Le thème latin en chansons : expérimentation
Résumé
Pour permettre aux élèves latinistes d’appréhender la langue latine dans toutes ses dimensions, la traduction est une pratique nécessaire à la fois de la langue latine vers la langue française et inversement. Cette activité permet de mettre en place une réflexion plus approfondie sur les systèmes des deux langues. Dans ce but, une expérience a été menée deux fois à vingt ans d’intervalle : traduire en latin des chansons contemporaines, en anglais et en français. Ce travail, mené par groupes, a permis de mettre en évidence plusieurs avantages de la traduction de textes que les élèves peuvent choisir d’après leurs affinités propres : motivation, implication, recherche en autonomie, mais surtout création linguistique et appropriation du lexique. En revanche, les bénéfices concernant l’aspect grammatical sont plus contrastés, mais peuvent servir d’autant plus utilement au diagnostic des carences des élèves dans ce domaine.
texte | bibliositographie | notes | annexes | auteur | citation
Texte intégral
Faire manipuler les langues anciennes en cours de Langue et Culture de l’Antiquité au lycée est un défi de tous les jours, ou plutôt, avec un peu de chance, un défi de trois heures par semaine. Cet exercice tourne généralement autour de la compréhension, de la traduction et des exercices d’application. Or, pour faire en sorte que les élèves manipulent réellement la langue qu’ils sont censés apprendre, il faut d’abord leur sortir de la tête les préjugés qu’ils apportent souvent avec eux dans la classe : le latin et le grec sont des langues difficiles, ennuyeuses, incompréhensibles et pour tout dire élitistes. La preuve : on ne leur propose que des textes authentiques, c’est-à-dire des textes hyperlittéraires tous plus compliqués les uns que les autres, Tite-Live et Cicéron en tête, sans parler de Lucain ou de Sénèque. Pourtant, il n’est pas impossible de leur faire écrire latin, ou grec, et de leur y faire prendre plaisir. Certains tiennent un journal de bonnes nouvelles en latin, parlent latin au quotidien, font de l’e‑twinning en grec, etc. Pendant plusieurs années, le cours de latin de Landerneau a été animé de musique et de chansons, en latin. Non pas de comptines ou de musique recomposée « à l’antique », mais de succès des trente ou quarante dernières années, parmi lesquels des « pointures » comme Whitney Houston, Tryo, Jean-Louis Aubert, Roch Voisine et tous ceux vers qui se portaient les goûts des élèves à l’époque de cette expérimentation. Nous allons donc essayer de montrer comment un support comme la chanson, peu importe sa langue d’origine, peut s’avérer un point de départ prometteur pour faire prendre la plume aux élèves et les faire manipuler une langue ancienne.
Comprendre les textes avant de les traduire
Comme dans tout travail de traduction, les objectifs de l’exercice se comptent au nombre de quatre : comprendre, interpréter, choisir le plus important, transmettre. Il s’agit donc de permettre aux élèves de se mettre dans une posture réflexive sur un texte qu’ils n’ont pas l’habitude de considérer comme un vecteur de sens, mais comme un vecteur de plaisir, souvent peu signifiant. Dans le corpus proposé par les élèves se trouvent lors du premier test du projet au début des années 2000 « I will always love you », interprété par Whitney Houston, « Tant pis », par Roch Voisine – ce qui ne nous rajeunit pas –, « Zombie », des Cranberries, « Tomber » de Gérald de Palmas et le pamphlet écolo « Respire » de Mickey 3D, que nous traiterons en détail en tant qu’étude de cas.
Du point de vue de la compréhension, en effet, les chansons en anglais, comme la reprise par Whitney Houston d’un succès de Dolly Parton datant de 1974, sont en général considérées comme des morceaux de divertissement, sans réel sens que le vague sentimentalisme qui se dégage du refrain. Le reste des paroles demeure, après vérification auprès des élèves, très mystérieux, et principalement extrapolé d’après le contexte du film Bodyguard où elle apparaît. La chanson « Zombie », des Cranberries, est davantage encore imperméable à la compréhension, étant donné le peu de connaissance des élèves à propos du contexte de production et des références convoquées dans la chanson, de façon souvent allusive, sans parler de la voix haut perchée de la chanteuse, qui apparaît souvent comme un frein à la compréhension. Beaucoup d’élèves s’imaginent d’ailleurs qu’elle traite littéralement de zombies, alors qu’il s’agit d’une dénonciation de l’état de guerre permanent en Irlande du Nord dans les années 1990 et d’une évocation des enfants qui en sont victimes.
C’est donc l’occasion rêvée d’un travail interdisciplinaire entre les LCA et les langues vivantes : bien que les objectifs pour ces dernières soient plutôt orientés en ce moment vers des aspects communicationnels, des exercices de compréhension et de traduction pure peuvent leur être proposés ponctuellement. C’est l’affaire d’une heure ou deux d’un travail divertissant qui peut donner lieu à une interaction avec le groupe de LCA, ou mieux, son implication totale quand le groupe n’est pas disséminé dans plusieurs classes, mais concentré dans une seule. Quoi qu’il en soit, lors de la mise en place de cet exercice, nous avions directement traduit le texte en cours de Latin, étant donné que les chansons anglaises du corpus étaient relativement courtes, et que le niveau des élèves était en seconde très suffisant pour ne pas commettre de contresens ou d’abus d’interprétation du texte original. Les connaissances linguistiques du professeur de LCA peuvent aussi servir, au besoin, de garde-fou.
Les chansons en français ont, de leur côté, moins besoin d’une phase de compréhension directe, mais quand on interroge les élèves, il s’avère qu’ils n’ont pas réellement cherché à percer le sens profond des paroles, puisqu’ils s’attachent surtout au refrain et à quelques formulations choc. En fin de compte, « Tant pis » et « Tomber » sont deux histoires de rupture, et « Respire », réquisitoire explicitement écologiste, ne pose aucun problème de contexte, de sous-texte ou de cryptologie avancée.
C’est surtout le texte des Cranberries qui donne du fil à retordre, tant sa formulation elliptique partage les critiques anglophones, qui ne tombent pas d’accord eux-mêmes sur le sens à donner aux paroles, surtout au mot « zombie », qui reste nébuleux1. La phase d’interprétation passe très vite, car elle repose sur les acquis de français, ou, en classe de seconde, sur l’apprentissage de la méthode du commentaire. En revanche, la transmission, c’est-à-dire l’opération qui consiste à choisir le sens à mettre en évidence, est beaucoup plus riche.
Outils et découvertes
Même si les chansons s’appuient sur des textes assez explicites, on ne peut pas les traduire en ayant simplement recours aux glossaires habituels, voire au vocabulaire mémorisé durant les trois ans de Latin au collège, à raison de deux ou trois heures par semaine sur trois ans. Les élèves étant surtout habitués à appliquer leurs connaissances lexicales et grammaticales du latin vers le français, et non l’inverse, ils sont peu préparés à faire du thème, même à partir d’un texte simple. Ils ont donc besoin d’outils, si possible très accessibles. La meilleure façon réside à mon avis dans un travail en salle informatique, sauf si le collège ou le lycée de la classe est assis sur une mine de Quicherat. On pourra penser à quelques ressources en ligne : sur le site Lexilogos2, il est possible de trouver un nombre impressionnant de liens intéressants au mot clef « latin » : le Gaffiot3, le Quicherat4, le Decahors, le Goelzer5, etc. Ces ressources sont disponibles tantôt par l’intermédiaire d’une case d’entrée associée au choix d’un dictionnaire, tantôt sous la forme d’un PDF simple ou navigable. Avec un peu de patience, de méthode et d’entrainement, les élèves prennent la main très facilement sur la somme d’informations – et de pages ! – à leur disposition, avec une prédilection pour les moteurs de recherche directs comme fr.glosbe.com ou grand-dictionnaire-latin.com. Le site « Google traduction » donne souvent de mauvais résultats pour le latin. Pour ma part, je préfère utiliser dicolatin.com, qui cumule de façon très pratique les recherches latin-français et français-latin, même si son usage est limité en nombre de recherches.
On peut trouver aussi assez facilement quelques idées dans le Lexicon recentis latinitatis édité par les éditions du Vatican6, dont une page est accessible en ligne7. Toutefois, ses entrées sont en italien et sous forme de liste : aucune recherche dynamique n’est possible ! Le principal écueil que l’on rencontre avec ce glossaire, à part sa langue d’origine, est qu’il fonctionne beaucoup sur le mode explicatif de la périphrase. Par exemple, le mot blitz, pour Blitzkrieg, est rendu par incursio fulminea, non sans une image intéressante, les blue jeans par bracae linteae caeruleae ou encore overdose par immódica medicamenti stupefactīvi iniéctio ! Ce mode de fonctionnement, qui s’explique par le fait que les propositions des experts ne subissent pas le crible implacable de la communication, de l’usage et encore moins du temps, rend l’utilisation des mots nouveaux lourde et malaisée. La longueur des néologismes latins dissuade tout emploi courant et, plus encore, poétique ; il ne saurait pas non plus être question d’essayer de les faire coïncider avec une mélodie prévue pour une autre langue. Après tout, si le Vatican s’autorise des néologismes, autant les fabriquer soi-même : ils n’en auront pas moins de légitimité. Il est bien sûr également possible de lancer les élèves sur les pistes proposées par la fondation belge Fundatio Melissa8.
Avant de se plonger plus avant dans les cas concrets, il est d’ores et déjà possible de mettre en évidence les points cruciaux qui manquent aux élèves, et qui par conséquent nous renseignent sur les priorités à adopter dans nos progressions grammaticales pensées pour la version. En effet, pour que les élèves s’approprient le plus facilement possible la phrase latine, ils ont besoin des repères les plus simples et les plus facilement transposables du français en latin. La question des pronoms anaphoriques pose souvent problème, car ils mélangent les fonctions et les valeurs de is, ea, id, hic, haec, hoc et ille, illa, illud, quand ils les connaissent. Une solution facile à mettre en œuvre consiste à les inciter d’abord à utiliser le plus courant, ou celui qui leur vient automatiquement à l’esprit. Selon les classes, il s’agit tantôt de is, ea, id, tantôt de hic, haec, hoc, rarement, curieusement, d’ille, illa, illud, malgré sa plus grande proximité avec le français. Une fois la première version de la traduction à peu près aboutie, il suffira de mener une réflexion plus approfondie sur la valeur du démonstratif ou de l’anaphorique sur laquelle ils veulent insister.
Par exemple, pendant la traduction de « I will always love you », le vers 5 « bittersweet memories / that’s all I’m taking with me » donne un premier jet qui ressemble à « memorias dulcamariores / solum mecum aufero ». Mais l’enjambement et la formule emphatique « that’s all I’m » rendent nécessaire une reprise anaphorique qui garde une proximité avec le texte original. Par conséquent, les élèves ont choisi d’ajouter has en début de vers, c’est-à-dire le démonstratif de première personne qui montre le lien entre le locuteur et les souvenirs évoqués : dulcamariores memorias / has solum mecum aufero. Ainsi la deuxième version est-elle grammaticalement plus claire, mais aussi plus proche de la sensibilité de la chanson.
Le deuxième point concerne la manipulation des temps et des modes, sans surprise, notamment les nuances du subjonctif, et surtout du conditionnel, qui confine souvent au casse-tête en latin. Malgré un tableau de conjugaison, les élèves ont souvent du mal à mobiliser leurs connaissances, et à reconstruire un temps latin cohérent. Autant ils peuvent être performants en version, et analyser très rapidement une forme verbale, autant le chemin inverse est laborieux et donne naissance à des monstres assez bizarres. Tous les professeurs de langues anciennes ont sué sang et eau devant des formes verbales complexes lors de thèmes, il n’est donc pas étonnant que les élèves rencontrent les mêmes problèmes. À mon sens, pour éviter de les décourager, il est nécessaire de leur fournir un tableau de conjugaison, de préférence au format papier, pour éviter les navigations pesantes entre les différentes fenêtres déjà ouvertes sur leur écran d’ordinateur.
Enfin, les élèves ont aussi tendance, comme on peut facilement le comprendre en parlant par exemple avec des professeurs d’espagnol, à conjuguer les verbes en premier recours au présent, au premier groupe et à la troisième personne du singulier, ce qui donne souvent des surprises dans une phrase. En effet, vu la fréquence de ces verbes et surtout la simplicité de leur construction, il est clair que les élèves les privilégient. De même, à l’heure actuelle, tous les nouveaux verbes que l’on crée en français sont des verbes du premier groupe. Il convient donc de s’attendre à ce réflexe avant de commencer le projet, afin d’établir une stratégie capable de le faire changer. Il est par exemple possible de créer une roue de conjugaison, avec trois disques concentriques : le premier contenant les cinq radicaux de conjugaison, le deuxième les suffixes temporels et le dernier les désinences personnelles, de façon à ce que les élèves manipulent au sens propre la conjugaison et n’en restent pas à la lecture d’un tableau fixe. Une autre solution est d’accepter dans un premier temps les hypothèses formulées par les élèves, avant d’en faire une reprise collective spécialement consacrée aux verbes : en corrigeant toutes les charnières sujet-verbe une par une, il y a de grandes chances que la compréhension du système s’améliore, à condition que la chanson soit courte, sous peine d’écraser les élèves sous une répétition fastidieuse.
Par ailleurs, il faut rendre justice au travail des élèves en ce qui concerne leur rapport à la création lexicale. En effet, beaucoup d’expressions que l’on trouve dans les chansons modernes n’ont aucun équivalent dans la langue latine, surtout les expressions imagées ; c’était donc un défi pour eux de créer des mots qui puissent retranscrire des réalités inconnues des Anciens. Par exemple, l’utilisation d’une forme imparisyllabique pour traduire le mot zombie, qui se prêtait mal à une périphrase mais qui est de toute façon comprise de tous : la forme zombs, is, m. est intéressante à plusieurs titres, mais a l’avantage de mettre en pratique l’idée que les formes qui se terminent en double consonne (ps, bs, x) sont des formes de nominatif, et que les autres cas se développent sur le radical du génitif.
Sans en faire un inventaire exhaustif, il serait juste de relever quelques trouvailles : la traduction de « bombe » par telum flagrans, par exemple, montre un passage par l’explication de la fonction d’une bombe : être lancé comme un trait (telum) et exploser (flagrare). Puisque les Anciens ne connaissant pas les substances explosives, flagrare (« brûler ») est intéressant. Dans cette chanson des Cranberries, le mot « tank » pose le même genre de problème, résolu par la périphrase « char de guerre » et résumé en bellicarrus, forme soudée équivalant à un seul mot en anglais, et non belli carrus, qui aurait été possible, mais moins suggestif. Enfin, les « guns » sont traduits par une image transparente : catapulta flammifera. Là encore, flammifer est pris dans le sens littéral et presque étymologique de « qui porte le feu » et non d’« enflammé », car après tout, les armes à feu dégagent des flammes et catapultent bien leurs munitions. Dans la traduction de « Tomber », de G. de Palmas, l’expression « là n’est pas la question » est traduite par « de hoc non deliberandumst » avec une crase qui permet de gagner une syllabe et d’expliquer le fonctionnement d’est après necesse, par exemple ; le verbe « effleurer » devient « paene tangere ». Ce ne sont là que quelques exemples parlants de ce que les élèves peuvent produire comme invention lexicale quand ils sont laissés libres de leur choix et qu’ils décident de décortiquer dans une première étape le sens, la fonction, l’aspect, la forme, les effets de la notion ou de l’objet qui n’existent pas en latin.
Étude de cas
Pour entrer un peu plus dans les détails, voici une étude de cas portant sur « Respire » de Mickey 3D, paru en 2003 et tiré de l’album Tu vas pas mourir de rire, dont les paroles et la musique ont été composées par Mickaël Furnon et Aurélien Joanin.
Texte et traduction
| 1 Approche-toi petit, écoute-moi gamin Je vais te raconter l’histoire de l’être humain Au début y avait rien, au début c’était bien La nature avançait, y avait pas de chemin 5 Puis l’homme a débarqué avec ses gros souliers Des coups d’pieds dans la gueule pour se faire respecter Des routes à sens unique il s’est mis à tracer Les flèches dans la plaine se sont multipliées Et tous les éléments se sont vus maîtrisés 10 En deux temps trois mouvements l’histoire était pliée C’est pas demain la veille qu’on fera marche arrière On a même commencé à polluer les déserts Il faut que tu respires, et ça c’est rien de le dire Tu vas pas mourir de rire, et c’est pas rien de le dire Il faut que tu respires, c’est demain que tout empire 15 Tu vas pas mourir de rire, et c’est pas rien de le dire D’ici quelques années on aura bouffé la feuille Et tes petits-enfants ils n’auront plus qu’un œil En plein milieu du front ils te demanderont Pourquoi toi t’en as deux, tu passeras pour un con 20 Ils te diront « comment t’as pu laisser faire ça ? » T’auras beau te défendre leur expliquer tout bas C’est pas ma faute à moi, c’est la faute aux anciens Mais y aura plus personne pour te laver les mains Tu leur raconteras l’époque où tu pouvais 25 Manger des fruits dans l’herbe allongé dans les prés Y avait des animaux partout dans la forêt Au début du printemps, les oiseaux revenaient Refrain Le pire dans cette histoire c’est qu’on est des esclaves Quelque part assassins, ici bien incapables 30 De regarder les arbres sans se sentir coupables À moitié défroqués, cent pour cent misérables Alors voilà, petit, l’histoire de l’être humain C’est pas joli joli, et j’connais pas la fin T’es pas né dans un chou mais plutôt dans un trou 35 Qu’on remplit tous les jours comme une fosse à purin Refrain | 1 Appropinque fili, audi me pusio ! nam tibi narrabo historiam hominum Principio nil erat, principio bene erat Natura progredebatur sed nullum iter erat 5 tunc homines advenerunt cum carbatinis amplis Ferientes pedibus ora ut reverentiam captarent Vias unum cursum tenentes patefacere coeperunt sagittae in plano multiplicatae sunt Et omnia elementa ab istis recta sunt 10 Celerrime citissimeque spes occisa est Nec cras neque umquam retro vademus. Deserta etiam polluere coepimus. Tibi respirandumst, haud difficilest illud dicere Non ridendo morieris, difficilest illud dicere Tibi respirandumst, cras omnia pejora fiunt 15 Non ridendo morieris, difficilest illud dicere Nonnullis annis periculis evadere non poterimus Et nepotes tui singulos oculos habebunt ipsa media in fronte. Et tibi rogabunt cur tu duos habeas tamquam hebes videberis, 20 tibi dicent : quomodo potuisti istos sinere hoc facere ? Conaberis vane te defendere et ima voce explanare tibi non fuisse culpam sed majoribus, sed nemo aderit manus tuas ad lavandas Tempora narrabis quibus poteras 25 graminibus jacens fruges in pratis edere, Animalia fuisse ubique in silvis Ac principio veris aves rursus volasse Haec pejora in ista historia, ut servi sumus Aliquo loco sicarii, sed hic non possumus 30 arbores adspicere nec nos quasi nocentes sentire Non plene officio functi sumus, miserrimi Haec est, filiole, historia hominum Nec bella nec bona, nescio hujus finem Non in caule natus es sed potius in fossa 35 Quae quotidie impletur tamquam sterculinum |
Analyse
(Les points de grammaire nécessaires sont annoncés par l’abréviation Gr .)
- v. 1 : La première strophe commence par deux impératifs dont les verbes ne sont pas difficiles à trouver ; en revanche, les élèves ont tendance à ramener tous les impératifs à la première déclinaison (*appropinqua, *audia). Gr Cela nécessite une rapide révision des modèles d’impératif.
- v. 2–3 : L’asyndète du deuxième vers est restituée par nam pour des raisons de compréhension. Évidemment, on ne se soucie pas des quantités ni de la métrique, seulement du rythme. Pour la même raison, on place bene avant erat pour profiter de l’élision du deuxième « e » bref.
- v. 4 : Le vers résiste à une traduction simple et les élèves proposent un déponent très long. Gr Le déponent pose problème et nécessite une mise au point.
- v. 5 : Le vers suivant impose l’utilisation d’un pluriel à la place du singulier général « l’homme », et la tournure idiomatique « avec ses gros souliers » pose problème. Sans référence claire, les élèves trouvent carbatina dans le dictionnaire. L’utilisation d’amplus, à la limite de la redondance, s’explique par une traduction mot à mot. Un Romain aurait sûrement eu du mal à comprendre la formulation.
- v. 6 : Nouvelle asyndète qui frise l’anacoluthe ; les élèves préfèrent un participe présent apposé à homines. Une relative de type « qui feriebant » était plus difficile à construire du fait de l’éloignement de homines au vers précédent. Gr Concordance des temps (captarent).
- v. 8 : Les élèves commencent à traduire plus facilement du français au latin, mais préfèrent un vocabulaire qui entretienne un lien direct avec le français, d’où le plano d’un latin vernaculaire plutôt qu’un campo plus classique. Cela les libère sans leur imposer une contrainte lexicale supplémentaire : ils peuvent ainsi proposer, à partir du français, des mots qui ont l’air latin puis les vérifier, avant d’éventuellement les incorporer à la version définitive.
- v. 9 : La forme de parfait passif résiste à l’intuition : il faut insister pour qu’ils n’écrivent pas recta fuerunt. « Ab istis » vient de la nécessité de savoir qui « maîtrise », et du choix d’ajouter une nuance péjorative qui correspond au ton de réquisitoire de la chanson.
- v. 10 : Deux expressions idiomatiques dans le même vers, qui nécessitent une pause interprétative. Reformuler « en deux temps trois mouvements » en « très vite et très rapidement » ne pose pas de problème ; en revanche, « l’histoire était pliée » est difficile à rendre. Les élèves proposent, par extrapolation, « l’espoir était mort », d’où la traduction.
- v. 11 : La traduction d’« on fera marche arrière » s’appuie sur l’exemple canonique « vade retro Satanas ». Il faut d’abord passer par cras numquam retro vademus pour ensuite restituer une polysyndète, qui donne nec cras nec umquam. Gr La séparation entre umquam et l’adverbe de négation nec est à expliquer, ainsi que l’usage de remplacer nec par neque devant une voyelle.
- v. 13–16 : Le refrain ne pose pas de problème du moment que les élèves connaissent « delenda est Carthago ». Le rythme dicte la crase entre difficile et est. Gr En revanche, le tibi nécessite une révision du datif.
- v. 14 : Le problème posé par l’expression « mourir de rire » est résolue par l’exemple « comedia castigat ridendo mores ».
- v. 17 : Le deuxième couplet s’ouvre sur une nouvelle expression idiomatique dont le sens n’est pas très clair, mais qui est interprétée par « nous ne pourrons pas éviter les dangers ».
- v. 19 : L’expression « en plein milieu » donne l’occasion d’étudier les prolepses, dont les élèves sont friands, parce qu’elles permettent de faire du style à peu de frais.
- v. 20 : « Videberis » est un nouveau déponent qui vient alourdir le vers. Il était tentant de trouver un mot qui traduise « con », mais le dictionnaire n’en donne pas, au grand dam des élèves, qui se rabattent sur hebes.
- v. 22–23 : Application des propositions infinitives, même futur déponent que mori et videri, réutilisation de culpa et de majores vus dans mea maxima culpa et mos majorum.
- v. 24 : Complément de but avec ad + forme en -ndus, a, um, et réutilisation de la prolepse pour améliorer le style.
- v. 29 : Le dernier couplet commence par une corrélation entre haec… et un ut explicatif assez peu classique et une confusion entre le comparatif et le superlatif.
- v. 31 : « Sans se sentir coupable » aboutit à une formulation difficile à comprendre, de même que l’expression « à moitié défroqués » qui laisse les élèves perplexes. Ils proposent malgré tout « nous n’avons pas rempli notre fonction », à défaut de comprendre réellement les intentions du texte français : défroqués au sens religieux ? Sans pantalon ? Les deux ?
- v. 32 : « Cent pour cent », trop long, est remplacé par un superlatif intensif qui fait bien l’affaire.
- v. 34 : Expression idiomatique rendue par une alliance assez satisfaisante entre « beau » et « bon ». En revanche, au lieu d’écrire cujus nescio finem, ils préfèrent nescio hujus finem.
- v. 36 : La traduction de « on » passe facilement par le passif, en revanche la « fosse à purin » est une découverte, y compris pour le professeur !
Bilan
Quel bilan d’étape peut-on tirer de cette première expérience ? Premièrement, que les principales difficultés viennent d’expressions idiomatiques peu claires qui résistent à la transposition en latin. Deuxièmement, que les notions de grammaire à revoir sont assez peu nombreuses et qu’elles sont parfois résolues par le recours à des exemples canoniques : delenda est Carthago, comedia castigat ridendo mores, mos majorum, mea culpa, vade retro Satana sont des expressions connues de tous, et très utiles pour faire appliquer une règle grammaticale.
Vingt ans après
Vingt ans après les premières expérimentations sur des chefs d’œuvre de Roch Voisine et Mickey 3D, nous avons réitéré l’expérience avec, cette fois-ci, un groupe d’élèves de terminale, qui a choisi de traduire les œuvres « Tout va bien » d’Orelsan et « Emmenez-moi » de Charles Aznavour. Ils ont suivi le même cheminement que leurs prédécesseurs9 : une heure de compréhension et de mise en commun du vocabulaire, au terme de laquelle ils ont traduit le refrain de façon très guidée par le professeur. Par la suite, deux heures ont été consacrées à la traduction des strophes, en groupes formés de deux ou trois élèves, et créés spontanément par affinités. C’était un calcul non pas pédagogique, mais de visibilité. Évidemment, les bons élèves ont tendance à travailler ensemble, et ceux qui ont plus de difficultés se retrouvent aussi par affinité. Cela a le mérite de mettre en évidence certaines difficultés qui seraient masquées dans un travail en groupes hétérogènes : pour les besoins de la démonstration, ces groupes ont été laissés tels quels, mais cela n’empêche pas de tirer au sort les groupes pour une autre session.
Posologie et précautions d’emploi
Le travail semble pouvoir être fait en quatre heures pour tous les groupes à condition que le texte tienne dans les normes des chansons de trois ou quatre minutes : plus la chanson est courte, plus les formulations problématiques sont rares, et plus la variété du propos est mince. Pour plus de sécurité, et pour éviter de compromettre la fraîcheur intellectuelle des élèves avant d’autres cours, tant l’exercice consomme de ressources cognitives, il semble plus raisonnable de tabler sur cinq à six heures pour une chanson complexe comme celles de Mickey 3D ou de Charles Aznavour. Vaut-il mieux quatre heures d’affilée, deux fois deux heures ou trois fois une ? Nous n’avons testé qu’une solution, qui ne se révèle pas pleinement satisfaisante : un travail de deux heures de suite un vendredi après-midi : les élèves sont asphyxiés intellectuellement au bout d’une heure d’un travail intense dicté par leur immersion dans le projet. Même après une pause conséquente, le travail de la deuxième heure n’est jamais ni aussi intense, ni d’aussi bon niveau. Les collègues des cours suivants, en revanche, notent une sensible baisse de rendement, et sont en général très surpris d’apprendre à quoi elle est due.
Bilans d’étape après trois et cinq heures de travail
Voici ce que l’on obtient de la part de quatre groupes différents sur la chanson d’Aznavour citée ci-dessus, après trois heures de travail, puis au terme de l’activité en groupes, après cinq heures. Les noms des groupes sont ceux choisis par les élèves eux-mêmes.
Productions des groupes 1 et 2
| Version originale | Groupe 1 (ARLADE) | Groupe 2 (IRISOLCLEM) |
| Vers les docks Où le poids et l’ennui Me courbent le dos Ils arrivent le ventre alourdi De fruits, les bateaux Ils viennent du bout du monde Apportant avec eux Des idées vagabondes Aux reflets de ciels bleus De mirages Traînant un parfum poivré De pays inconnus Et d’éternels étés Où l’on vit presque nu Sur les plages Moi qui n’ai connu toute ma vie Que le ciel du nord J’aimerais débarbouiller ce gris En virant de bord Emmenez-moi au bout de la terre Emmenez-moi au pays des merveilles Il me semble que la misère Serait moins pénible au soleil Dans les bars à la tombée du jour Avec les marins Quand on parle de filles et d’amour Un verre à la main Je perds la notion des choses Et soudain ma pensée M’enlève et me dépose Un merveilleux été Sur la grève Où je vois tendant les bras L’amour qui comme un fou Court au-devant de moi Et je me pends au cou De mon rêve Quand les bars ferment, Que les marins Rejoignent leur bord Moi je rêve encore jusqu’au matin Debout sur le port Emmenez-moi au bout de la terre Emmenez-moi au pays des merveilles Il me semble que la misère Serait moins pénible au soleil Un beau jour sur un rafiot craquant De la coque au pont Pour partir je travaillerai(s) dans La soute à charbon Prenant la route qui mène À mes rêves d’enfant Sur des îles lointaines Où rien n’est important Que de vivre Où les filles alanguies Vous ravissent le cœur En tressant m’a‑t-on dit De ces colliers de fleurs Qui enivrent Je fuirai(s) laissant là mon passé Sans aucun remords Sans bagage et le cœur libéré En chantant très fort Refrain | Ad crepidines quo pondus et odium me curvant dorsum adveniunt venteribus gravatis fructibus naves veniunt ab fine terrae afferentes se cum ideam vagabondam repercussibus caelum caeruleum somnium trahentes odorem piperatum terraes incognites ac aestes sempiternes ubi vivunt paene nudi super lita ego qui cognovi tota vita solum caelum septemtrio amarem detergere is cinereus vario litus — 3 heures abducite me ad finem terrae abducite me ad terram miraculosam mihi videtur egestatem fore minus onerosam in sole In tavernis fine dies Cum nautis Quando oratiunt puelae et amor Poculum manus Perdo notio res Ac subitus cogitatio Me Tollit ac deponit Miraculosa aesta Super litus Ubi video tendentem bracchia Amorem qui cum amens Currit ante me Ac pendeo Cum cauponae claudunt, nautae iungunt latus ego cogito amplius usque mane erectus super portu abducite me ad finem terrae abducite me ad terram miraculosam mihi videtur egestatem fore minus onerosam in sole venusto die super navicula crepante ab alveo ad pontem Ut exirem laborarem in cela carboni sectans viam quae ducit ad somnia puerilla Ubi nihil exsistit magnus quod vivere ubi puellae languidalae delectis cordem dictum est mihi nectentes monila florum quae inebriant fugam relinquens praeteritum sine ulla culpa sine impedimento et corde libero canens fortissime. | Ad crepidines ubi pondus et taedium flectunt me dorsum adveniunt ventribus gravatis fructibus naves Veniunt ab fine terrae Apportans cum ii Ideis vagabundis Caelus caeruleus ludibrii trahentes aromata piperata terrae incognitae et aeternarum aestatum homines vivunt quasi nudus in litus ego qui novi pende vita caelus septemtrio amarem detergere is pullus versorentens oram in tabernis occasu diei cum nautis quando homines dicunt de puellis et amore cum poculo in manu perdo notitiae rerum et subitus mea cogitatio adimo me et depono me — 3 heures miraculorum aestias in arena video bracchia tendentem amorem qui quomodo insanus currit ob me et pendo me cervix meus somnium Quando tabernis claudunt, cum nautis petunt eorum labrum ego somnio in lucem erectus in portus Adducite me ad finem terrae Adducite me ad terram miraculosam Mihi videtur egestatem fore Minus onerosam in Sole Uno venusto die in navigio crepito Per alveum ad tabulatum Ut exirem ego laborarem in labro carbonis Sectans viam quam ducit Per somnium parvuli Ex insulis longinquis Quo nihil non est gravis Cum vivet Quo puellae languidulae Vobis rapiunt cordem Dictum est mihi nectentes Manilia florum Quae inebriant Ego fugerem relinquens ibi meum praeteritum Sine ullo culpa Sine inpedimentis et corde liberato Canerem maxime ingens |
Productions des groupes 3 et 4
| Version originale | Groupe 3 (THARNOL) | Groupe 4 (TOMATÉ) |
| Vers les docks Où le poids et l’ennui Me courbent le dos Ils arrivent le ventre alourdi De fruits, les bateaux Ils viennent du bout du monde Apportant avec eux Des idées vagabondes Aux reflets de ciels bleus De mirages Traînant un parfum poivré De pays inconnus Et d’éternels étés Où l’on vit presque nu Sur les plages Moi qui n’ai connu toute ma vie Que le ciel du nord J’aimerais débarbouiller ce gris En virant de bord Emmenez-moi au bout de la terre Emmenez-moi au pays des merveilles Il me semble que la misère Serait moins pénible au soleil Dans les bars à la tombée du jour Avec les marins Quand on parle de filles et d’amour Un verre à la main Je perds la notion des choses Et soudain ma pensée M’enlève et me dépose Un merveilleux été Sur la grève Où je vois tendant les bras L’amour qui comme un fou Court au-devant de moi Et je me pends au cou De mon rêve Quand les bars ferment, Que les marins Rejoignent leur bord Moi je rêve encore jusqu’au matin Debout sur le port Emmenez-moi au bout de la terre Emmenez-moi au pays des merveilles Il me semble que la misère Serait moins pénible au soleil Un beau jour sur un rafiot craquant De la coque au pont Pour partir je travaillerai(s) dans La soute à charbon Prenant la route qui mène À mes rêves d’enfant Sur des îles lointaines Où rien n’est important Que de vivre Où les filles alanguies Vous ravissent le cœur En tressant m’a‑t-on dit De ces colliers de fleurs Qui enivrent Je fuirai(s) laissant là mon passé Sans aucun remords Sans bagage et le cœur libéré En chantant très fort Emmenez-moi au bout de la terre Emmenez-moi au pays des merveilles Il me semble que la misère Serait moins pénible au soleil | Ad portus quō pondus et aversio me curvant dorsum pervĕhirunt ventĕr grăvis fructŭs nāvĭgĭum Venirent extremitas orbis Apporto cum hi Ideas vagabondus Repercusus caelum cærŭlĕus Miraes Veho odor piper Pātrĭa ignōtus Et æternus æstas Quo victus pene nudite In litus Ego qui ne passŭs bonum tōtus vīta quod si caelum septemtrio præfĕrrem collŭere eae cĭnĕrĕa indĕ versor de directionem — 3 heures abduco ego extremitas terrae abduco ego Pātrĭa mīrācŭlum videturque quod si illuc mŏlestĭa res minus loboriosus solis in caupona ad crĕpuscŭlum cum locutio filia et amor pōcŭlum in mănibus amitto nōtĭtĭam temporis subitus adimit et me deponit mīrĭfĭca æstae in līto quo video tendo brāchĭum qui ut demens currit ante Et circa collum pendet De somnio meo Claustra claudunt, Nautae Extende in ore eorum Ego usque ad mane somnia Stans in portu Suscipe me usque ad extremum terrae ut mihi in terra mirabili Mihi videtur illa miseria Minus dolet in sole Pulchra die in rudens tub Ex puppi ut ornare Ut relinqueret opus in De calculus munitum Accepta via quae ducit Ad adulescentia mea somnia De longinquis insulis ubi nihil interest Quam vivere Quo languidae Delectas corum A extrinsecus nuntiaverunt mihi Horum floris monilia qui inebriare Fugirem meam praeteritam ibi Sine ulla paenitentia Sine sarcinis et corum dimisit Cantus magna Suscipe me usque ad extremum terrae ut mihi in Terra Mirabili | Ad crepidines quo pondus et fastidium curvant me dorsum accedunt ventribus ponderus naves fructus veniunt ab fine orbis apportantes cum illis ideas vagabundeas repercussuum caelorum caerulorum ludibriorum trahens aromem piperatum terrarum incognitarum et aeternarum aestatum unde vivit quasi nudus lite Ego qui cognovi tota vita Solum caelum septentrionalem amarem abstergere cinerea Viarians rectiem — 3 heures Adducite me ad finem terrae Adducite me ad terram miraculosam Mihi videtur egestatem fore Minus onerosam in sole In Tabernis ad crepusculo Cum nautis Quando loquitur de puellis et amore Poculo in manu Perdo notionem rerum Et subito cogitatio Me Rapit et me deponit Aestatem mirabilem in litore Unde video tendens bracchium Amor qui sicut dementem Currit ante me Et Pendeo me collo Somnii meii Quando tabernis claudunt, Quo nautis Iungunt ripam Me somnio etiam mane Super Portu rectus Adducite me ad finem terrae Adducite me ad terram miraculosam Mihi videtur egestatem fore Minus onerosam in sole Opportuno die super nave crepante Ab alveo usque ad pontem Ut exirem laborarem in Cella carbonis Euntem viam qui ducit In somnio pueri Super insulis longinquis Unde nihil gravis est Cum vivere Unde puellae recumbentes Vestrum rapiunt cordem Nectentes, Mihi dictum est, Monilia floras Qui facere ebria Fugerem reliquens meum praeteritum Sine ulla culpa Sine impedimento et corde liberato Cantans fortissime |
Observations
On note plusieurs traits majeurs dans ce travail au long cours : comme les élèves se sont groupés par affinités, ils ont plus de chance de partager les mêmes atouts et les mêmes faiblesses. Le deuxième groupe avance plus rapidement que les trois autres, mais s’épuise intellectuellement sur la fin des trois heures de travail. Les verbes ne sont plus conjugués, et des mots inconnus du dictionnaire font leur apparition, comme pende qui se trouve inexplicablement à la place de « toute (ma vie) » (quatrième strophe). De son côté, le groupe 3 partage le même intérêt pour l’histoire et la civilisation antiques, mais a du mal à se passionner pour les aspects linguistiques du latin, ce qui se reflète dans la version proposée : les mots sont copiés-collés à partir du dictionnaire, comme le montre la présence des quantités vocaliques, sans souci spécifique de déclinaison voire de conjugaison, ce qui donne une espèce de patchwork assez sympathique, mais finalement complètement surréaliste. Ils m’assurent que ce n’est que le premier jet, et que les conjugaisons seront réglées plus tard. Après tout, c’est une stratégie comme une autre. Les groupes 1 et 4 fonctionnent assez bien, et font même des trouvailles expressives, mais l’épuisement guette ; le haut niveau de complexité de la tâche demandée déjoue leur attention, et les erreurs se glissent de plus en plus fréquemment dans l’analyse du français et dans le rendu flexionnel du latin. Cela aboutit à des formes impossibles à classer dans aucune déclinaison, comme aestes sempiternes (au lieu d’aestatum sempiternarum), ou encore aromem au lieu d’aroma ou mieux d’odores (pour « parfum »). Il s’agit en fait plutôt d’une confusion dans les paradigmes, puisque les désinences sont valables, mais associées à des radicaux d’une autre déclinaison.
Le travail de tous les groupes semble un peu s’améliorer avec la pratique, même si l’on note toujours les mêmes travers : ne pas conjuguer, ne pas décliner suffisamment. Le groupe 3, en revanche, est en totale rupture entre trois et cinq heures de travail. Que s’est-il passé ? On peut avancer, sans trop craindre de se tromper, qu’il a eu recours au site Google traduction : le travail en entier est copié-collé à la fin des cinq heures. La couleur de fond grise (au niveau de la strophe 7), indique que le travail est issu d’une même page web. De fait, en collant le texte de Charles Aznavour dans Google traduction, on obtient au mot près la même proposition, majuscules aberrantes comprises ! Ce réflexe d’aller au plus efficace, on l’observe aussi beaucoup en langues vivantes, au prix d’un renoncement à tout recul critique, car quand on fait appel à un traducteur automatique, il est plus coûteux de chasser les éventuelles erreurs que de faire le travail demandé au départ ! Cela confirme l’hypothèse que le groupe était formé d’élèves plus motivés par la civilisation antique que par la langue latine.
Le premier travail permet donc d’établir une typologie assez pratique de ce que peut attendre le professeur de LCA : un panorama de groupes qui s’étalent entre ceux qui travaillent sans s’investir en priorité dans la grammaire, mais plutôt dans le lexique, et ceux qui regardent scrupuleusement leurs tableaux de déclinaison et de conjugaison. D’un point de vue diachronique, le point principal réside dans la baisse du rendement cognitif au cours du temps.
Fondu final
Étant donné la longueur du texte de Charles Aznavour, il aura au final fallu plus de six heures pour que les quatre groupes arrivent à produire un texte relativement compréhensible et cohérent en latin, et qu’ensemble ils choisissent la meilleure version de chaque vers parmi les quatre textes proposés. Ainsi, « Emmenez-moi » devient « Adducite me » et les paroles définitives ressemblent à ceci :
| Version originale | Version composite des élèves | Version témoin du professeur |
| Vers les docks Où le poids et l’ennui Me courbent le dos Ils arrivent le ventre alourdi De fruits, les bateaux Ils viennent du bout du monde Apportant avec eux Des idées vagabondes Aux reflets de ciels bleus De mirages Traînant un parfum poivré De pays inconnus Et d’éternels étés Où l’on vit presque nu Sur les plages Moi qui n’ai connu toute ma vie Que le ciel du nord J’aimerais débarbouiller ce gris En virant de bord Emmenez-moi au bout de la terre Emmenez-moi au pays des merveilles Il me semble que la misère Serait moins pénible au soleil Dans les bars à la tombée du jour Avec les marins Quand on parle de filles et d’amour Un verre à la main Je perds la notion des choses Et soudain ma pensée M’enlève et me dépose Un merveilleux été Sur la grève Où je vois tendant les bras L’amour qui comme un fou Court au-devant de moi Et je me pends au cou De mon rêve Quand les bars ferment, Que les marins Rejoignent leur bord Moi je rêve encore jusqu’au matin Debout sur le port Refrain Un beau jour sur un rafiot craquant De la coque au pont Pour partir je travaillerai(s) dans La soute à charbon Prenant la route qui mène À mes rêves d’enfant Sur des îles lointaines Où rien n’est important Que de vivre Où les filles alanguies Vous ravissent le cœur En tressant m’a‑t-on dit De ces colliers de fleurs Qui enivrent Je fuirai(s) laissant là mon passé Sans aucun remords Sans bagage et le cœur libéré En chantant très fort | Minus onerosam in sole In tabernis occasu diei cum nautis quando loquuntur de puellis et amore cum poculo in manu Amitto notitias rerum et subito cogitatione rapior et deponor aestate mirabile in arena ubi video bracchia tendentem amorem qui sicut amens currit obvium mihi et me pendeo collo somnii mei. Cum tabernae clauduntur et nautae petunt naves, ego somnio in lucem adhuc stans in portu. Venusto die super navicula crepante ab alveo ad tabulatum ut exirem laborarem in cella carbonis. sectans viam quae ducit ad somnia mea puerilia in insulis longuinquis ubi nihil est grave dum vivunt. Ubi puellae blandulae rapiunt cordes vestros Dictum est mihi nectentes Monilia florum Quae inebriant. Fugerem reliquens meum praeteritum Sine ulla culpa Sine impedimento et corde liberato Cantans fortissime | Circa horrea ubi onus et fastidium meum flectunt tergum Adveniunt fructibus gravatae in ventribus naves Veniunt a finibus terrae et secum afferunt ideas vagabundas ut falsas coloreque caeruleo pictas imagines trahuntque odores piperatos a nationibus incognitis aeternisque aestatibus ubi vivunt quasi nudi in litore. Ego qui solum novi tota vita caelum septentrionis, mihi placeret detergere cinerea mutareque directionem Adducite me ad finem terrae Adducite me ad nationes mirabiles Mihi videtur egestatem fore minus onerosam in sole. In tabernis occasu diei cum nautis cum loquimur de puellis et amore et tollimus pocula Amitto notititam omnium rerum et repente mente tollor et deponor aestate mirabili in arena rudi ubi video bracchiam tendentem amorem meum qui sicut amens currrit obvium mihi et me pendeo collo somnii mei. Cum tabernae clauduntur atque nautae petunt naves suas, adhuc somnio in lucem ac sto in portu. Venusto die in crepante navicula a carena ad tabulatum Ut abeam, laborabo in cella carbonis. Et sequar viam ducentem ad puerilia somnia mea longinquas per insulas ubi nihil interest nisi vivere Ubi puellae blandulae valde te delectant nectantes, ut dicunt, illa monilia florum quae inebriant. Fugiam relinquans omnia praeterita sine ulla culpa expeditus et corde liberto canam magna voce. |
Finalement, le génie collectif du groupe permet de rétablir une cohérence grammaticale et de choisir les éléments les plus expressifs. Cependant, les structures du texte source sont très scrupuleusement respectées, notamment les participes présents, là où peut-être le latin aurait préféré une subordination ou une coordination. Du point de vue du vocabulaire, certains sous-entendus sont difficiles à rendre, comme les « filles alanguies », traduit par puellae blandulae de façon peut-être plus brutale que voulue par l’auteur, ou bien les abstractions comme « débarbouiller ce gris ». Cependant, une chose est certaine : les Romains de l’Antiquité ne liront jamais ces œuvres, et l’essentiel est que l’éventuel lecteur moderne, c’est-à-dire français, latiniste débutant et adolescent, puisse y trouver du sens – ou les professeurs du plaisir.
Illusions perdues ?
Le travail fait sur les chansons est une véritable source de satisfaction pour le professeur de langues anciennes. En effet, sans doute parce que les élèves saisissent l’occasion qui leur est donnée de choisir leur propre mode de fonctionnement et leur propre objet d’étude, ils s’investissent à 100 % dans le projet, au point de renoncer parfois à leur pause, ou de réclamer de travailler deux heures de suite pour aller au bout de leurs intuitions au lieu de laisser souffler leur cerveau dans des activités moins exigeantes. Il est satisfaisant, aussi, de les voir s’interroger sur le sens de telle ou telle formulation, de telle ou telle solution latine. Il est satisfaisant, enfin, de les voir s’emparer d’une langue ancienne comme s’il s’agissait d’un outil quotidien de communication, car à aucun moment personne ne s’est demandé pourquoi l’on traduisait une chanson en latin, ni qui pourrait bien lire leur traduction.
Par ailleurs, ce projet, même mené en fin d’année de terminale, a montré des bénéfices dans l’appropriation des réflexes de traduction du latin vers le français. En effet, les difficultés rencontrées à sérier les fonctions des compléments en français ont laissé des traces, et le travail d’analyse de la phrase latine s’en est trouvé d’autant renforcé, puisque l’attention aux terminaisons, c’est-à-dire aux éléments grammaticaux qui séparent les fonctions entre elles, a été décuplée, surtout dans les groupes déjà attentifs aux aspects linguistiques des LCA. Les repères logiques fréquemment utilisés, de même que les subordonnants les plus fréquents, sont beaucoup mieux repérés qu’auparavant dans les textes latins, facilitant donc une compréhension plus autonome et plus directe de la structure logique d’un texte. De même, les marqueurs des modes et des temps verbaux sont mieux repérés et traduits de façon plus fluide. En revanche, d’un point de vue lexical, le vocabulaire très spécifique à chaque chanson manque d’universalité et se révèle finalement difficilement transposable aux réalités antiques. Au-delà de cet écueil pratique, les gains en vocabulaire résident surtout dans les expressions les plus créatives, les images frappantes qui ont fait l’objet d’un travail de transposition créatif, et pour que l’exercice soit réellement formateur à long terme, il faudrait faire l’effort de réemployer le vocabulaire vu à cette occasion dans des exercices spécialement conçus à cet effet, voire dans la traduction de chansons dont les thèmes sont proches : ainsi les élèves pourraient-ils consolider leurs acquis et acquérir une réelle routine de traduction. À raison de trois chansons dans l’année, une par trimestre, les effets devraient à mon sens se faire sentir, mais cela n’a pas encore été testé. En ce qui concerne la consolidation des acquis de cet exercice, elle est plus facile qu’après un travail de version sur un texte. En effet, le fait même que le support soit une chanson incite à chercher une version chantable en latin, et les élèves ne manquent pas de répéter d’eux-mêmes les passages qui leur paraissent les plus appropriés à la mélodie. Évidemment, ce n’est pas le cas de toute la chanson, mais de suffisamment de vers, en proportion, pour qu’une bonne partie du vocabulaire engagé soit répétée, et donc assimilée.
Mais c’est aussi l’occasion de subir des désillusions. Ce n’est pas tant la connaissance des structures du latin qui pose problème, que la (mé)connaissance des mécanismes grammaticaux de leur langue maternelle qui fait obstacle aux progrès des élèves. La principale difficulté est bien l’analyse grammaticale du texte source. Un énoncé simple comme « le poids et l’ennui me courbent le dos » pose problème dès lors que « me » est analysé comme un complément d’objet direct. Les compléments de temps, comme dans la phrase « ma pensée m’enlève et me dépose un merveilleux été sur la grève » posent aussi problème, car il est tentant d’identifier « un merveilleux été ! » comme un COD (à la question « me dépose quoi ? », on serait tenté de répondre : « un merveilleux été ») et non comme un complément de temps.
Le manque de pratique de l’analyse logique des structures françaises reste à mes yeux un des freins les plus puissants à l’écriture des élèves en langue ancienne. C’est pourquoi il me semble intéressant de préparer le texte français dès le départ comme on peut préparer un texte latin avant traduction : non seulement repérer les verbes en vert, mais surtout les compléments qui se traduisent par les cas indirects, c’est-à-dire ceux qui entretiennent les relations les plus lâches et les plus équivoques avec le verbe. Ne serait-ce que les identifier permettrait d’établir dès la phase de compréhension une relation directe entre ces compléments et les différentes valeurs de l’ablatif, et dans une moindre mesure, du datif ou du génitif. Dès lors, un énoncé comme « ils arrivent le ventre alourdi de fruits » devient clair et permet de mettre à plat la valeur de l’ablatif, voire de l’ablatif absolu, et la valeur de complément de moyen associé à un participe passé.
Conclusion
Pour terminer, faire travailler les élèves sur des chansons permet, comme dans tout projet de pédagogie actionnelle, de rendre les élèves maîtres de leurs apprentissages : choisir le texte support est déjà une rupture avec leur vécu scolaire, dans la mesure où ils sont plus habitués à ce qu’on leur impose des textes choisis soit par le professeur soit par l’institution, comme le fait le programme de français en première. Ainsi, ils se sentent plus impliqués et plus valorisés dans leur parcours. En outre, il ne dépend que d’eux d’interpréter le sens des textes qu’ils ont eux-mêmes choisis, et de mesurer la distance que ces énoncés impliquent entre la réalité des Anciens et les nôtres. Se rendre compte de cet écart apporte une meilleure compréhension des civilisations anciennes, mais aussi une créativité linguistique libérée, puisque les élèves peuvent à leur gré créer les mots qui leur manquent.
Cependant, cela ne va pas sans un pilotage serré de la part du professeur, car il est bien évidemment nécessaire d’anticiper les obstacles qui ne manqueront pas de faire trébucher les traducteurs en herbe : leur propension à calquer les structures grammaticales du français, leur tendance à utiliser des groupes nominaux au lieu de subordonnées, à tout conjuguer au premier groupe et à la troisième personne, à tout décliner aux cas directs, et surtout à l’accusatif, etc. Le rôle du professeur, en produisant une version « témoin » de la traduction attendue, est de mettre au clair ces difficultés, afin de faire porter les apports en grammaire sur des besoins réels.
Enfin, les gains sont très intéressants au moins à deux points de vue. D’abord, cela nous permet d’avoir une évaluation diagnostique assez fine de nos propres cours, puisque nous pouvons mesurer le degré d’assimilation de telle ou telle notion grammaticale ou lexicale déjà étudiée en vue de la version. Ainsi, au-delà de la programmation d’objectifs spécifiques au texte que les élèves auront choisi, le thème sur chanson nous permet de retourner la chaussette pédagogique pour en voir l’envers : de l’application du latin vers le français, nous passons à l’application du français vers le latin, avec tous les processus cognitifs que cela implique. Le gain semble clair au moins dans le processus de compréhension des structures et des paradigmes ainsi que dans le processus de fixation du lexique et des désinences flexionnelles. D’autre part, la motivation des élèves est grandement renforcée, car ils ne voient plus uniquement dans le latin une langue morte dont le code sert à atteindre le sens de textes perdus dans l’Histoire, mais une langue vivante appréhendée comme matière première de création. Dans le même registre d’idées, les qualités d’autonomie, de collaboration, de débat et d’émulation sont très sollicitées par ce genre de projet.
Ainsi, faire écrire les élèves en cours de LCA peut s’appuyer sur une pratique du thème un peu décalée par rapport aux thèmes d’imitation, sans parler des thèmes de concours : les difficultés n’y sont pas des pièges, les élèves les ressentent comme des défis à dépasser par le travail et l’imagination. Les retours sont d’ailleurs très positifs, et comme un bienfait n’est jamais perdu, le groupe de première a déjà commencé à se renseigner sur cette activité, preuve de sa réussite !
Bibliositographie
Bibliographie
Deshayes-Rodriguez Marie-Claude, « Traduction/Médiation : Une lecture de Wolf Biermann le passeur », Romantisme, 101, 1998, p. 97–104, disponible en ligne sur www.persee.fr/doc/roman_0048-8593_1998_num_28_101_4327 (consulté le 22/08/2022).
Eggert Karl & Giannangeli Adelaide Maria (éd.), Lexicon recentis latinitatis, Vatican, Libreria editrice vaticana, 2020.
Guillermain Antoine, « Chansons pop : tradapter pour que résonne le sens », Traduire, 240, 2019, p. 107–121, disponible en ligne sur https://journals.openedition.org/traduire/1738 (consulté le 24 octobre 2022).
Laliberté Michèle, « Comment traduire la chanson populaire », Circuit magazine, 143, Québec, 2019, disponible en ligne sur https://circuitmagazine.org/dossier-143/comment-traduire-la-chanson-populaire.
Low Peter, « Translating poetic songs : An attempt at a functional account of strategies », Target, 15, 1, 2003, p. 91–110.
Low Peter, « The pentathlon approach to translating songs », dans Gorlée Dinda L. (dir.), Song and significance : Virtues and vices of vocal translation, Amsterdam, Rodopi,2005,p. 185 ‑212.
Low Peter, « When songs cross language borders : Translations, adaptations and ‘replacement texts’ », The Translator, vol. 19, n°2, 2013, p. 229–244.
Low Peter, Translating song : Lyrics and texts, Londres & New York, Routledge, 2017.
Pruvost Céline, « Traduire la chanson : un révélateur de sa spécificité », Vox popular, 1/2 (Poésie et chanson de la France à l’Europe), IASPM Italiana, 2017, p. 168–186, disponible en ligne sur http://www.voxpopular.it/traduire-la-chanson-un-revelateur-de-sa-specificite/ (consulté le 29/10/2022).
Sitographie
Anonyme, « Zombie (The Cranberries song) », Wikipedia : The free encyclopedia, disponible en ligne sur https://en.wikipedia.org/wiki/Zombie_(The_ Cranberries_song)#Music_and_lyrics
Nègre Xavier, « Dictionnaire latin », Lexilogos, disponible en ligne sur https://www.lexilogos.com/latin_dictionnaire.htm (consulté le 22/09/2022).
Pavanetto Cletus & Latinitas, « Parvum verborum novatorum léxicum » (d’après le dictionnaire Lexicon recentis latinitatis cité ci-dessus), disponible en ligne sur https://www.vatican.va/roman_curia/institutions_connected/latinitas/documents/rc_latinitas_20040601_ lexicon_it.html (consulté le 22/09/2022).
Melissa (fondation), disponible en ligne sur www.fundatiomelissa.org (consulté le 22/09/2022).
Notes
- L’encyclopédie en ligne Wikipédia, dans l’article anglais consacré à cette chanson, recense quelques interprétations du texte, notamment du titre (nous traduisons) : « O’Riordan n’a jamais révélé l’origine de la référence à un “zombie” dans les paroles, un concept qui admet une interprétation personnelle de sa signification. Cependant, les opinions divergent parmi les auteurs qui se penchent sur ce sujet. Ed Power a formulé sa propre hypothèse, disant que le mot Zombie était “un commentaire sur la façon dont les vieux préjugés qui perdurent aveuglément pendant des siècles peuvent réduire les capacités de jugement indépendant”. Ed Fuller, dans un commentaire, a supposé que peut-être la métaphore “redonne vie aux enfants dont les morts ont inspiré l’écriture de O’Riordan”. Sonia Saraiya a un avis différent : pour elle, le Zombie ne représente pas les enfants morts, mais “les enfants morts qui peuplent votre esprit ; les dépouilles dont vous avez vu les images et que vous ne pouvez plus vous sortir de la tête.” ». Disponible sur https://en.wikipedia.org/wiki/Zombie_(The_ Cranberries_song)#Music_and_lyrics (consulté le 24 octobre 2022). ↩︎
- Portail d’accès aux dictionnaires latins de Lexilogos : https://www.lexilogos.com/latin_dictionnaire.htm. ↩︎
- Dictionnaire Gaffiot (version de 1934) : https://www.lexilogos.com/latin/gaffiot.php, ou (version revue en 2016) : https://archive.org/details/gaffiotdictionnairelatinfrancais1934versionnumeriseekomarov2016. ↩︎
- Dictionnaire Quicherat (version 1906) : https://archive.org/details/latin_dict/page/n3/mode/2up?view=theater. ↩︎
- Dictionnaire Goelzer : https://archive.org/details/nouveaudictionna00goel/mode/2up?view=theater. ↩︎
- Karl Eggert & Adelaide Maria Giannangeli (éd.), Lexicon recentis latinitatis, Libreria editrice Vaticana, Vatican, 2020. ↩︎
- https://www.vatican.va/roman_curia/institutions_connected/latinitas/documents/rc_latinitas_20040601_lexicon_it.html. ↩︎
- Attention à ne pas confondre le site en latin www.fundatiomelissa.org avec le site de l’agence spatiale européenne dédié au recyclage des déchets dans l’espace www.melissafoundation.org ! ↩︎
- Pour la méthode, voir l’annexe I p. 84 (« Proposition de méthode pour traduire une chanson en latin ») ; pour un aperçu des productions, voir l’annexe II p. 85 (« Quelques réalisations concrètes »). ↩︎
Annexes
Annexe 1 : Proposition de méthode pour traduire une chanson en latin
- Choisir le texte, définir le cadre temporel de l’exercice.
- S’assurer de la compréhension littérale et en profondeur (interdisciplinaire LV le cas échéant).
- Mettre en valeur les difficultés d’ordre lexical et pragmatique :
- notions et objets anachroniques en latin.
- Travail sur le lexique.
- recherche du vocabulaire nécessaire déjà connu ou facilement mobilisable ;
- élaboration du vocabulaire manquant par calque, périphrase ou création ex nihilo.
- Repères de grammaire :
- structure de la phrase latine ;
- morphologie générale du verbe et des déclinaisons ;
- distribution de roues à décliner / à conjuguer, ou de tableaux de conjugaison / de déclinaison ;
- repérage des éléments à traduire par des cas indirects ;
- éventuellement, points de grammaire spécifiques au texte choisi.
- Repères de méthode :
- quels outils informatiques pour quels usages ;
- préparer les onglets vers les liens utiles (dictionnaires, lexiques) ;
- préparer son document texte pour un travail optimal.
- Distribution d’un digeste de grammaire en trois ou quatre pages.
- Traduction en autonomie en salle informatique :
- bilans d’étape toutes les deux heures : mise en commun des difficultés et des solutions ;
- bilan final ;
- mise en commun des propositions et élaboration d’une version finale ;
- éventuellement, reprise stylistique : comment faire « plus latin » ;
- éventuellement, comparaison avec la « version témoin » du professeur et débat.
- Mise en voix (interdisciplinaire : musique) et publication du résultat (interdisciplinaire : Création et Innovation Technologiques).
- Écrit réflexif : qu’ai-je gagné à cet exercice ?
Annexe 2 : Quelques réalisations concrètes
| « Zombie » (The Cranberries) Man’s inhumanity to man And worse still to child Another head hangs lowly Child is slowly taken And the violence caused such silence Who are we mistaken But you see it’s not me It’s not my family In your head, in your head They’re fighting With their tanks and their bombs And their bombs and their guns In your head In your head they’re crying In your head Zombie What’s in your head In your head Zombie Another mother’s breakin Heart is taking over When the violence Causes silence We must be mistaken It’s the same old theme since 1916 In your head In your head they’re still fighting With their tanks In your hear they’re dying In your head in your head, Zombie What’s in your head, in your head Zombie… | « De Zombe » (carmen a The Cranberries scriptum) Hominum crudelitas hominibus Et pejus etiam infantibus Alterum caput pendet humile Infantes lente capiuntur Et a vi tale silentium natum est Qui sumus nisi errantes Sed vides me non esse Nec familiam meam In capite tuo, capite tuo Pugnant Cum bellicarris, telis flagrantibus Telisque flagrantibus et catapultis flammiferis In capite tuo, In capite tuo flent In capite tuo, Zombs Quid in capite In capite tuo, Zombs Alter fragilis cor alterius matris ea potitur Cum a vi silentium nascitur Certe fallimur Eadem vetus cantilena ab anno MMDCLXIX In capite tuo In capite tuo adhuc pugnant Cum bellicarris In capite tuo moriuntur In capite tuo capite tuo, Zombs Quid in capite, in capite tuo Zombs… |
| « I will always love you » (Whitney Houston) If I should stay Well I would only be in your way And so I’ll go, and yet I know I’ll think of you each step of the way And I will always love you I will always love you Bitter-sweet memories That’s all I’m taking with me Good-bye, please don’t cry ‘Cause we both know that I’m not What you need But I will always love you I will always love you And I hope life, will treat you kind And I hope that you have all That you ever dreamed of Oh I do wish you joy And I wish you happiness But above all this I wish you love I love you I will always love you I, I will always, always love you | « Semper te amabo » (Whitney Houston) Si permanerem Tantum itineribus tuis obstarem, Itaque proficiscar, sed scio Me de te putaturam progrediente Semperque te amabo Te semper amabo. Memorias dulcamariores Has solum mecum aufero Igitur vale, quaeso, noli flere, nam scimus ambi me non esse eam qua tibi opus est Sed semper te amabo Te semper amabo. Speroque vitam tibi levem (fore) Et spero te omnia habiturum, quae semper desidera(vi)sti O tibi revera opto laetitiam atque felicitatem tibi opto Sed maxime spero te amorem inventurum (esse). Ac te amo Te semper amabo. Te semper amabo |
| « Tant pis » (Roch Voisine) Et si j’ai tort de lire dans tes pensées où rien de beau ne m’échappe, à part toi seuls quelques silences m’effleurent encore quand je danse Je n’ai plus de raison d’aimer. Et tant pis si je me détruis Et je fais le tour De tes mots, tes promesses Et tes envies d’ailleurs Et tant pis si tu m’interdis D’être pour toi l’unique objet De tes désirs mêmes obscurs. Et fière ou non Là n’est pas la question Et je n’attends rien De tes ombres, de tes efforts J’ai pris au soleil Le feu qui manque à ton corps Et perdu ton âme à l’horizon Refrain Je m’attends à tout sauf à toi Je ne t’aurai jamais que pour moi Et quand j’y crois ton cœur n’ose pas Alors tant pis si je me détruis Et je fais le tour De mes mots, de mes faiblesses Et mes envies d’ailleurs Et tant pis si tu m’interdis D’être pour toi l’unique objet De ton désir Je reste pur malgré ma blessure. | « Nec grave est » (Roch Voisine) Et ego si fallor Qui legam in mente tua Ubi nil pulchri me aufugit nisi tu Solum nonnulla silentia Paene me tangunt quando salto Non jam habeo rationem amandi. Nec grave est si me deleo Et circumeo Verba tua, promissa Et cupiditates aliorum locorum Nec grave est si me prohibes Tibi solam rem esse libidinum et obscurarum Superba sit annon de hoc non deliberandumst Nihil expecto ab umbris, a laboribus tuis A sole rapui Flammam quae deest tuo corpori Et animam tuam perdidi in horizonte Omnia expecto nec te Numquam tu eris tantum mihi Sed quando id credo, cor tuum non audet. Tum non grave est si me deleo Et circumeo Verba mea, debilitates meas Et cupiditates aliorum locorum Nec grave est si me prohibes Rem esse solam libidinis tuae Purus remaneo etsi vulneratus. |
| « Tomber » (chanson écrite par G. de Palmas et M. Le Forestier) À la porte côté seuil Toutes ces feuilles qui sont mortes Toutes ces pelles que je ramasse Ça me rappelle à ma place Dix heures tu m’as laissé Tout seul du mauvais côté Dix heures j’ai pas la clef Tombée, tombée Dix heures même en été La pluie ne m’a pas lâché Dix heures tu m’as laissé Tomber, tomber. À la porte, côté seuil Tous ces deuils que l’on transporte Toutes ces fleurs Toutes ces couronnes Je n’ai plus peur de personne Et si tu passes par là Dans ton camion benne Ne me ramasse pas C’est pas la peine… | « Cadere » (carmen a Gerald de Palmas ac Maxime Le Forestier scriptum) Ante limen januae Omnes foliae quae mortuae sunt Omnes repulsae quas accipio In locum me reducunt Decima hora me reliquisti Solum malo a latere Decima hora clavem non habeo Casam, casam. Decima hora et in aestate Imber me non deseruit Decima hora me sivisti Cadere, cadere Ante limen januae Omnes luctus qui in corde feruntur Omnes flores Omnes coronae Neminem jam timeo Si autem hac agis Chamulcum stercorarium Noli me tollere Non jam faciendum. |
Auteur
David Loaec, agrégé de Lettres classiques, lycée de l’Élorn, Landerneau (29).
Pour citer cet article
David Loaec, « Le thème latin en chansons : expérimentation », Revue de pédagogie des langues anciennes, 1, 2022, p. 61–87, mis en ligne le 03 novembre 2022.

