La pratique du thème grec : un outil pour saisir et maîtriser la syntaxe de l’éventuel



Résumé

Le pré­sent article cherche à mon­trer que le thème grec peut aus­si être un bon exer­cice pour s’approprier cer­taines notions syn­taxiques propres au grec ancien que la simple lec­ture du grec vers le fran­çais ne met pas for­cé­ment assez bien en évi­dence. Nous pre­nons l’exemple de la syn­taxe de l’éventuel que sou­vent les tra­duc­tions en fran­çais ont ten­dance à évin­cer ou à édul­co­rer. L’exercice du thème per­met de réflé­chir à par­tir d’un texte fran­çais à cette moda­li­té de pen­sée dont on peut trou­ver des traces ou des indices qu’il convient de repé­rer pour les trans­po­ser ensuite dans l’écriture du grec. On pro­pose quelques exer­cices pour aider à cette trans­po­si­tion du fran­çais vers le grec et quelques cas pra­tiques.

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Texte intégral

L’exercice de thème semble aujourd’hui appar­te­nir à une his­toire révo­lue, ne cor­res­pon­dant plus à des besoins réels en matière d’apprentissage et n’aboutissant plus que de manière sclé­ro­sée à une épreuve des concours de recru­te­ment de l’agrégation externe de Lettres clas­siques et de Grammaire, épreuve qui est l’objet de ter­reurs et angoisses de can­di­dats de plus en plus éloi­gnés de l’exercice en ques­tion, tant en matière de repré­sen­ta­tion que de pré­pa­ra­tion. Faut-il donc en finir avec le thème grec ? Qu’est-ce que la pra­tique du thème grec peut encore appor­ter à notre connais­sance de la langue grecque en ce XXIe siècle ? Le thème grec nous per­met-il d’une cer­taine manière — selon d’autres moda­li­tés que la lec­ture des textes antiques — de nous rap­pro­cher des Anciens ?

Lorsqu’on pra­tique une langue autre que sa propre langue mater­nelle, on est inévi­ta­ble­ment ame­né à faire la ren­contre de l’Autre et de sa manière d’appréhender le monde pour la simple rai­son que cette appré­hen­sion du monde se reflète néces­sai­re­ment, même si c’est incons­ciem­ment, dans la langue. En tant que telle, la pra­tique de la langue de l’Autre, quel que soit cet Autre — qu’il soit proche ou loin­tain, contem­po­rain ou dis­tant dans le temps — est donc par­ti­cu­liè­re­ment impor­tante en ce qu’elle contri­bue de manière pri­mor­diale et fon­da­men­tale à la construc­tion de l’individu et du citoyen. Mais il se peut aus­si que pour mieux com­prendre l’Autre dans sa langue, on soit rame­né par cette langue de l’Autre à un appro­fon­dis­se­ment de la connais­sance de soi et de sa propre langue1. Et c’est un peu ce que nous enseigne la pra­tique de l’exercice de thème, que d’aucuns diront très sco­laire, voire trop sco­laire pour être véri­ta­ble­ment inté­res­sant et légi­time. Qu’est-ce que pour­rait bien révé­ler de soi ou de l’Autre un exer­cice arti­fi­ciel et décon­nec­té des situa­tions d’échanges lin­guis­tiques où l’on ne fait pas des « phrases » pour le plai­sir de mani­pu­ler des pro­blèmes de syn­taxe, mais pour être en lien avec autrui ? Or, lorsqu’on consi­dère le domaine des langues anciennes, la situa­tion est encore plus cari­ca­tu­rale dans la mesure où on ne peut plus avoir affaire à des locu­teurs natifs de l’autre langue (le grec ou le latin, prin­ci­pa­le­ment dans le cadre des études clas­siques) et la pra­tique de la langue appa­raît dès lors dans toute son ina­ni­té et sa pure dimen­sion for­melle lorsqu’on l’envisage sous l’angle du thème. À quoi bon pas­ser dans la langue de l’Autre ce que j’ai à expri­mer, s’il n’y a pas d’Autre en face de moi pour s’en faire le récep­tacle ?

Une méfiance généralisée à l’égard du thème ?

Cette méfiance ou ce dégoût, mêlé de crainte, à l’égard de l’exercice de thème en ce qui concerne les langues anciennes, se trouvent ren­for­cés par le fait qu’il devient de plus en plus rare au cours de la for­ma­tion de le pra­ti­quer. Dans l’enseignement secon­daire en effet, vu la faible dota­tion en heures, le sta­tut option­nel de cet appren­tis­sage, les pré­re­quis de moins en moins éle­vés en gram­maire fran­çaise, on tend de plus en plus à pra­ti­quer de manière presque exclu­sive les acti­vi­tés de lec­ture et de ver­sion pour faire la ren­contre de l’Autre antique. On peut à cet égard reprendre les indi­ca­tions don­nées par M. Ko, il y a déjà une ving­taine d’années sur la pra­tique du thème dans l’enseignement secon­daire :

« Le thème n’est pas entiè­re­ment pros­crit, contrai­re­ment à une idée répan­due ; c’est un excellent exer­cice pour fixer les formes ou le voca­bu­laire. Le thème peut être une simple rétro­ver­sion (recons­ti­tu­tion d’un texte appris ou étu­dié à fond), une reprise d’un texte étu­diée avec quelques variantes (le thème d’imitation) et par­fois aus­si des phrases des­ti­nées à faire réem­ployer des formes ou un voca­bu­laire récem­ment appris2. »

Cette brève remarque sur le thème est tout à fait éclai­rante sur la repré­sen­ta­tion que l’on se fait de l’exercice : mal­gré l’affirmation ini­tiale qui fait mine de vou­loir don­ner une place pleine et entière au thème dans la pra­tique de la classe, M. Ko cherche des rai­sons pra­tiques pour jus­ti­fier ce qui semble injus­ti­fiable dans l’apprentissage des langues anciennes ; le thème n’est donc pas pra­ti­qué pour employer d’abord la langue de l’Autre, mais comme un moyen mné­mo­tech­nique pour faire acqué­rir la mor­pho­lo­gie ou le lexique. Le thème n’est d’abord qu’un « exer­cice » qui n’a pas sa fin en lui-même, mais qui per­met de conso­li­der d’autres visées de l’apprentissage sur les­quelles l’enseignant pour­ra ensuite exer­cer un contrô­lé jugé « nor­mal », dans la véri­fi­ca­tion des connais­sances mor­pho­lo­giques ou lexi­cales. En outre, les formes pré­sen­tées de l’exercice montrent bien qu’il n’est envi­sa­gé ici que de par­tir des textes don­nés par l’Antiquité, tra­vaillés et appris, qui per­mettent de faire un aller-retour de l’Antiquité vers l’Antiquité3, mais il ne s’agit pas de pas­ser sim­ple­ment — comme le sup­pose a prio­ri la pra­tique du thème — de la langue mater­nelle vers la langue de l’Autre. C’est donc une com­mu­ni­ca­tion essen­tiel­le­ment à sens unique ; on va cher­cher dans ce qu’a four­ni l’Antiquité en matière de textes ou de repré­sen­ta­tions, ce qui per­met de com­prendre qui étaient les Anciens et l’on ne cherche alors qu’à expri­mer dans notre langue moderne, par le biais de nos mots à nous, ce qu’ils ont expri­mé — sou­vent bien dif­fé­rem­ment — par leurs mots à eux, sans tou­jours avoir bien conscience de l’écart pro­blé­ma­tique et radi­cal qui existe entre « eux » et nous. Le thème se trouve donc qua­si­ment ban­ni de l’enseignement secon­daire où il est res­sen­ti comme dépla­cé, et ne trouve refuge que dans l’enseignement uni­ver­si­taire où il devient une affaire de « spé­cia­listes »4

Mais là encore, dans l’enseignement supé­rieur, l’exercice de thème peut être décrié et cri­ti­qué. Mais, au-delà de la cri­tique un peu facile et rapide, il convient de rap­pe­ler fer­me­ment que « le thème grec n’est pas une fin en soi, mais bien le moyen d’acquérir une solide connais­sance de la langue grecque ; faute de cela, il serait un exer­cice ana­chro­nique5 ». C’est en effet en pra­ti­quant le thème grec (non seule­ment sous sa forme de thème lit­té­raire, mais aus­si sous celle du thème d’application, ou encore de la com­po­si­tion libre) que d’une part on prend conscience de méca­nismes syn­taxiques sur les­quels l’exercice « inverse » de la ver­sion peut par­fois « glis­ser » sans trop de blo­cages pour la com­pré­hen­sion du texte source, et d’autre part on assi­mile au mieux (c’est-à-dire de manière active et non pas­sive) la mor­pho­lo­gie grecque si foi­son­nante qu’elle en décou­rage plus d’un et les rouages élé­men­taires de la syn­taxe.

La difficile appropriation de la syntaxe de l’éventuel dans le cadre d’une préparation intensive aux concours

Fort d’une expé­rience pro­lon­gée de plus de vingt ans de l’enseignement du thème grec dans l’enseignement supé­rieur, je vou­drais mettre en évi­dence dans cette contri­bu­tion ce qui peut jus­ti­fier que l’on conti­nue à pra­ti­quer cet exer­cice qui reste d’actualité et quelles stra­té­gies on peut mettre en œuvre pour assu­rer sa pra­tique au point de prendre du plai­sir à trou­ver le mot juste ou la tour­nure qui sonne bien grec.

Pour l’essentiel de ma pra­tique, je suis ordi­nai­re­ment en charge d’étudiants dans le cadre de la pré­pa­ra­tion au concours de l’agrégation externe de Lettres clas­siques qui les oblige à maî­tri­ser en l’espace de quelques mois l’exercice du thème lit­té­raire qu’ils n’ont que peu pra­ti­qué dans leur for­ma­tion anté­rieure (au mieux un semestre de for­ma­tion en mas­ter) ou qu’ils découvrent par­fois l’année même de leur pré­pa­ra­tion au concours. Ils suivent, dans le cadre de leur pré­pa­ra­tion au concours, deux heures heb­do­ma­daires de cours de thème grec qui com­prennent à la fois des temps de cor­rec­tion des exer­cices aca­dé­miques selon les normes du concours (dix exer­cices à l’année de thèmes lit­té­raires dont les sujets sont emprun­tés à des genres lit­té­raires et des auteurs variés et répar­tis dans l’histoire lit­té­raire de la Renaissance à nos jours), des révi­sions mor­pho­lo­giques sys­té­ma­tiques, des mises au point gram­ma­ti­cales sur une série de dif­fi­cul­tés ciblées de la syn­taxe grecque avec des exer­cices d’entraînement. L’année com­mence en géné­ral très vite avec un thème à rendre lors de la pre­mière ou de la seconde séance de cours : c’est dire que les étu­diants se trouvent immé­dia­te­ment confron­tés au manie­ment déli­cat de la syn­taxe grecque selon une moda­li­té d’usage (du fran­çais vers le grec) qui n’est pas celui qu’ils ont le plus pra­ti­qué jusque-là. Les pre­miers thèmes font sys­té­ma­ti­que­ment appa­raître une mul­ti­tude de dif­fi­cul­tés qu’il convient de bien iden­ti­fier pour pou­voir plus rapi­de­ment les cir­cons­crire et les sur­mon­ter. Parmi ces dif­fi­cul­tés syn­taxiques, on peut citer l’usage des néga­tions selon les modes, la syn­taxe des rela­tives, la coor­di­na­tion, les com­plé­tives, l’expression de la pos­ses­sion, etc.

Je m’appuierai ici sur un cas pré­cis de ces dif­fi­cul­tés de la syn­taxe grecque qui est habi­tuel­le­ment assez mal com­pris et mal appré­hen­dé par les étu­diants, sans doute à juste rai­son, dans la mesure où il s’agit d’une moda­li­té de pen­sée qui n’existe pas comme telle en fran­çais, mais est bien propre au grec : la syn­taxe de l’éventuel. Il me semble que la pra­tique du thème per­met, beau­coup mieux que celle de la ver­sion, de com­prendre et de s’approprier cette notion a prio­ri étran­gère à l’étudiant fran­co­phone.

La notion d’éventuel6 est en appa­rence assez simple et ren­voie pro­pre­ment à ce à quoi on peut s’attendre, soit parce que le fait envi­sa­gé n’est pas par­ti­cu­lier ou iso­lé (on parle alors d’éventuel de géné­ra­li­té ou d’éventuel de répé­ti­tion selon la nuance pré­sente), soit parce que l’on envi­sage lors de l’énonciation une pers­pec­tive d’avenir qui est déjà acces­sible (on parle alors d’éventuel du futur au sens propre). Et pour faire com­prendre les valeurs de ces emplois de l’éventuel, on peut bien sûr pro­po­ser de courts extraits d’auteurs grecs qui les mettent en évi­dence7 :

(1) Ἀλλ᾽ ἆρα ἐπειδὰν οἴκαδε ἔλθῃς παρὰ τὴν μητέρα, ἐκείνη σε ἐᾷ ποιεῖν ὅτι ἂν βούλῃ, ἵν᾽ αὐτῇ μακάριος ᾖς, ἢ περὶ τὰ ἔρια ἢ περὶ τὸν ἱστόν, ὅταν ὑφαίνῃ ;

Platon, Lysis, 208 d

Mais au moins, quand tu rentres à la mai­son auprès de ta mère, celle-ci, pour te voir heu­reux, te laisse-t-elle faire ce que tu veux à l’égard de ses laines et de son métier, quand elle tisse ?

(2) Tοῖς μὲν λαμϐάνουσιν ἀργύριον ἀναγκαῖόν ἐστιν ἀπεργάζεσθαι τοῦτο ἐφ᾿ ᾧ ἂν μισθὸν λάϐωσιν, ἐμοὶ δὲ μὴ λαμϐάνοντι οὐκ ἀνάγκη διαλέγεσθαι ᾧ ἂν μὴ βούλωμαι.

Xénophon, Mémorables, 1, 6, 5

À la dif­fé­rence de ceux qui, pre­nant de l’argent, sont contraints de faire ce pour quoi ils reçoivent un salaire, moi, qui n’en reçois pas, je n’ai pas la contrainte de dia­lo­guer avec ceux qui me déplaisent.

(3) Ἐδόκει δ᾿ αὐτῷ βέλτιον εἶναι πρὸς Θέογνιν μνησθῆναι · ἡγεῖτο γὰρ ἅπαν ποιήσειν αὐτόν, εἴ τις ἀργύριον διδοίη. Ἐκείνου δὲ διαλεγομένου Θεόγνιδι (ἔμπειρος γὰρ ὢν ἐτύγχανον τῆς οἰκίας, καὶ ᾔδειν ὅτι ἀμφίθυρος εἴη) ἐδόκει μοι ταύτῃ πειρᾶσθαι σωθῆναι, ἐνθυμουμένῳ ὅτι, ἐὰν μὲν λάθω, σωθήσομαι, ἐὰν δὲ ληφθῶ, ἡγούμην μέν, εἰ Θέογνις εἴη πεπεισμένος ὑπὸ τοῦ Δαμνίππου χρήματα λαϐεῖν, οὐδὲν ἧττον ἀφεθήσεσθαι, εἰ δὲ μή, ὁμοίως ἀποθανεῖσθαι.

Lysias, Contre Ératosthène, 14–15

Il lui sem­blait que le mieux était d’en par­ler à Théognis ; il pen­sait en effet qu’il ferait tout, si on lui don­nait de l’argent. Or, pen­dant qu’il était en conver­sa­tion avec Théognis (il se trou­vait que je connais­sais bien la mai­son et savais qu’elle avait deux issues), je déci­dai d’essayer de me sau­ver de cette manière, en me disant que si je leur échap­pais, je serais sau­vé et que si j’étais pris, je consi­dé­rais que si Théognis s’était lais­sé per­sua­der par Damnippe moyen­nant finances, je serais néan­moins relâ­ché, mais que s’il refu­sait, je mour­rais de toute façon.

Pourtant, à l’usage avec les étu­diants, la pré­sen­ta­tion de ces exemples aide certes à com­prendre le fonc­tion­ne­ment de l’éventuel dans la phrase grecque, mais pour en arri­ver au constat para­doxal qu’il ne faut pas accor­der de valeur par­ti­cu­lière au sub­jonc­tif ou à l’optatif quand on a repé­ré qu’ils ser­vaient à expri­mer cette moda­li­té de pen­sée ! De manière peut-être un peu sur­pre­nante, le fait de par­tir des sources grecques dans les­quelles le phé­no­mène peut s’observer, s’il est tota­le­ment jus­ti­fié d’un point de vue scien­ti­fique — il s’agit bien d’étudier en effet un phé­no­mène syn­taxique réel et obser­vable dans la langue de l’Autre —, ne l’est peut-être pas autant d’un point de vue didac­tique, car le phé­no­mène est alors sim­ple­ment obser­vé de manière « pas­sive » par le lec­teur. Il appa­raît d’ailleurs assez rapi­de­ment que, dans ces exemples où l’éventuel est bien enten­du uti­li­sé à bon escient par l’auteur grec, le lec­teur moderne tend à gom­mer les nuances appor­tées par la syn­taxe de l’éventuel et à allé­ger la tra­duc­tion pour que l’expression soit plus natu­relle dans la langue d’arrivée.

On constate donc que la tra­duc­tion du grec vers le fran­çais a, en géné­ral, pour effet de sup­pri­mer ou d’édulcorer les nuances intro­duites à des­sein par la syn­taxe de l’éventuel, de sorte que cette moda­li­té de la pen­sée tend à pas­ser inaper­çue ou à être en tout cas sous-esti­mée ou mal esti­mée : dans la pre­mière phase de tra­duc­tion « mot à mot », on daigne encore faire place à l’expression de l’éventuel. On pour­rait ain­si rendre les deux pre­miers exemples ci-des­sus de la manière sui­vante :

(1) Mais au moins, chaque fois que tu rentres à la mai­son auprès de ta mère, celle-ci, pour te voir heu­reux, te laisse-t-elle faire tout ce que tu veux à l’égard de ses laines et de son métier, chaque fois qu’elle tisse ?

(2) À la dif­fé­rence de ceux qui, pre­nant de l’argent, sont contraints de faire tout ce pour quoi ils peuvent rece­voir un salaire, moi, qui n’en reçois pas, je n’ai pas la contrainte de dia­lo­guer avec tous ceux qui me déplaisent.

Mais comme on voit, l’expression de l’éventuel en fran­çais ne peut être réa­li­sée que par des élé­ments lexi­caux ajou­tés au texte de départ qui alour­dissent néces­sai­re­ment l’expression ; du coup, ces élé­ments super­fé­ta­toires tendent à être éli­mi­nés dans une tra­duc­tion plus abou­tie, une fois que l’on a « com­pris » les inten­tions de l’auteur.

D’ailleurs, il n’est pas tou­jours pos­sible de faire appa­raître à peu de frais l’idée d’éventualité par des élé­ments lexi­caux : le troi­sième extrait néces­si­te­rait des inter­ven­tions plus impor­tantes sur la tra­duc­tion pour faire appa­raître l’idée d’éventuel, par exemple en rem­pla­çant les hypo­thé­tiques par des tem­po­relles (« si on lui don­nait de l’argent » → « quand on lui don­ne­rait de l’argent », mais il faut alors trans­for­mer l’éventuel du futur dans le pas­sé, par un éven­tuel de répé­ti­tion : « il ferait tout » → « il fai­sait tout », ce qui ne cor­res­pond pas au sens exact du texte), ou par des locu­tions plus contour­nées (« si je leur échap­pais » → « dans l’éventualité où je leur échap­pe­rais », mais on tend alors à quit­ter l’éventuel pur et simple pour une pen­sée plus proche du poten­tiel).

Paradoxalement, ce n’est donc pas tel­le­ment dans l’exercice du pas­sage du grec vers le fran­çais que l’on sai­sit au mieux les nuances de ce que repré­sente l’éventuel, pré­ci­sé­ment parce que cette moda­li­té de pen­sée n’est pas natu­rel­le­ment pré­sente dans la syn­taxe fran­çaise d’arrivée et qu’il semble donc plus éco­no­mique de la gom­mer de la tra­duc­tion « abou­tie » le plus sou­vent. L’exercice inverse de tra­duc­tion du fran­çais vers le grec demande au contraire de mettre en œuvre une véri­table gym­nas­tique syn­taxique et her­mé­neu­tique pour faire appa­raître que dans la phrase fran­çaise se trouve en puis­sance l’expression d’un éven­tuel en grec.

Mieux appréhender la syntaxe de l’éventuel par la pratique du thème

Pour se fami­lia­ri­ser à cette gym­nas­tique, on peut bien enten­du pro­po­ser des exer­cices de repé­rage. On peut ain­si don­ner à ana­ly­ser des phrases fran­çaises dans les­quelles on se deman­de­ra s’il est pos­sible ou non d’employer l’éventuel en grec8 :

  1. Je ne m’embarquerai pas sur les vais­seaux qu’il nous donne.
  2. Chaque jour il expli­quait la leçon à son fils qui ne la com­pre­nait pas.
  3. J’obéirai à l’homme que vous dési­gne­rez.
  4. Tous ceux qui enten­dirent Socrate par­ler furent stu­pé­faits.
  5. Tous ceux qui enten­daient Socrate par­ler res­taient sous le charme de ses paroles.
  6. J’applaudis l’orateur qui est venu par­ler briè­ve­ment.
  7. J’applaudis l’orateur qui ne parle que briè­ve­ment.
  8. Il accueille tou­jours avec bien­veillance ceux qui viennent le trou­ver.
  9. Il accueille avec bien­veillance ces gens qui ne cessent de venir le trou­ver.

Ainsi dans la phrase a), mal­gré le futur de la prin­ci­pale, la rela­tive déter­mine la pro­ve­nance des vais­seaux en ques­tion et ne peut être mise à l’éventuel ; dans la phrase b), mal­gré la répé­ti­tion indi­quée par « chaque jour », la rela­tive n’est pas connec­tée direc­te­ment à cette répé­ti­tion mais sert à décrire la situa­tion du fils ; dans la phrase c), la pré­sence du futur et de l’indétermination de l’antécédent (= tout homme que) invite à employer l’éventuel ; les phrases d) et e) se res­semblent sous cer­tains aspects, mais la pre­mière ren­voie à une situa­tion unique et évoque un groupe déter­mi­né et limi­té d’auditeurs stu­pé­faits, alors que la seconde à l’imparfait ren­voie à une situa­tion récur­rente qui a pour effet d’ouvrir l’ensemble des audi­teurs et demande donc l’éventuel ; de la même façon, pour les phrases f) et g) qui ont une cer­taine simi­li­tude, la rela­tive dans le pre­mier cas est une déter­mi­na­tive qui sert à iden­ti­fier pré­ci­sé­ment l’orateur en ques­tion, alors que dans le second cas il s’agit d’une caté­go­rie ouverte (= tout ora­teur qui) qui demande donc l’éventuel ; dans les phrases h) et i), qui offrent éga­le­ment un sché­ma simi­laire, l’indétermination dans la pre­mière phrase et la répé­ti­tion qui englobe toute la phrase invitent à employer l’éventuel alors que dans le second exemple, la répé­ti­tion n’implique pas la prin­ci­pale, mais sert à carac­té­ri­ser les visi­teurs en ques­tion et ne cor­res­pond donc pas à un emploi de l’éventuel9.

Si ce type d’exercice est utile, il n’est pas cepen­dant à toute épreuve, car l’apprenant est aus­si­tôt mis en situa­tion de vigi­lance, car il sait a prio­ri qu’il faut qu’il s’interroge sur la pré­sence ou non d’une notion d’éventuel dans les phrases pro­po­sées : cette inter­ro­ga­tion n’est pas négli­geable, mais elle est orien­tée et ne favo­rise pas l’autonomie de l’apprenant quant aux condi­tions d’emploi de l’éventuel. Il sait en effet que l’exercice porte sur cette dif­fi­cul­té-là et foca­lise toute son atten­tion sur ce point. C’est beau­coup moins évident de main­te­nir une telle vigi­lance quand il s’agit d’un texte sui­vi pour lequel on n’a pas été « aver­ti » à l’avance du pro­blème syn­taxique qu’allait poser le pas­sage du fran­çais au grec.

Certes, il peut arri­ver que, dans cet exer­cice de conver­sion, le tra­duc­teur soit sou­te­nu dans sa réflexion par la pré­sence de cer­tains indices lexi­caux qui, sans alour­dir la pen­sée, peuvent se trou­ver « natu­rel­le­ment » dans l’expression fran­çaise pour sug­gé­rer l’idée d’éventualité. C’est le cas par exemple dans ce pas­sage du Malade ima­gi­naire de Molière dans lequel Monsieur Diafoirus oppose la pra­tique que l’on a de la méde­cine auprès des nobles et des puis­sants et celle qu’on peut avoir auprès du com­mun des mor­tels :

Monsieur Diafoirus : […] Le public est com­mode. Vous n’avez rien à répondre de vos actions à per­sonne ; et pour­vu que l’on suive le cou­rant des règles de l’art, on ne se met point en peine de tout ce qui peut arri­ver. Mais ce qu’il y a de fâcheux auprès des grands, c’est que, quand ils viennent à être malades, ils veulent abso­lu­ment que leurs méde­cins les gué­rissent.

ΙΑΤΡΟΣ Εὔκολοι γάρ εἰσιν οἱ πολλοί · ἐπεὶ οὐ δεῖ ποτ᾽ οὐδενὶ αὐτῶν λόγον οὐδένα ἀποδοῦναι τὸν ἰατρὸν περὶ τῶν πραχθέντων, οὐδ᾽ ἐὰν μόνον τοῖς ἐν τῇ τέχνῃ εἰωθόσι παραγγέλμασι πείθηται, οὐδὲν φροντίζει τούτων ἃ ἂν συμϐῇ · παρὰ δὲ τοῖς δυνατοῖς τοῦτ᾽ ἔστι χαλεπὸν ὅτι, ὅταν νόσῳ περιπέσωσι, τότε πάνυ σφόδρα βούλονται ὑπὸ τῶν ἑαυτῶν ἰατρῶν τῆς νόσου ἀπαλλαγῆναι10.

Les deux subor­don­nées mises en gras com­portent en effet des indices lexi­caux de l’éventualité que le tra­duc­teur, quand il les repère, sera ame­né à rendre de manière syn­taxique. Ainsi dans la rela­tive « de tout ce qui peut arri­ver », on relève un indice de géné­ra­li­té (« tout ce qui ») et un indice d’éventualité dans le futur (« peut »), tan­dis que dans la tem­po­relle « quand ils viennent à être malades », c’est un indice de répé­ti­tion qu’il faut retrou­ver dans l’expression « ils viennent à ». L’intérêt prin­ci­pal de ce type d’exemple est de four­nir un cas pra­tique dans lequel l’emploi de l’éventuel n’est pas a prio­ri sug­gé­ré spé­ci­fi­que­ment à l’esprit de l’étudiant puisque de nom­breux autres points de gram­maire ou de tra­duc­tion sont à mobi­li­ser dans le même temps, même si le texte four­nit bien expli­ci­te­ment les indices aux­quels il faut être vigi­lant.

Reformuler pour redécouvrir la notion d’éventualité en français

Mais ces indices ne sont pas tou­jours pré­sents dans le texte et il faut se livrer, avant que de tra­duire, à une réflexion et une refor­mu­la­tion du texte-source. Il n’y a pas alors de « recette miracle », mais il faut s’entraîner à inter­pré­ter le texte en vue de la tra­duc­tion que l’on veut en don­ner. L’exemple sui­vant, dans un texte tiré des Propos d’Alain, pro­pose ain­si des situa­tions assez variées dans les­quelles une refor­mu­la­tion est néces­saire : cette néces­si­té n’est pas due à l’obligation dans laquelle l’exercice pla­ce­rait le tra­duc­teur de devoir impé­ra­ti­ve­ment employer l’éventuel, mais bien plu­tôt à la nature même de l’expression fran­çaise qui sait sug­gé­rer ce que repré­sente en grec l’idée d’éventualité par des moyens qui ne sont pas ceux du grec :

La libre pen­sée est invin­cible ; l’exemple de Socrate le prouve assez. On n’a pu que le tuer. Que vou­lez-vous faire d’un homme qui annonce pre­miè­re­ment qu’il ne sait rien et qu’il sait qu’il ne sait rien ? Que faire d’un homme qui se trouve autant qu’il peut où l’on enseigne, et qui inter­roge, et qui passe les réponses au crible, sans jamais être satis­fait ? Vous lui direz qu’il a l’esprit lent, il répon­dra qu’il ne le sait que trop. Vous lui direz qu’il voit des dif­fi­cul­tés où per­sonne n’en voit. « C’est tant mieux, dira-t-il, pour ceux qui com­prennent si vite. Mais est-ce une rai­son pour que moi je me rende avant d’avoir com­pris ? » Là-des­sus quelque grand sophiste, ce qui veut dire ora­teur, juriste, savant, lui fera remon­trance : « Qui donc es-tu, dira-t-il, pour te mêler à des dis­cus­sions sur le droit, la jus­tice, le bon­heur, aux­quelles tu te montres si peu pré­pa­ré ? Ainsi un ché­tif esprit comme le tien ose se mettre en balance avec des doc­trines for­mées par des siècles d’hommes émi­nents ? Tu veux juger de Dieu, de ce qu’il per­met et défend, des mys­tères, des sacri­fices, de la ver­tu et choses sem­blables, quand tu te recon­nais toi-même pour un homme tout à fait igno­rant ! Et tu pré­tends dis­pu­ter contre des maîtres très illustres comme si ton petit juge­ment devait régler l’ordre des cités et la conduite des citoyens. À l’école, Socrate, à l’école ! »

̓Εάν τις αὐτὸς καθ᾽ αὑτὸν περὶ πάντων λογίζηται, οὐκ ἔξεστιν αὐτοῦ κρατεῖν · σημεῖον δ᾽ ἱκανὸν ὁ Σωκράτης, οὗπερ οἱ τότε οὐκ ἐκράτησαν, πλὴν ἀποκτείνοντες. Τί γὰρ τοιούτῳ ἀνδρὶ χρησώμεθα, ὅστις πρῶτον μὲν ἐπαγγέλλεται ἐπίστασθαι οὐδέν ἀλλὰ συνειδέναι ἑαυτῷ οὐδὲν ἐπισταμένῳ ; Τί δὲ τοιούτῳ χρησώμεθα ὅστις, ὅπου ἄν τις διδάσκῃ τι, ἐνταῦθα ὡς πλειστάκις παραγίγνεται καὶ ἐρωτήματα ἄττα ἐρωτᾷ καί, ὅ τι ἄν τις ἀποκρίνηται, διασκοπεῖ, οὐδέποτ᾽ οὐδὲν ἱκανὸν νομίζων ; Καὶ μὲν δὴ ἐὰν πρὸς αὐτόν τις εἴπῃ ὅτι τὸν νοῦν βραδύς ἐστιν, ἀποκρινεῖται ὅτι μάλιστα τοῦτο σύνοιδεν · ἐὰν δὲ καὶ τοῦτ ̓ εἴπῃ ὅτι, ὅπου ἂν μηδεὶς ἄλλος ὁρᾷ, ἀπορίας καθορᾷ · Μακαρίζω μὲν γάρ, φήσει, τοὺς τάχιστα μανθάνοντας · οὐ μέντοι διὰ τοῦτο, πρὶν ἂν μάθω τι, ὁμολογήσω. Πρὸς δὲ ταῦτα ἔνδοξός τις σοφιστής – οὕτω γὰρ καλοῦνταί τινες ἅμα ῥήτορες ὄντες καὶ τῶν νόμων ἐπαΐοντες καὶ σοφοὶ ὄντες – νουθετοίη ἂν αὐτόν. Τίς ποτ᾽ ὤν, φαίη ἄν, πολυπραγμονεῖς περὶ τῶν δικαίων καὶ δικαιοσύνης καὶ εὐδαιμονίας διαλεγόμενος, πρὸς ἃ κάκιστα φαίνει παρεσκευασμένος ; Kαὶ φαῦλος ὢν τὴν γνώμην, ἔπειτα τολμᾷς, ἃ ἐν πολλῷ χρόνῳ ἄνδρες εἰς τὸν νοῦν πολὺ διαφέροντες κατεσκεύασαν, ταῦτα πρὸς ἃ δοκεῖ σοὶ παραϐάλλων ἐξετάζειν ; ̓Αξιοῖς δὲ περὶ τοῦ θεοῦ καὶ τῶν ὁσίων ἢ μὴ ὁσίων ὄντων καὶ τῶν μυστηρίων καὶ τῶν θυσιῶν καὶ τῆς ἀρετῆς καὶ τῶν τοιούτων τὴν γνώμην ἀποδείκνυσθαι, αὐτός γε ὁμολογῶν παντάπασιν ἀπαίδευτος εἶναι ; ̓Αξιοῖς δὲ καὶ φιλοσόφοις ἐνδοξοτάτοις ἀμφισϐητεῖν, ὥσπερ ἂν εἰ, φαῦλος ὢν τὴν γνώμην, τὴν τῶν πόλεων τάξιν καὶ τὸν τῶν πολιτῶν βίον μέλλοις διατάττειν ; ̓Αλλὰ ἐλθέ, ὦ Σώκρατες, ἐλθὲ δὴ εἰς διδασκάλου ;

Une pre­mière réflexion doit sur­gir à la pre­mière lec­ture du texte : éma­nant d’un phi­lo­sophe, ce texte, même s’il évoque le cas par­ti­cu­lier de Socrate, est sus­cep­tible d’émettre des juge­ments plus géné­raux ou uni­ver­sels qui seraient sus­cep­tibles d’accueillir la syn­taxe de l’éventuel en ce qu’elle peut ren­voyer à l’idée de géné­ra­li­té. C’est notam­ment le cas de la pre­mière phrase du texte (« la libre pen­sée est invin­cible ») dans laquelle l’emploi du pré­sent, de l’article défi­ni et de termes abs­traits pose bien une affir­ma­tion uni­ver­selle. Il faut d’ailleurs sou­li­gner ici que sou­vent (sans que ce soit une « clé » impa­rable de tra­duc­tion) la pré­sence de termes abs­traits dans le texte fran­çais de départ, en ce qu’elle invite volon­tiers à trou­ver des équi­va­lents ver­baux pour expri­mer l’abstraction dans la ver­sion grecque d’arrivée, peut être par­fois asso­ciée à la syn­taxe de l’éventuel, comme le montre la tra­duc­tion pro­po­sée de cette phrase : « la pen­sée » est ren­du par le verbe λογίζομαι, l’indétermination de l’article défi­ni à valeur géné­rale est ren­due par l’indéfini τις et le recours à l’éventuel.

Lors d’une lec­ture plus atten­tive du texte, il est pos­sible de repé­rer d’autres pas­sages ou expres­sions qui peuvent deman­der le recours à l’éventuel : ce peut être le cas pour le nom « les réponses » qu’il faut com­prendre au sens de « tout ce qu’on lui répond » (le lec­teur doit avoir en tête les échanges qu’on trouve dans les dia­logues de Platon où l’on voit en effet Socrate n’être jamais satis­fait de ce qu’on lui dit). Il faut ensuite bien com­prendre que la struc­ture par jux­ta­po­si­tion (« vous lui direz / il répon­dra ») cor­res­pond en fait pour le sens à une subor­di­na­tion hypo­thé­tique (« si vous lui dites…, il répon­dra… »), dans laquelle on recon­naît assez faci­le­ment une situa­tion propre à sug­gé­rer l’emploi de l’éventuel, dans la mesure où le futur intro­duit l’idée d’éventualité dans le futur et que l’hypothétique est faci­le­ment appe­lée à se repro­duire régu­liè­re­ment (« chaque fois que vous lui direz…, il répon­dra ») : ce que ces deux sys­tèmes décrivent cor­res­pond en fait à l’attitude récur­rente de Socrate, tel qu’on le trouve dans les dia­logues de Platon, à l’égard de ses inter­lo­cu­teurs. La troi­sième occur­rence du même sys­tème (« là-des­sus quelque grand sophiste […] lui fera remon­trance, […] dira-t-il ») n’est pas iden­tique aux deux pré­cé­dentes : d’une part, on n’y trouve pas une oppo­si­tion entre un inter­lo­cu­teur et Socrate, mais le seul point de vue d’un sophiste oppo­sé à Socrate ; d’autre part, le conte­nu du dis­cours direct ren­voie à une situa­tion unique pré­cise dans laquelle on ne retrouve pas de répé­ti­tion géné­rale. Ces deux élé­ments semblent suf­fi­sants pour ne pas recou­rir ici à l’éventuel. L’emploi du futur est ici dif­fé­rent et relève d’une stra­té­gie argu­men­ta­tive que nous avons choi­si de rendre par un poten­tiel d’affirmation atté­nuée.

Enfin, pour ce qui est de l’expression « où l’on enseigne », le choix de l’éventuel est un peu moins immé­diat, même s’il s’impose bel et bien. Le rela­tif loca­tif a en effet le sens de « par­tout où », « dans quelque lieu où », et implique l’idée de géné­ra­li­té propre à l’éventuel.

On voit donc qu’avant d’être un exer­cice de tra­duc­tion en grec, l’exercice de thème est d’abord un tra­vail de réflexion sur le sens du texte fran­çais et que c’est lorsque celui-ci a clai­re­ment été élu­ci­dé dans tous ses aspects que l’on peut pas­ser à la phase de tra­duc­tion et faire les bons choix pour pas­ser du fran­çais au grec.

Pour faire prendre conscience de la dif­fé­rence entre le texte source en fran­çais et le texte d’arrivée en grec, il peut être utile à cer­tains moments de l’année de pro­po­ser une tra­duc­tion fran­çaise presque lit­té­rale du thème rédi­gé en grec (soit on demande aux étu­diants de retra­duire en fran­çais le thème lit­té­ra­le­ment le cours sui­vant soit en peut sou­mettre cette re-tra­duc­tion en même temps que la pro­po­si­tion de cor­rec­tion) ; cela per­met de bien mieux appré­hen­der le tra­vail de refor­mu­la­tion qu’il convient de faire pour pas­ser d’une langue à l’autre. Pour le texte d’Alain, cela peut don­ner le résul­tat sui­vant11 :

Si quelqu’un pense par soi-même sur tous les sujets, il n’est pas pos­sible de s’en rendre maître ; or, Socrate est une preuve suf­fi­sante, lui dont les hommes d’alors ne se ren­dirent pas maîtres, sauf en le tuant. Car que ferons-nous d’un tel homme qui tout d’abord annonce qu’il ne sait rien et qu’il sait qu’il ne sait rien ? Et que ferons-nous d’un tel homme qui se trouve aus­si sou­vent que pos­sible par­tout là où on enseigne, pose des ques­tions et exa­mine tout ce qu’on répond, en consi­dé­rant que rien n’est jamais suf­fi­sant ? Et d’ailleurs, si on lui dit qu’il est lent d’esprit, il répon­dra qu’il en a par­fai­te­ment conscience ; et si on dit aus­si qu’il voit des obs­tacles là où per­sonne d’autre n’en voit : « J’estime heu­reux en effet, dira-t-il, ceux qui com­prennent très vite ; mais ce n’est pas une rai­son pour que je tombe d’accord avant que je n’aie com­pris. » Là-des­sus quelque célèbre sophiste — c’est ain­si en effet qu’on appelle des hommes qui sont à la fois rhé­teurs, connais­seurs des lois et savants — pour­rait le répri­man­der : « Qui donc es-tu, dirait-il, pour te mêler en dis­cu­tant à des ques­tions de droit, de jus­tice et de bon­heur, au sujet des­quelles il est mani­feste que tu te trouves très mal pré­pa­ré ? Et, tout en étant faible d’esprit, tu oses alors exa­mi­ner des sujets sur les­quels des hommes qui se dis­tinguent beau­coup par leur esprit ont sta­tué au fil d’un long temps, en les com­pa­rant avec ce qu’il te plaît ? Et tu pré­tends don­ner ton avis sur la divi­ni­té, sur ce qui est sacré et n’est pas sacré, sur les mys­tères, les sacri­fices, la ver­tu et les ques­tions de ce genre, alors que tu recon­nais toi-même du moins que tu es tota­le­ment igno­rant ! Et tu pré­tends riva­li­ser même avec des phi­lo­sophes très célèbres, comme si, tout en étant faible d’esprit, tu devais dis­po­ser l’ordre des cités et la vie des citoyens ? Allons, Socrate, va, va donc à l’école ! »

Je pro­po­se­rai à titre d’exemple com­plé­men­taire un autre texte de phi­lo­sophe qui pré­sente un cer­tain nombre de situa­tions de dis­cours simi­laires à ce qu’on vient de voir dans le texte d’Alain12 :

Democritus et Heraclitus ont été deux phi­lo­sophes, des­quels le pre­mier, trou­vant vaine et ridi­cule l’humaine condi­tion, ne sor­tait en public qu’avec un visage moqueur et riant ; Heraclitus, ayant pitié et com­pas­sion de cette même condi­tion nôtre, en por­tait le visage conti­nuel­le­ment attris­té et les yeux char­gés de larmes,

alter
 Ridebat, quo­ties a limine move­rat unum
 Protuleratque pedem ; fle­bat contra­rius alter.

J’aime mieux la pre­mière humeur, non parce qu’il est plus plai­sant de rire que de pleu­rer, mais parce qu’elle est plus dédai­gneuse, et qu’elle nous accuse plus que l’autre : et il me semble que nous ne pou­vons jamais être assez mépri­sés selon notre mérite. La plainte et la com­mi­sé­ra­tion sont mêlées à quelque estime de la chose qu’on plaint ; les choses de quoi on se moque, on les estime vaines et sans prix. Je ne pense point qu’il y ait tant de mal­heur en nous comme il y a de vani­té ; ni tant de malice comme de sot­tise ; nous ne sommes pas tant pleins de mal comme d’inanité ; nous ne sommes pas tant misé­rables comme nous sommes vils. Ainsi Diogenes, qui bague­nau­dait à part soi rou­lant son ton­neau et hochant du nez le grand Alexandre, nous esti­mant tres­tous des mouches ou des ves­sies pleines de vent, était bien plus aigre et piquant, et par consé­quent plus juste à mon humeur que Timon, celui qui fut sur­nom­mé le haïs­seur des hommes : car ce qu’on hait, on le prend à cœur13.

Montaigne, Essais, I, 50

Φιλοσοφίαν τινὰ ἐφιλοσόφουν ἀμφότεροι ὁ Δημόκριτος καὶ ὁ ̔Ηράκλειτος, ὧν ὃ μὲν, ἅτε ἡγούμενος τοὺς ἀνθρώπους μάταιόν τι καὶ γέλοιον πεφυκέναι, οὐκ εἰς τὸ μέσον παρῄει εἰ μὴ σκώπτων καὶ ἱλαρῶς διακείμενος τὸ πρόσωπον, ὁ δ ̓ αὖ ̔Ηράκλειτος, ἅτε ἐλεῶν καὶ οἰκτίρων ἡμᾶς τοιούτους γε φύσει ὄντας, ἐκ τούτου δὴ σκυθρωπὸς τὸ πρόσωπον συνεχῶς ὢν ἐτύγχανε καὶ δεδακρυμένος τοὺς ὀφθαλμούς·

alter
 Ridebat, quo­ties a limine move­rat unum
 Protuleratque pedem ; fle­bat contra­rius alter.

̓Εγὼ μὲν οὖν ἐκείνους τοὺς τρόπους μᾶλλον προαιροῦμαι, οὐχ ὅτι τὸ γελᾶν ἥδιόν ἐστιν ἢ τὸ δακρύειν, ἀλλ ̓ ὁ ἐκείνοις χρώμενος μᾶλλον καταφρονεῖν ἔχει καὶ ἡμῶν μᾶλλον κατηγορεῖ ἢ ὁ τούτοις· ἐμοὶ γοῦν δοκοῦμεν οὔποτε τοσοῦτον ἂν ὀλιγωρεῖσθαι ὅσον τούτου γ ̓ ἄξιοί ἐσμεν. Ὅστις γὰρ ἄν τι οἰκτείρῃ καὶ συμπάθῃ, οὗτος δή πως περὶ πολλοῦ ποιεῖται τὸ οἰκτιρόμενον · ὅσων δ ̓ ἄν τις καταγελᾷ, ταῦτα δὴ αὐτὸς μάταια ἡγεῖται καὶ περὶ οὐδενὸς ποιεῖται. Οὐ τοίνυν ἡγοῦμαι ἡμῖν ἐξεῖναι τοσοῦτον δυστυχῆσαι ὅσον ματαίοις γενέσθαι, οὐδὲ τοσοῦτον κακουργῆσαι ὅσον ἀνοήτως ἔχειν. Οὐ γὰρ μᾶλλον αὐτοὶ κακοὶ πεφυκότες τυγχάνομεν ἢ μάταιοι, οὐδὲ μᾶλλον ταλαιπωροῦντες ἢ φαῦλοι ὄντες. Ὁ γὰρ Διογένης, ὃς καθ᾽ ἑαυτόν γέ τι ἔπαιζε κυλινδόμενος ἐν τῷ πίθῳ καὶ τὸν Ἀλέξανδρον τὸν μέγαν ἐχαλέπαινεν, ἅτε πάντας ἡμᾶς ἡγούμενος ὥσπερ μυίας καὶ κύστιδάς τινας πεφυσημένας εἶναι, πολλῷ μὲν πικρότερος καὶ δριμύτερος ἦν, ἀκριϐέστερος δ᾽οὖν, ὡς ἐμοὶ δοκεῖ, ἢ ὁ Τίμων ὁ μισάνθρωπος ἐπικληθείς · ὅσα γὰρ ἄν τις μισῇ, περὶ ταῦτα δὴ σπουδάζει.

Sans entrer dans le détail de la tra­duc­tion pour ce texte de Montaigne, on repère de la même façon des indices de la géné­ra­li­té dans l’usage du pro­nom indé­fi­ni « on », asso­cié au pré­sent de géné­ra­li­té (« on plaint », « de quoi on se moque », « ce qu’on hait ») ; l’usage de l’article défi­ni (« la plainte et la com­mi­sé­ra­tion ») ou encore l’usage de la rela­tive à por­tée géné­rale (« ce qu’on hait » au sens de « tout ce qu’on hait »).

On voit donc qu’il faut certes bien connaître la syn­taxe de l’éventuel pour pou­voir expri­mer cette idée en grec puisque c’est d’une manière syn­taxique que la langue grecque rend cette notion. Néanmoins, pour faire sienne cette notion, le tra­duc­teur fran­co­phone doit être en mesure d’affiner suf­fi­sam­ment la com­pré­hen­sion qu’il a du texte fran­çais pour y repé­rer des indices de cette notion qui ne s’y exprime pas de manière syn­taxique. La trans­po­si­tion sur le plan syn­taxique qu’impose donc la tra­duc­tion en grec oblige ain­si le tra­duc­teur fran­co­phone à appro­fon­dir sa lec­ture du texte fran­çais, à y faire appa­raître ces indices d’éventuel qui passent a prio­ri inaper­çus, sans être pour­tant absents puisqu’il est pos­sible in fine de les expri­mer dans la ver­sion grecque du texte qui sera pro­duite. On voit donc com­ment la « solide connais­sance de la langue grecque » que l’exercice de thème est cen­sé construire ou conso­li­der, est en fait aus­si un moyen d’accéder à un sens plus aigu du fran­çais et, pour le locu­teur fran­co­phone, à prendre du recul sur cette langue fran­çaise qu’il pra­tique « natu­rel­le­ment ». C’est donc en entrant dans les finesses mêmes de sa propre langue que l’étudiant qui pra­tique le thème va être aus­si ame­né à com­prendre plus pro­fon­dé­ment et plus immé­dia­te­ment cet Autre du grec ancien.


Bibliographie

Armand Anne, Didactique des langues anciennes, Paris, 1997.

Bertrand Joëlle, La gram­maire grecque par l’exemple, Paris, Ellipses, 1996.

Bertrand Joëlle, Nouvelle gram­maire grecque, Paris, 2000, p. 435–439.

Denizot Camille & Vassilaki Sophie, « La notion d’éventuel comme caté­go­rie lin­guis­tique : deux formes modales du grec ancien et du grec moderne », Bulletin de la Société de Linguistique de Paris, 111, 2016.

Denizot Camille, « La caté­go­rie de l’éventuel en grec ancien et en latin », dans C. Moreau, J. Albrespit & F. Lambert (éds.), Du réel à l’irréel I. Diversité des langues et repré­sen­ta­tions méta­lin­guis­tiques, Travaux du Cerlico 25, 2014, p. 35–52.

Humbert Jean, Syntaxe grecque, Paris, 1986, p. 115–116.

Ko Mireille, Enseigner les langues anciennes, Paris, 2000.

Kolde Antje-Marianne, « L’Autre antique et la construc­tion de soi », dans A. Schneider et M. Jeannin (dir.), Littérature de l’altérité, alté­ri­tés de la lit­té­ra­ture : moi, nous, les autres, le monde, Namur, 2020, p. 133–148.

Lebeau Anne, Le thème grec du DEUG à l’Agrégation, Paris, 2000.

Riemann Othon & Cucuel Charles, Syntaxe grecque, Paris, 1936. 


Notes

  1. Voir Antje-Marianne Kolde, « L’Autre antique et la construc­tion de soi », dans A. Schneider et M. Jeannin (dir.), Littérature de l’altérité, alté­ri­tés de la lit­té­ra­ture : moi, nous, les autres, le monde, Namur, 2020, p. 133–148. ↩︎
  2. Mireille Ko, Enseigner les langues anciennes, Paris, 2000, p. 125. ↩︎
  3. On note la pré­sence des termes « rétro­ver­sion », « reprise », « réem­ployer » qui sup­posent tous qu’on part tou­jours du domaine antique pour y retour­ner. ↩︎
  4. Voir Anne Armand, Didactique des langues anciennes, Paris, 1997, p. 23–29. ↩︎
  5. Anne Lebeau, Le thème grec du DEUG à l’Agrégation, 2000, p. 3. ↩︎
  6. On en trou­ve­ra une pré­sen­ta­tion élé­men­taire dans les manuels ordi­naires de syn­taxe à l’usage des étu­diants, par exemple dans Othon Riemann & Charles Cucuel, Syntaxe grecque, Paris, 1936, p. 158–160, 162–163, 175–177 ;Jean Humbert, Syntaxe grecque, Paris, 1986, p. 115–116 ; Joëlle Bertrand, Nouvelle gram­maire grecque, Paris, 2000, p. 435–439. Pourtant, la notion d’éventuel telle que nous l’exposons ici et qui est ordi­nai­re­ment employée dans les cours et manuels de gram­maire à l’usage des étu­diants, ne fait pas néces­sai­re­ment l’objet d’un consen­sus par­mi les spé­cia­listes. On pour­ra ren­voyer, pour cette ques­tion qui dépasse ici la dimen­sion des appren­tis­sages, entre autres à Camille Denizot, « La caté­go­rie de l’éventuel en grec ancien et en latin », dans C. Moreau, J. Albrespit & F. Lambert (éds.), Du réel à l’irréel I. Diversité des langues et repré­sen­ta­tions méta­lin­guis­tiques, Travaux du Cerlico 25, 2014, p. 35–52 ; Camille Denizot & Sophie Vassilaki, « La notion d’éventuel comme caté­go­rie lin­guis­tique : deux formes modales du grec ancien et du grec moderne », Bulletin de la Société de Linguistique de Paris, 111, 2016, p. 277–316). ↩︎
  7. On trou­ve­ra d’autres exemples dans les gram­maires et manuels ; voir, par­mi d’autres, dans Joëlle Bertrand, La gram­maire grecque par l’exemple, Paris, Ellipses, 1996, p. 110 (phrases 1, 2, 3, 6, 7, 8, 10) ; p. 111 (phrases 3 et 7) ; p. 119 (phrases 1, 2, 4, 5, 6, 7). D’autres exemples sont aus­si étu­diés par Anne Lebeau, Le thème grec du DEUG à l’Agrégation, Paris, 2000,p. 66 et 68. ↩︎
  8. On trou­ve­ra quelques exemples invi­tant à dis­tin­guer durée et répé­ti­tion dans le pas­sé dans Joëlle Bertrand, La gram­maire grecque par l’exemple, Paris, Ellipses, 1996, p. 118 (exer­cice A1). ↩︎
  9. La plu­part du temps j’utilise ces phrases sans pas­ser à la tra­duc­tion en grec : le but est de sus­ci­ter chez l’étudiant un état de vigi­lance face à sa langue mater­nelle. Mais il est pos­sible bien enten­du, une fois que l’on a déci­dé s’il fal­lait ou non recou­rir à l’éventuel, de pas­ser à la phrase de tra­duc­tion que l’on peut sou­te­nir en four­nis­sant le voca­bu­laire néces­saire. ↩︎
  10. L’exemple est éla­bo­ré à par­tir d’un cor­ri­gé d’Anne Lebeau non publié, mais uti­li­sé par elle en cours. ↩︎
  11. Quand on n’est pas dans l’urgence de la pré­pa­ra­tion à un concours, on peut aus­si pra­ti­quer cet exer­cice de réécri­ture du texte fran­çais en vue de sa tra­duc­tion en grec avant de pas­ser à la tra­duc­tion elle-même : cela per­met de mieux dis­so­cier l’élucidation du texte fran­çais et des points de syn­taxe et l’écriture en grec qui est sou­vent entra­vée par les pro­blèmes de mor­pho­lo­gie. ↩︎
  12. Le texte d’Alain et celui de Montaigne sont de dif­fi­cul­tés moyennes : ils peuvent être pro­po­sés en début d’année lors de la pré­pa­ra­tion à l’agrégation ; mais ils peuvent aus­si être uti­li­sés dans une for­ma­tion en amont, soit en licence soit en mas­ter, en envi­sa­geant un tra­vail plus appro­fon­di sur la refor­mu­la­tion préa­lable à la tra­duc­tion. ↩︎
  13. La tra­duc­tion grecque pro­po­sée est fon­dée sur un tra­vail pro­po­sé par Jean Humbert dans L’information lit­té­raire, sou­vent pro­fon­dé­ment modi­fié. ↩︎

Auteur

Christophe Cusset, École Normale Supérieure, Lyon.


Pour citer cet article

Christophe Cusset, « La pra­tique du thème grec : un outil pour sai­sir et maî­tri­ser la syn­taxe de l’éventuel », Revue de péda­go­gie des langues anciennes, 1, 2022, p. 45–59, mis en ligne le 03 sep­tembre 2022.

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