espace dia­lec­tique de la tra­duc­tion le contexte prag­ma­tique et cultu­rel, le maté­riau his­to­rique contex­tua­li­sé du texte ; il oblige à scru­ter la for­tune des mots et l’itinéraire d’une langue, de ses concepts dans le temps.

On hérite, avec les mots anciens de ces grands, superbes vocables qui conti­nuent d’épeler notre monde, constam­ment évo­qués, mobi­li­sés d’une géné­ra­tion à l’autre. C’est à juste titre que Kraus pou­vait dire : « Plus vous regar­dez un mot de près, plus il vous regarde de loin18 ». Des mots comme cité, empire, hégé­mo­nie, démo­cra­tie, amour, éros, guerre, paix, ami­tié ; des mots qui, parce qu’ils ont été l’occasion chez les Anciens de débats constants dans les joutes ora­toires, dans les textes, se prêtent à une approche socio­lo­gique, poli­tique, éthique de la langue ; la culture poli­tique euro­péenne, c’est le débat : avec l’ignorance de l’histoire de ces mots, c’est la ten­sion accu­mu­lée par des siècles de pen­sée cri­tique qui risque de dis­pa­raître ; soit celegs pré­cieux, ce Mal d’Europe19, que l’on doit à nos com­men­ce­ments cultu­rels qui sont grecs, qui consiste à savoir pen­ser contre soi et à retour­ner contre la rai­son les armes mêmes de la rai­son. Car les Grecs ont été les pre­miers archéo­logues de leur monde ancien, pre­miers mytho­graphes, généa­lo­gistes, his­to­rio­graphes, eth­no­logues avec Hérodote.

Un mot, par exemple, sur la for­tune d’une notion : le mot demo­cra­tia. On nous rebat les oreilles : les Grecs ont inven­té la démo­cra­tie, comme s’il s’agissait d’une inven­tion de la même nature et avec la même consé­quence anthro­po­lo­gique que l’invention de la roue ! Or, les Grecs ont pra­ti­qué un type de poli­teia, par­mi d’autres, qu’ils ont appe­lé démo­cra­tie et que nous consi­dé­rons, à juste titre, comme un idéal poli­tique. Mais ce que l’on doit aux Athéniens, c’est l’innovation théo­ré­tique d’une typo­lo­gie des gou­ver­ne­ments ; dans le logos epi­ta­phios que Thucydide prête à Périclès20, celui-ci fait l’éloge du régime de la démo­cra­tie, par­mi d’autres pos­sibles : cela concerne l’ordre du choix, du pré­fé­rable, de la dis­tinc­tion, du dis­cer­ne­ment cri­tique. Bien sûr, la thé­ma­ti­sa­tion de la pra­tique démo­cra­tique au théâtre et dans les dis­cours phi­lo­so­phiques et rhé­to­riques a contri­bué de façon déci­sive au deve­nir concep­tuel et his­to­rique du poli­tique dans le monde occi­den­tal ; voir ces mots vigi­lants d’Hannah Arendt, dans l’épisode du Pêcheur de perles, son essai consa­cré à Walter Benjamin : « Toute époque pour laquelle son propre pas­sé est deve­nu pro­blé­ma­tique à un degré tel que le nôtre doit se heur­ter au phé­no­mène de la langue : car dans la langue, ce qui est pas­sé a son assise indé­ra­ci­nable, et c’est sur la langue que viennent échouer toutes les ten­ta­tives pour se débar­ras­ser du pas­sé. La polis grecque conti­nue­ra d’être pré­sente au fon­de­ment de notre exis­tence poli­tique au fond de la mer, donc aus­si long­temps que nous aurons à la bouche le mot poli­tique ». On ne sou­li­gne­ra jamais assez la pré­sence têtue de la longue mémoire de ces confi­gu­ra­tions latines qui tra­vaillent notre moder­ni­té sans que celle-ci s’en doute, et cela concerne aus­si l’économie. Dans un remar­quable article du Monde des Livres du 29 avril 2015, com­men­tant l’ouvrage de Giacomo Todeschini, Au pays des sans-nom, une nou­velle his­toire éco­no­mique du Moyen Âge, Étienne Anheim fait cette remarque : une grande majo­ri­té des éco­no­mistes et finan­ciers croient agir, être au centre du monde, sans savoir qu’ils « sont les marion­nettes de mots très anciens comme dette, cré­dit, digni­té, bonne foi » ; des mots, pour­suit-il, qui res­tent les nôtres parce qu’ils ont été ceux des hommes et des femmes du Moyen Âge

J’ajouterai que tra­duire, c’est fon­der une démarche rigou­reuse et scien­ti­fique de lin­guiste, de lit­té­raire, d’historien. Celle-ci a besoin, avec le sens des mots, de res­ti­tuer la mémoire et l’itinéraire d’une langue. L’évolution du sens des mots-concepts stoï­ciens en par­ti­cu­lier, avec le pro­ces­sus com­pli­qué du pas­sage au chris­tia­nisme, invite à la pru­dence : voir l’évolution d’un mot comme dia­bo­lon ou encore du mot pro­sô­pon, lexique du théâtre qui a fini par dési­gner, dans la langue des Pères de l’Église grecque, les Personnes de la Trinité. C’est l’expérience que font les étu­diants et les cher­cheurs en sciences humaines, inévi­ta­ble­ment à tel ou tel moment de leurs études. L’étudiant d’un Institut poli­tique qui se ver­ra pro­po­ser par son pro­fes­seur (encore lati­niste…) une recherche sur le concept de can­di­dat, par exemple, se ren­dra vite compte que la pra­tique romaine, qu’il ne man­que­ra pas d’évoquer, n’aura pas le même sta­tut dans sa recherche que s’il se fût agi de quelque pra­tique sym­bo­lique de la Chine du Nord : le mot can­di­dat le lie autant que l’idée et l’histoire. Le phi­lo­sophe débu­tant qui ren­con­tre­ra dans le texte d’un pen­seur chré­tien de l’Antiquité le mot conscience ne pour­ra évi­ter de s’interroger sur son éty­mo­lo­gie et son usage dans la lit­té­ra­ture clas­sique d’un Cicéron ou d’un Salluste.Le mot, ici, témoigne dans son évo­lu­tion séman­tique de la grande frac­ture de la pen­sée occi­den­tale. Importance aus­si des sens mul­tiples que peut rece­voir un mot à l’aune du contexte, et ce dans des textes d’un même auteur : quand, par exemple, Sénèque emploie le mot super­sti­tio, dans le sens du grec dei­si­dai­mo­nia (« crainte irra­tion­nelle »), à ban­nir, donc, mais, d’autres fois, au sens de « fer­veur reli­gieuse ». De même, faci­li­tas a une accep­tion néga­tive de « com­plai­sance », mais est aus­si employé dans le sens posi­tif d’« affa­bi­li­té ». Le mot dema­go­gos peut avoir son sens posi­tif, ini­tial : « celui qui sait conduire le peuple » ; mais il a déjà son sens néga­tif : tout dépend donc du contexte. Traduire, c’est inter­pré­ter, com­men­ter : en se gar­dant tou­jours des ana­chro­nismes faciles, sur­tout quand il s’agit de termes ins­ti­tu­tion­nels ; sans tom­ber pour autant dans l’obsession d’une dis­tance ver­ti­gi­neuse des Anciens à nous, qui nous ren­drait à jamais opaques « les termes indi­gènes ». Il est cer­tai­ne­ment impor­tant de mon­trer que l’usage que les Anciens fai­saient de mots comme pater fami­lias, thea­tron, etc., ne répond pas méca­ni­que­ment au sens que nous leur don­nons aujourd’hui. Mais, comme le disait l’helléniste Nicole Loraux, en plai­dant pour un ana­chro­nisme réflé­chi, le risque est d’avoir à « rigou­reu­se­ment s’interdire de pen­ser les Grecs autre­ment que dans leurs mots pour ne pas leur poser d’autres ques­tions que celles qu’ils se posaient à eux-mêmes21 ». On voit le piège : com­ment les com­prendre, les tra­duire, si nous n’avons rien de com­mun avec eux ! La plon­gée dans l’archéologie du sens per­met à la fois d’éviter les pièges, concep­tuels et cultu­rels, que nous tendent les mots des Anciens, en pre­nant soin de les contex­tua­li­ser, les anthro­po­lo­gi­ser, et de ne pas oublier que c’est nous, hic et nunc,qui tra­dui­sons. La tra­duc­tion, si elle reste « l’épreuve de l’étranger », est tou­jours un dia­logue au pré­sent, dans le pré­sent, pour le pré­sent.

De la traduction à l’exercice de la version

Je sou­hai­te­rais sou­li­gner l’importance de la ver­sion, à main­te­nir dans son cadre sco­laire, aca­dé­mique, mais réorien­tée, débar­ras­sée de tout ce qui a pu en faire un exer­cice trop arti­fi­ciel­le­ment cor­se­té dans des exi­gences sou­vent réduites à de l’hypertrophie gram­ma­ti­cale. Elle acquiert, par l’intermédiaire de cette média­tion lexi­co-cultu­relle, une visée plus large, plus natu­rel­le­ment trans­dis­ci­pli­naire, plus lit­té­raire aus­si, plus sen­sible à ce tra­jet du sens dans le temps ; ce disant, je suis loin de récu­ser les ver­tus de la ver­sion dite « sèche », en par­ti­cu­lier quand elle consiste à affron­ter les dif­fi­cul­tés du « Mur du latin », ce mur qui nous apprend à ne pas com­prendre, dans un pre­mier temps, à se heur­ter à une opa­ci­té qui va, doit pro­gres­si­ve­ment tra­cer un che­min de sens, qui, dans tous les cas, gar­de­ra, devra gar­der aus­si — et en cela nous retrou­vons les ver­tus d’une tra­duc­tion qui ne se confond pas avec une plate mime­sis —, quelque chose du mys­tère, de la résis­tance du texte ori­gi­nal ; il est pro­pre­ment extra­or­di­naire et pré­cieux qu’une ins­ti­tu­tion d’enseignement sco­laire enseigne au plus tôt cette dia­lec­tique, qui ren­voie pour­tant à l’état le plus haut de l’intelligence. « Combien est-il for­ma­teur d’avoir affaire à un ordre qu’on ne com­prend pas22 ! » : enquête pas­sion­née et contra­riée d’un sens qui se dérobe, qui, via les phé­no­mènes de flexion, d’inversion, déjoue les attentes, oblige à aller cher­cher loin ce qui régit le propre. Il y a des mérites à la ver­sion dite sèche, ce qui ne veut pas dire qu’elle doit être aride, mais à côté d’autres formes plus souples de ren­contre avec les grands textes, elle apprend à tra­duire, à don­ner du sens, par soi-même, sans la média­tion obli­geante mais orien­tée d’une grille de ques­tions ou d’indications par­fois lour­de­ment didac­tiques. C’est un exer­cice pré­cieux de défa­mi­lia­ri­sa­tion avec l’automatisme ver­bal de la langue mater­nelle. Exercice d’autant plus pré­cieux qu’il se pra­tique de moins en moins dans l’apprentissage des langues vivantes. Il faut éga­le­ment prendre acte des expé­riences déjà menées pour mon­trer la fécon­di­té d’une étude des liens, lexi­caux et syn­taxiques, entre latin et langues vivantes23 ; ce fai­sant, com­prendre qu’il est urgent de sor­tir de la riva­li­té sté­rile entre « langues mortes » et « langues vivantes » : l’on sait que le latin a pro­fon­dé­ment infor­mé les langues romanes, mais il est tout aus­si capi­tal de savoir l’entendre dans les langues ger­ma­niques, dans l’allemand et l’anglais, où les dou­blets saxon et latin (free­dom/liber­ty, Wirklichkeit/Realität) sont une source inépui­sable de sens.

Il est fécond avec des étu­diants phi­lo­sophes, lati­nistes et/ou hel­lé­nistes, d’évoquer, à l’aune du lexique, les grands débats qui ont secoué l’histoire de la phi­lo­so­phie ; celui né autour du Dialogue avec Heidegger de Jean Beaufret24, à par­tir des termes ener­geia et actus ; com­ment la tra­duc­tion du mot méta­phy­sique d’Aristote, ener­geia tra­duit en latin par actus, est deve­nue source, comme on sait, de pas­sion­nants et pas­sion­nés débats ; ou d’autres exemples qui montrent que le phi­lo­sophe peut s’appuyer sur toute la richesse et la mémoire d’une langue pour déve­lop­per une ques­tion. C’est ce que fait Hannah Arendt dans le domaine de la phi­lo­so­phie pra­tique ; son essai La condi­tion de l’homme moderne a été tra­duit en alle­mand avec le titre : Vita acti­va, struc­tu­ré en par­ties dési­gnées par Vita contem­pla­ti­va, Homo faber et Homo labo­rans. Elle en tire aus­si l’idée que les pro­blèmes de tra­duc­tion sont réci­proques ; dans son essai sur l’Autorité, tra­duit dans le recueil La crise de la culture, on peut lire une note dans laquelle elle cite l’historien Dion Cassius, lequel a écrit en grec l’histoire de Rome ; or, remarque, Hannah Arendt, Dion Cassius se plaint que l’on ne puisse pas tra­duire en grec le mot latin Auctoritas… Un intra­dui­sible latin en grec ! Voir aus­si l’importance du lexique latin dans l’histoire de la phi­lo­so­phie euro­péenne, pour la notion de sujet, subiec­tum, avec les tra­vaux d’Alain de Libera sur la scho­las­tique médié­vale et le Moyen Âge ara­bo-latin25.

La tra­duc­tion, grande tâche de l’Europe, qui en est la forme consti­tu­tive, reste lar­ge­ment sous la tutelle cultu­relle de l’utraque lin­gua. L’activité de tra­duire s’affirme en Europe avec les Romains qui sont his­to­ri­que­ment la pre­mière civi­li­sa­tion tra­duc­trice ; c’est à Cicéron que nous devons de par­ler phi­lo­so­phie dans un fran­çais usuel, quo­ti­dien, ordi­naire, com­mun, popu­laire (cinq épi­thètes latines…) ; et il nous apprend beau­coup sur le pro­ces­sus de la tra­duc­tion, depuis le « mot à mot », jusqu’à la trans­for­ma­tion, l’interprétation, qui font car­ré­ment oublier le modèle. Voir éga­le­ment Sénèque dans sa Lettre 84 à Lucilius, riche d’une réflexion pas­sion­nante sur l’esthétique et la phi­lo­so­phie de la tra­duc­tion, que l’on devrait faire lire — et tra­duire… — à tous les appren­tis tra­duc­teurs. Cette acti­vi­té de tra­duire est sug­gé­rée d’ailleurs par l’abondance des mots latins pour dire le pro­ces­sus de la tra­duc­tion : tra­du­cere, trans­ferre, conver­tere, imi­ta­ri, expli­care, expri­mere, inter­pre­ta­ri, red­dere, là où le grec peut se conten­ter de her­me­neuein ; un arrêt est sou­hai­table avec les lycéens et étu­diants sur le mot « tra­duc­tion » : trans-ducere, « conduire au-delà » ; la matrice dyna­mique du mot, exem­pli­fiée par le suf­fixe trans­, est pré­ser­vée au-delà des langues romanes dans la plu­part des langues euro­péennes, slaves et ger­ma­niques, et aus­si en fran­çais, avec ses déri­va­tions toutes latines : trans­mis­sion, trans­po­si­tion, trans­plan­ta­tion. La réfé­rence à l’ouvrage d’Antoine Berman s’impose, en par­ti­cu­lier à une de ses remarques conclu­sives : « la tra­duc­tion n’est pas une simple média­tion : c’est un pro­ces­sus où se joue notre rap­port à l’autre26 ». L’exercice de la tra­duc­tion d’un texte de l’Antiquité peut, doit être d’entrée de jeu débar­ras­sé de quelques cris­pa­tions inutiles ; je suis farou­che­ment pour tout ce qui peut faci­li­ter l’entrée dans le texte : libel­lé pré­cis, clair, sans piège, et notes gram­ma­ti­cales, syn­taxiques ; favo­rable éga­le­ment à l’élargissement du canon des œuvres, encore trop cor­se­té dans ce que Julien Gracq appe­lait « les poteaux indi­ca­teurs de la lati­ni­té ». Mais il ne faut pas cou­rir le risque de sacri­fier les fina­li­tés aux moyens. Dépoussiérer le canon, certes, l’élargir, mais atten­tion, ce fai­sant, à ne pas bana­li­ser l’ignorance de textes, de débats dits clas­siques, cano­niques, qui doivent se lire dans le texte, avec les mots du texte, et que l’on croit à tort « archi-connus ». On peut être conster­né de consta­ter qu’après des années de grec et de latin, beau­coup de khâ­gneux aujourd’hui n’ont aucune connais­sance, aucune mémoire tex­tuelle de l’agôn entre Antigone et Créon, de cette réplique d’Antigone, ce outoi sunech­thein alla sum­phi­leîn ephun27 (« Je ne suis pas née pour par­ta­ger la haine, je suis née pour par­ta­ger l’amour ») ; à pro­pos de laquelle le père de l’Anthropologie de la Grèce ancienne, Louis Gernet disait : « quand la petite Antigone a par­lé, tout le réa­lisme des rois de Thèbes ne pèse pas bien lourd »… Ou encore du Sunt lacri­mae rerum28 : éter­nel défi pour le tra­duc­teur du troi­sième mil­lé­naire…

Conclusion

Plus fécond, à mon sens, que de « caler » l’apprentissage du grec et du latin sur celui des langues vivantes, serait d’alerter les élèves sur la pré­gnance de strates anciennes grecques et latines dans nos langues modernes, au-delà des liens géné­tiques des langues romanes avec le latin ; approche très médio­cre­ment exploi­tée parce qu’on s’en tient trop sou­vent au deve­nir pho­né­tique qui le masque, alors qu’il y aurait tant à faire, par exemple, pour sen­si­bi­li­ser les élèves au cou­si­nage lin­guis­tique euro­péen ! Conçu dans une approche ver­ti­cale de la langue, l’exercice de ver­sion est pré­cieux parce qu’il va à l’encontre d’un usage actuel, au sens étroi­te­ment déno­ta­tif des deux langues, langue source et langue cible. Certes, « on ne parle pas avec des éty­mo­lo­gies », et il est peut-être quelques « lin­guistes atter­rés » qui rêvent de faire régres­ser la « léga­li­té gra­phique » de la langue au son : femme = fame ? Mais quid alors des « femelle », « fémi­nin », etc. Et puis, fai­sons confiance à la tech­nique, qui galope, comme on sait : le strict usage déno­ta­tif ne sera plus bien­tôt qu’une appli­ca­tion de nos smart­phones… On pour­ra enfin s’occuper sérieu­se­ment des langues de culture… En revanche la créa­ti­vi­té d’une langue repose en grande par­tie sur la remo­bi­li­sa­tion des res­sources, lin­guis­tiques, lit­té­raires, phi­lo­so­phiques, qui appar­tiennent à son pas­sé. Et là toutes les langues de culture sont concer­nées. D’où la néces­si­té de les réac­ti­ver, aver­tit le phi­lo­sophe François Jullien : « Si nous avons aban­don­né l’enseignement du latin et du grec en France, c’est par faux moder­nisme, et faux démo­cra­tisme, autre­ment dit par déma­go­gie his­to­rique et lâche­té. Il fau­dra les ré-ensei­gner29 ». Dans tous les cas, quelle que soit la méthode — l’innovation péda­go­gique — on ne pour­ra faire l’économie de la patience d’apprendre, inhé­rente à la phi­lo­so­phie même de l’école, à l’essence de la pai­deia. Pour peu, j’y reviens et j’y insiste, qu’elle se fasse dans des condi­tions dignes, c’est-à-dire garan­ties par l’autorité ins­ti­tu­tion­nelle, la confron­ta­tion aux textes grecs et latins de l’Antiquité, comme à toute autre dis­ci­pline fon­da­men­tale, ravive, devrait ravi­ver une injonc­tion sur­réa­liste qui va par­ti­cu­liè­re­ment bien à l’École : Ralentir Travaux.


Bibliographie

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Notes

  1. En par­ti­cu­lier, mes tra­vaux et articles divers dans le cadre de l’ALLE, « Association le latin dans les lit­té­ra­tures euro­péennes », que j’ai créée en 2008 au lycée Henri IV. ↩︎
  2. L’Avenir des Anciens : oser lire les Grecs et les Latins, Albin Michel, Paris, 2016. J’ai ren­du compte de cet ouvrage dans un article de la Revue Esprit (mars/avril 2016), sous le titre « Le pas­sé nous attend ». ↩︎
  3. Ernst Robert Curtius, La lit­té­ra­ture euro­péenne et le Moyen Âge latin, I, Paris, PUF, 1956, p. 422. ↩︎
  4. Michel Deguy dans Le bon air latin, Fayard, Paris, 2016, p. 136. ↩︎
  5. Charles Péguy, Clio, Paris, Gallimard, 1931. ↩︎
  6. Cité par Patrice Soler dans son article « Quelle place pour les langues et cultures grecques et latines dans la for­ma­tion théo­lo­gique ? », dans la Revue théo­lo­gique des Bernardins, volume 8, mai-août 2013, p. 63–83. ↩︎
  7. Paul Claudel, Art poé­tique, Paris, Gallimard, coll. « Poésie », 1984 (1907) : « Pour com­prendre les choses, appre­nons les mots qui en sont dans notre bouche l’image soluble. Ruminons la bou­chée intel­li­gible. » (pre­mières lignes du Traité de la co-nais­sance au monde et de soi-même). ↩︎
  8. Platon, Phédon, 115e. ↩︎
  9. Alain Rey, Dictionnaire his­to­rique de la langue fran­çaise, Paris, Le Robert, 2016. ↩︎
  10. Chroniques sur France Inter : « Le mot de la fin » ; dans Le Magazine lit­té­raire : « Le der­nier mot ». ↩︎
  11. Ferdinand de Saussure, Cours de lin­guis­tique géné­rale, 1916, Paris, Payot, 1971. ↩︎
  12. Horace, Épitres, « Art poé­tique », Paris, Les Belles Lettres, 1964. Texte éta­bli et tra­duit par François Villeuneuve, vers 70–73, p. 106. ↩︎
  13. André Arcellaschi, « Ennius et l’apparition d’un lan­gage phi­lo­so­phique », La langue latine, langue de la phi­lo­so­phie : actes du col­loque de Rome (17−19 mai 1990), Publications de l’École fran­çaise de Rome, 161, 1992, p. 59–73. ↩︎
  14. George Mounin, Sept poètes et le lan­gage, Paris, Tel Gallimard, 1992, p. 100. ↩︎
  15. Pascal Quignard, Rhétorique spé­cu­la­tive, Paris, Calmann-Lévy, 1995. ↩︎
  16. Michel Deguy, « L’expérience pen­sive du poème », dans Pensées pour le nou­veau siècle, Fayard, Paris, 2008, p. 229. ↩︎
  17. À pro­pos de la lec­ture d’une ode d’Horace, dans Le Crépuscule des idoles, « Ce que je dois aux Anciens », § 1. ↩︎
  18. Cité par Walter Benjamin, dans Œuvres II, Paris, Gallimard 2000, p. 57. ↩︎
  19. Patrick Boucheron, Ce que peut l’histoire, Paris, Collège de France/Fayard, 2016, p. 54. ↩︎
  20. Thucydide, La Guerre du Péloponnèse, livre II, texte éta­bli et tra­duit par Jacqueline de Romilly, Paris, Les Belles Lettres, 1991, XXXVII-XLVII, p. 27–34. ↩︎
  21. Nicole Loraux, « Éloge de l’anachronisme en his­toire », Le Genre humain, n° 27, L’Ancien et le Nouveau, Éditions du Seuil, 1993, p. 23–39. ↩︎
  22. Jean-Louis Poirier, « Enseigner le latin », revue Conférence, prin­temps 2016, n° 42, p. 461–462. ↩︎
  23. Samuel Tursin, « De l’intérêt de convo­quer langues anciennes et vivantes à la table de l’élève pour ensei­gner la gram­maire », in Revue de péda­go­gie des langues anciennes, 2, 2023–2024, p. 97–119. ↩︎
  24. Jean Beaufret, Dialogue avec Heidegger, I, Paris, Collection Arguments, 1973. ↩︎
  25. Alain de Libera, « Le latin, véri­table langue phi­lo­so­phique », in Jacqueline Hamesse (dir.), Aux ori­gines du lexique euro­péen : l’influence de la « lati­ni­tas », Actes du col­loque inter­na­tio­nal, Rome 23–25 mai 1996, Louvain- la-Neuve, Fidem, 1997, p.120. ↩︎
  26. Antoine Berman, L’épreuve de l’étranger, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 2018 (1984), p. 287. ↩︎
  27. Sophocle, Antigone, v. 524. ↩︎
  28. Virgile, Énéide, chant I, v. 462. ↩︎
  29. François Jullien, Il n’y a pas d’identité cultu­relle, L’Herne, Paris, 2016, p. 87. ↩︎

Autrice

Cécilia Suzzoni, pro­fes­seur de chaire supé­rieure hono­raire au lycée Henri IV.


Pour citer cet article

Cécilia Suzzoni, « Le grec et le latin : des cours qui “délient les langues” », Revue de péda­go­gie des langues anciennes, hors-série 1, 2025–2026, p. ***à venir***, mis en ligne le 06 octobre 2025.

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