Bis repetita

Éditorial


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Texte intégral

À l’heure où paraît le deuxième numé­ro de notre revue, une comé­die bon enfant, inti­tu­lée Bis repe­ti­ta, est dif­fu­sée sur les écrans des salles obs­cures. Quid ad rem, me direz-vous ? Un titre en latin ne prouve en rien qu’il y soit ques­tion des langues anciennes. Clint Eastwood a bien inti­tu­lé l’un de ses films Invictus, non ? Certes, mais le film d’Émilie Noblet met bien en scène une ‘prof’ de Lettres clas­siques, désa­bu­sée par la désaf­fec­tion des élèves pour l’option de latin et dépi­tée à l’idée de voir bien­tôt fer­mer celle-ci en rai­son des faibles effec­tifs. Quant à ses cinq lati­nistes, ils ne mani­festent ni moti­va­tion ni entrain pour se lan­cer dans la décou­verte des décli­nai­sons et des conju­gai­sons latines. La comé­die naît de l’arrivée, dans cette arène aus­si déses­pé­rée que déses­pé­rante, d’un jeune thé­sard idéa­liste, tota­le­ment dévoué aux langues anciennes et per­sua­dé qu’elles sau­ve­ront le monde.

Cette fable est à l’image, hélas, de l’état des langues anciennes et de leur ensei­gne­ment en France : d’un côté, des ensei­gnants et ensei­gnantes de latin et de grec pas­sion­nés qui s’engagent et inventent sans cesse de nou­velles approches péda­go­giques ; de l’autre, une socié­té qui ferme les yeux sur l’apport des langues anciennes dans la for­ma­tion des futurs citoyens et citoyennes, et un taris­se­ment des élèves dans les cours de LCA. Ce n’est pas une fata­li­té, c’est seule­ment la résul­tante d’un demi-siècle d’abandon de la culture clas­sique par les déci­deurs poli­tiques. Les rai­sons en sont bien plus idéo­lo­giques que prag­ma­tiques : matière éli­tiste, vieille­ries d’un autre âge, langue des curés… Ce n’est pas une fata­li­té, non ! Et si quelqu’un de ces déci­deurs, a le cou­rage de se pen­cher un jour, sans a prio­ri, sur ce que le latin et le grec apportent réel­le­ment, en termes de com­pé­tences utiles et trans­fé­rables, à la for­ma­tion de notre jeu­nesse, il s’étonnera qu’on ait lais­sé depuis si long­temps ces langues mori­bondes. Je ne demande pas qu’on me croie sur paroles, mais sur pièces. La preuve du béné­fice que serait l’accès pour tous aux langues anciennes, on la trouve tout au long des articles qui com­posent ce numé­ro.

Le contraste est frap­pant lorsqu’on com­pare, comme le fait Philippe Cibois dans l’article limi­naire, la situa­tion des langues anciennes dans notre sys­tème édu­ca­tif et dans ceux de nos voi­sins euro­péens, selon que le latin et le grec y figurent au titre du cur­sus prin­ci­pal, d’options obli­ga­toires par­mi le choix de seconde langue, ou d’options facul­ta­tives. En France, la dis­tinc­tion entre langues « vivantes » et langues « anciennes » prive ces der­nières d’un sta­tut de dis­ci­pline à part entière et les can­tonne – à l’exception du confi­den­tiel ensei­gne­ment de spé­cia­li­té LCA au lycée – dans celui d’options de second rang, très for­te­ment concur­ren­cées par d’autres options sup­po­sées « uti­li­taires » à court terme. Cela n’empêche pas que nombre d’enseignantes et d’enseignants du secon­daire ou du supé­rieur s’appuient sur les langues modernes pour dyna­mi­ser leur cours de langues anciennes. Combien de fois un mot latin qui n’a pas lais­sé de trace en fran­çais ne s’éclaire-t-il pas à la lumière d’un mot cata­lan ou ita­lien ? Et à l’inverse, com­bien de fois un mot ita­lien ou espa­gnol ne devient-il pas fami­lier lorsqu’on en retrouve la racine latine ? Que dire enfin de la proxi­mi­té entre grec moderne et grec ancien ? Ce constat de l’interdépendance des langues euro­péennes et de leur rela­tion étroite avec les langues anciennes nous a natu­rel­le­ment conduits à consa­crer le dos­sier prin­ci­pal de ce deuxième numé­ro de la Revue de péda­go­gie des langues anciennes aux « langues anciennes et langues vivantes en contact », dans le cadre de leurs didac­tiques propres. Le dos­sier regroupe six contri­bu­tions qui illus­trent à la fois la manière dont les langues anciennes appa­raissent comme de pré­cieux outils au ser­vice des langues modernes et l’apport pos­sible des langues vivantes dans la didac­tique des langues anciennes.

Le pre­mier constat est que les élèves lati­nistes et hel­lé­nistes, même débu­tants, sont mieux armés pour inter­pré­ter fine­ment les textes lit­té­raires dans leur propre langue natio­nale. L’attention au détail, la connais­sance d’un lexique enri­chi par le recours aux racines grecques et latines, la prise en compte des struc­tures syn­taxiques, la recon­nais­sance des élé­ments cultu­rels patri­mo­niaux contri­buent lar­ge­ment à leur faire évi­ter contre­sens gros­siers et inter­pré­ta­tions ana­chro­niques. La confron­ta­tion pro­po­sée par Sabine Rodriguez-Grapperon et Valérie Leterq entre deux groupes d’élèves d’un même lycée de Dijon – l’un com­po­sé de lati­nistes et d’hellénistes, l’autre d’élèves ne sui­vant pas ces options – per­met d’étayer ce constat de manière fine et nuan­cée.

Mais si les langues anciennes favo­risent une meilleure com­pré­hen­sion du fran­çais, elles sont aus­si utiles à l’apprentissage et à la maî­trise des langues vivantes. On le constate en par­ti­cu­lier dans le domaine de l’intercompréhension des langues romanes, comme le montre l’étude menée par Typhaine Manzato dans deux lycées, l’un fran­çais, l’autre ita­lien, où les élèves apprennent, dans le cadre de par­cours spé­ci­fiques, la langue de l’autre pays. D’après les témoi­gnages des élèves eux-mêmes, les stra­té­gies de com­pré­hen­sion du fran­çais déployées par les jeunes ita­liens – fami­liers avec le latin qu’ils suivent comme ensei­gne­ment obli­ga­toire au sein du liceo clas­si­co – s’appuient presque sys­té­ma­ti­que­ment sur des élé­ments lexi­caux ou mor­pho-syn­taxiques du latin, alors que celles de leurs homo­logues fran­çais pour com­prendre l’italien y recourent beau­coup moins sou­vent, mal­gré la proxi­mi­té sou­vent immé­diate entre les deux langues.

Cette éton­nante impasse sur le latin, plus mar­quée en France qu’en Italie, se retrouve dans les méthodes d’intercompréhension lin­guis­tique où le latin, pour­tant pré­sen­té comme la matrice des langues romanes, est rare­ment sol­li­ci­té, comme le montre la contri­bu­tion consa­crée par Pauline Prudor à la place du latin dans l’intercompréhension des langues romanes. Après y avoir ana­ly­sé les démarches didac­tiques mises en œuvre dans le domaine du plu­ri­lin­guisme et de l’intercompréhension lin­guis­tique – avec notam­ment les méthodes Eurom5 et EuroComRom –, celle-ci invite à une uti­li­sa­tion plus sys­té­ma­tique du latin dans ces approches. Elle pro­pose éga­le­ment, à titre de pro­lon­ge­ment, plu­sieurs exemples d’exploitation de l’intercompréhension lin­guis­tique au pro­fit de l’enseignement du latin au niveau du col­lège.

Cette der­nière pro­po­si­tion montre que le béné­fice que les langues vivantes peuvent reti­rer des langues anciennes est réver­sible et que l’enseignement de celles-ci reçoit un sur­croît de sens lorsqu’il prend appui sur les langues modernes. La contri­bu­tion deSamuel Tursin pré­sente ain­si six acti­vi­tés exploi­tables au col­lège où, dès les pre­miers appren­tis­sages en latin, il est pos­sible de lier, au-delà du seul fran­çais, le latin aux autres langues romanes, et de contri­buer à déve­lop­per chez les élèves les pré­mices d’une conscience lin­guis­tique.

À la dif­fé­rence des langues anciennes, les langues vivantes font l’objet d’évaluations régu­lières au cours de la vie sco­laire, comme de la vie pro­fes­sion­nelle. Ces éva­lua­tions, lar­ge­ment fon­dées sur le degré de com­pré­hen­sion de la langue écrite et orale, peuvent ser­vir, comme le pro­pose Philippos Karaferias, de modèle dans le domaine du grec ancien, pour éta­blir une pro­po­si­tion d’évaluation qui pri­vi­lé­gie­rait l’appréhension du sens glo­bal avant l’analyse de détail des sub­ti­li­tés mor­pho­lo­gi­co-syn­taxiques.

Un der­nier exemple des ser­vices réci­proques que peuvent se rendre les didac­tiques res­pec­tives des langues vivantes et des langues anciennes, nous est don­né par l’ultime contri­bu­tion de notre dos­sier. Adrien Bresson et Blandine Demotz, ensei­gnant de latin et une ensei­gnante d’anglais, y pré­sentent le pro­jet, mené en classe pré­pa­ra­toire, pour croi­ser les stra­té­gies des étu­diants dans la pra­tique de la ver­sion de langue ancienne et de langue vivante. Il appa­raît de façon par­ti­cu­liè­re­ment nette que la part de l’intuition et de la com­pré­hen­sion glo­bale est très impor­tante dans la tra­duc­tion d’un texte anglais, quand elle est presque absente de celle d’un texte latin : les mêmes étu­diants peuvent rendre dans un fran­çais natu­rel un texte anglais dont ils négligent les construc­tions et les sub­ti­li­tés lit­té­raires, alors qu’ils mani­festent des scru­pules, face à un texte latin, à s’éloigner d’un mot à mot néces­sai­re­ment mal­adroit, parce que celui-ci leur a déjà coû­té de gros efforts d’analyse. La prise de conscience de ces dif­fé­rences d’approches et de résul­tats per­met d’introduire à la fois plus de sou­plesse et de spon­ta­néi­té dans la tra­duc­tion du latin, et plus de rigueur gram­ma­ti­cale dans celle de l’anglais.

À ce dos­sier sur « les langues anciennes et vivantes en contact » s’ajoute, comme dans le pre­mier numé­ro de la revue, un dos­sier de Varia qui offrent des approches très diverses, dont cer­taines pro­longent les contri­bu­tions sur les pra­tiques d’écritures qui consti­tuaient le dos­sier prin­ci­pal du numé­ro 1.

La pre­mière de ces contri­bu­tions, pro­po­sée par Marie Platon, porte sur la tra­duc­tion des expres­sions ima­gées en langues anciennes et rejoint, à bien des égards, les consta­ta­tions qui ont ame­né les col­lègues angli­ciste et lati­niste, auteurs de la contri­bu­tion pré­cé­dente, à croi­ser les méthodes res­pec­tives de tra­duc­tion de leurs étu­diants. De fait, les expres­sions ima­gées du latin ne recoupent pas tou­jours celles du fran­çais et les étu­diants – mais ceci serait éga­le­ment vrai de lycéens – per­plexes devant le sens lit­té­ral obte­nu s’interrogent sur le droit qu’ils ont de se démar­quer du mot à mot. De même, confron­tés au mot inter­mi­nable et tru­cu­lent inven­té par Aristophane pour annon­cer un menu plan­tu­reux dans L’Assemblée des femmes, ils hésitent à se hasar­der hors d’une équi­va­lence stricte des mots com­bi­nés par le comique grec. Mais dès lors qu’on les invite à une liber­té créa­tive qui res­pecte l’esprit et non plus la lettre, ils se montrent capables d’inventions per­ti­nentes et effi­caces.

De la même façon, Albane Karady pro­pose la suite de ses « par­cours d’écritures » à par­tir de l’épisode du loup-garou dans le Satiricon de Pétrone, des­ti­nés à des élèves de col­lège1. Elle les invite à pré­sen­ter, sur une courte phrase dont le contexte a été étu­dié de près, une tra­duc­tion gou­ver­née davan­tage par l’effet visé que par la lit­té­ra­li­té. Les élèves sont inci­tés à s’identifier aux per­son­nages de la fic­tion pour mieux s’approprier leur niveau de langue et pro­duire ain­si une tra­duc­tion convain­cante.

La troi­sième contri­bu­tion des Varia se place dans une pers­pec­tive com­pa­ra­tiste qui n’est pas sans paren­té avec celle que le dos­sier prin­ci­pal invi­tait à mettre en œuvre entre langues anciennes et modernes. Il n’y est pas ques­tion direc­te­ment de langue, mais d’alphabet, puisque Thibaud Nicolas nous fait part d’un dis­po­si­tif péda­go­gique expé­ri­men­té en col­lège, à la fois dans une classe de 6e et dans une classe du dis­po­si­tif ULIS, autour des sys­tèmes d’écriture de l’Antiquité. Le dépay­se­ment que consti­tue l’initiation à l’écriture cunéi­forme et à l’alphabet grec per­met aux élèves de dis­so­cier langue et écri­ture et contri­bue à modi­fier leur rap­port à l’écriture de leur propre langue.

La der­nière contri­bu­tion de ce numé­ro repose, elle aus­si, sur une confron­ta­tion – celle du latin avec les domaines scien­ti­fiques des SVT et de la méde­cine – à tra­vers laquelle David Loaec vise à démon­trer aux élèves de lycée « l’utilité » d’apprendre le latin. De fait, la clas­si­fi­ca­tion du vivant, éta­blie par Linné au XVIIIe siècle, repose sur une nomen­cla­ture latine dont les règles n’interdisent nul­le­ment la fan­tai­sie, comme le prouve, par­mi les espèces récem­ment décou­vertes, la petite arai­gnée appe­lée Apostichus Angelinajolieae. Les élèves découvrent et mani­pulent cette nomen­cla­ture en pro­po­sant des noms scien­ti­fiques pour des êtres ima­gi­naires issus de la mytho­lo­gie ou de l’univers de la fic­tion. Ils font ensuite part de leur décou­verte, en cours de SVT, à leurs condis­ciples non lati­nistes aux­quels ils démontrent ain­si l’utilité du latin !

En refer­mant le pré­sent numé­ro, nous avons le plai­sir de consta­ter la fidé­li­té de plu­sieurs auteurs dont nous avons déjà publié un article dans le numé­ro pré­cé­dent. Et puisque bis repe­ti­ta placent, il nous reste à vous assu­rer, lec­teurs, de notre fidé­li­té et de notre enga­ge­ment à conti­nuer à dif­fu­ser les mul­tiples approches didac­tiques déployées au ser­vice des langues anciennes.


Note

  1. Le pre­mier volet de ces « par­cours d’écritures » est à lire dans la Revue de péda­go­gie des langues anciennes, 01, 2022, p. 31–43. ↩︎

Auteur

Benoît Jeanjean, Université de Bretagne occi­den­tale, UR 4249 HCTI (Héritages et Constructions dans le Texte et l’Image), Brest.


Pour citer cet éditorial

Benoît Jeanjean, « Bis repe­ti­ta (édi­to­rial) », Revue de péda­go­gie des langues anciennes, 2, 2023–2024, p. 5–9, mis en ligne le 12/04/2024.

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