Un mot pour un autre ?
Éditorial
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Texte intégral
Avant donc que d’écrire, apprenez à penser.
Selon que notre idée est plus ou moins obscure,
L’expression la suit, ou moins nette, ou plus pure.
Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement,
Et les mots pour le dire arrivent aisément.(Art poétique, I, 150–154.)
Par ces vers de son Art poétique demeurés célèbres, Boileau soulignait le lien étroit qui existe entre maîtrise du lexique et clarté de la pensée. Mais ce primat de la pensée sur la parole présuppose que l’on dispose des outils lexicaux qui permettent à la pensée de se déployer pleinement. Celle-ci ne repose-t-elle pas d’abord sur l’adéquation entre les concepts et les mots qui les recouvrent ? Les mots sont le support de la pensée et leur mésusage, comme leur méconnaissance, la condamne à rester confuse et brouillonne.
Imaginons un Boileau de notre temps, dispensant ses conseils aux apprentis poètes, mais un Boileau aussi démuni des mots justes que peuvent l’être parfois aujourd’hui nos collégiens et nos collégiennes, nos lycéennes et nos lycéens, nos étudiants et nos étudiantes, et parfois même nos journalistes :
Pour tout discours écrire sans provoquer le rire,
Il faut de son sujet les contours circoncire,
Choisir avec grand soin les mots que l’on convole,
Ne pas se gamberger d’imprécises paroles,
Ne pas perpétuer de crime sémantique
Ne pas perpétuer de crime sémantique
Toujours se défiler du vocable erratique
Traquer l’acceptation impropre et erronée
Dire enfin clairement sans jamais claironner1 !
Un discours aussi approximatif et qui se cache sous les dehors d’une syntaxe — et ici d’une prosodie — apparemment maîtrisée n’est pas rare et interroge sur la possibilité réelle d’une pleine compréhension mutuelle au sein même de notre propre langue. Une telle compréhension n’est pas un simple enjeu culturel. C’est un enjeu éducatif et, par conséquent, politique, tant il est vrai que, parmi les pays de l’OCDE, la France est celui où la compréhension de l’écrit par les élèves testés dans le cadre du programme PISA est le plus directement corrélée au niveau socio-économique et culturel des familles2. Le français, langue de culture aussi bien que de communication, constitue le premier vecteur de la cohésion de notre nation et l’école républicaine a fait de sa maîtrise partagée l’un de ses principaux objectifs, au prix même de la mise en péril de la survie des langues régionales. Et pourtant, force est de constater que la maîtrise du lexique, base de la compréhension de l’écrit, est loin d’être réellement acquise pour beaucoup d’élèves à l’issue du collège3.
Le constat ne se limite pas au collège ou au lycée. Récemment, en première année de licence de lettres classiques, à l’université de Brest, présentant l’évolution du latin bellum gerere vers le français « guerre » et « guerroyer », j’ai pu constater qu’un tiers environ des étudiants, grands débutants en latin, ignoraient totalement le vocabulaire français savant tiré du latin bellum et s’avéraient incapables de définir immédiatement le sens des mots « belliqueux », « belliciste » et « belligérants » dont le dernier, au moins, apparaît régulièrement dans l’actualité.
Il ne s’agit pas ici d’être alarmiste et d’annoncer, sinon l’hypothétique disparition progressive, du moins l’appauvrissement de notre langue commune, mais bien plutôt de proposer, à travers le thème « lexique et langues anciennes » choisi pour ce numéro, des pistes fructueuses de réflexion, fondées sur des expériences pragmatiques autant que sur une distance critique, pour une pédagogie de l’apprentissage du lexique fondée sur la relation étroite qui unit le latin au français, et plus largement les langues anciennes aux langues vivantes. On comprendra aisément que, dans notre perspective, l’utilisation des racines latines et grecques au service de l’acquisition et de la compréhension fine des mots du français, aussi bien courants que savants et scientifiques, ne peut être réservée à la minorité des élèves qui suivent les options de langues anciennes. Les choix politiques, budgétaires et éducatifs des cinquante dernières années ont conduit à marginaliser l’enseignement des langues anciennes au point de les faire passer pour des disciplines élitistes, alors même qu’elles peuvent jouer un rôle pivot dans la maîtrise progressive du lexique par les enfants, par les adolescents et adolescentes, et par les jeunes qui sont fréquentent l’école de la République, du primaire jusqu’à l’université. En ce sens, si tant est qu’on les rende accessibles à tous et à toutes, ne serait-ce que dans leurs rudiments, elles constituent un prodigieux outil d’égalité pour la maîtrise de notre langue et de toutes les langues vivantes européennes, comme nous avons pu le montrer dans le précédent numéro de notre revue qui présente un dossier consacré aux « langues anciennes et langues vivantes en contact ».
Le présent numéro présente ainsi quatre contributions qui montrent que l’utilisation des relations des langues anciennes avec le français favorise considérablement l’acquisition et la maîtrise du lexique à la fois du français et de ces langues anciennes.
Dans sa contribution initiale, « L’enseignement du lexique ou l’histoire d’un manque », Marielle Paul-Barba expose avec clarté la façon dont l’élaboration de notre système scolaire, depuis le XVIIIe siècle jusqu’à aujourd’hui, a continuellement séparé l’enseignement du français de celui des langues anciennes en réservant les secondes à l’élite sociale qui, seule, poursuivait ses études au-delà du certificat d’études. Cette distinction entre un enseignement primaire qui excluait tout recours au latin et un enseignement secondaire où les langues anciennes constituaient l’essentiel de l’enseignement grammatical, a conduit à une formation différente des instituteurs et des professeurs de lettres qui est en grande partie à l’origine de la séparation actuelle entre les cursus de lettres classiques et de lettres modernes. Or, le manque de connaissance des racines latines du français par nombre d’enseignantes et d’enseignants qui n’y ont pas été formés constitue un frein considérable au développement pour tous d’une véritable pédagogie de l’apprentissage du lexique que l’autrice appelle de ses vœux.
Maria Thermou propose, quant à elle, une analyse des performances lexicales des candidats et candidates à un concours annuel de version latine dans son article « Vers une compréhension contextualisée du vocabulaire : analyse des productions des candidats au concours belge des Rencontres latines ». Elle y montre comment l’appareillage des textes à traduire permet aux élèves qui y sont attentifs de choisir les traductions les plus pertinentes pour des termes polysémiques en fonction du contexte général où ils se rencontrent. Elle souligne également combien la culture antique et la connaissance des faits historiques contribuent à écarter des traductions aberrantes. Elle montre encore combien l’usage du dictionnaire est souvent limité à la recherche immédiate du sens au fur et à mesure de la traduction et devrait faire l’objet d’un véritable apprentissage en tant qu’outil de contrôle et d’affinage du sens a posteriori, après une première ébauche de traduction. Elle signale enfin la difficulté des élèves à distinguer les registres de langue tant en latin… qu’en français !
Après cette étude portant sur des élèves latinistes avancés, les deux contributions suivantes proposent des expériences pédagogiques mettant en œuvre des moyens simples et originaux pour favoriser l’apprentissage du lexique chez des élèves débutants.
Dans leur contribution à deux voix, « Éty’pots », Victorine Ledet et Samuel Tursin présentent un dispositif original de pots contenant, écrites sur des étiquettes, de nombreuses racines grecques et latines. Celles-ci sont destinées à aider les élèves, dans différents types d’exercices, à comprendre la composition des mots en séparant racine et affixes et à mémoriser une base solide de racines, issues des langues anciennes. Ils disposent ainsi de moyens efficaces pour émettre des hypothèses sur le sens de mots nouveaux. Le caractère souvent ludique des exercices qui jouent sur des facteurs de rapidité et s’apparentent parfois à des devinettes contribue à une mémorisation effective et durable de ces racines par les élèves.
Après sa contribution initiale historique et critique, Marielle Paul-Barba nous rend compte, avec « Un carnet de vocabulaire trilingue (latin-grec-français) pour la vie », d’un dispositif pédagogique inscrit dans la durée, puisqu’il se déploie, pour ses élèves, sur les trois années du lycée. Le principe en est simple, puisqu’il consiste à noter dans l’ordre alphabétique, sur un petit carnet de type répertoire, des mots grecs ou latins avec leur sens — selon les normes de présentation des dictionnaires — et des mots français qui en dérivent. Les élèves s’emparent alors du principe et notent, au hasard de leurs apprentissages dans les autres cours, les mots nouveaux qu’ils rencontrent en lien avec les mots latins et grecs qu’ils y ont déjà inscrits. Ce dispositif, expérimenté au lycée, pourrait être étendu depuis le primaire jusqu’à l’université, voire tout au long de la vie, ce qui permettrait à l’élève de prendre conscience de son enrichissement personnel à travers l’acquisition d’un lexique toujours plus étendu, et contribuerait grandement à renforcer sa confiance en lui.
S’il peut sembler aujourd’hui, n’en déplaise à Boileau, que « les mots pour le dire » n’arrivent pas si aisément… le travail d’acquisition du lexique sur lequel se penche le présent numéro en s’appuyant sur les liens étroits qui unissent langues anciennes et langue française ouvre des perspectives stimulantes pour qui veut offrir aux citoyennes et aux citoyens de demain les moyens de trouver le mot propre, de bien concevoir et d’énoncer aisément ses idées, dans un exercice plein et libre de sa pensée.
Notes
- Toutes les confusions paronymiques mises en œuvre dans ce petit pastiche sont issues de choses vues ou entendues dans les médias, voire rencontrées dans des thèses que j’ai été amené à lire. ↩︎
- Voir la Note d’information no 23.49 (décembre 2023) de la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance, consultée le 2/11/2026, sur : https://www.education.gouv.fr/pisa-2022-culture-scientifique-comprehension-de-l-ecrit-et-vie-de-l-eleve-380208. ↩︎
- Le rapport PISA de 2022 fait apparaître clairement la très forte augmentation des élèves en difficultés en compréhension de l’écrit. Ceux-ci passent de 21 % à 27 % entre 2018 et 2022, alors que les élèves les plus performants passent, dans le même temps de 9 % à 7 % (cf. la Note d’information no 23.49 de la Depp citée à la note précédente). ↩︎
Auteur
Benoît Jeanjean, Université de Bretagne occidentale, UR 4249 HCTI (Héritages et Constructions dans le Texte et l’Image), Brest.
Pour citer cet éditorial
Benoît Jeanjean, « Un mot pour un autre ? (éditorial) », Revue de pédagogie des langues anciennes, 3, 2025, p. 5–9, mis en ligne le 23/11/2025.

