Une revue de pédagogie des langues anciennes, à quoi bon ?
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Texte intégral
À l’heure où les réformes successives de l’enseignement secondaire semblent avoir sonné le glas des enseignements de LCA qui ne survivent encore que perfusés à coup de points supplémentaires, octroyés au goutte-à-goutte aux examens nationaux du brevet et du baccalauréat, on peut se demander s’il est vraiment utile de lancer une revue consacrée à la pédagogie des langues anciennes. N’est-ce pas aussi vain que de tenter de remonter le cours du Styx en ramant à contre-courant ? Sans doute le prestige attaché au latin et au grec ainsi qu’à la culture à laquelle ces langues donnent accès appartient-il au passé ; la pertinence de les enseigner, non ! Jamais ces enseignements n’ont été aussi nécessaires qu’aujourd’hui ! Affirmation péremptoire d’un nostalgique d’une époque révolue, dira-t-on… Bien au contraire, constatation d’un pédagogue de terrain qui observe, année après année, depuis plus de trente ans, combien l’initiation aux langues anciennes est bénéfique aux élèves et aux étudiants qui ont la chance de pouvoir s’y plonger.
Ne dit-on pas que « les voyages forment la jeunesse » ? Encore faut-il choisir avec soin sa destination et réfléchir à ses motivations. Prendre l’avion pour aller sur une île lointaine faire la fête qu’on peut faire chez soi, n’est-ce pas le comble de l’inanité et de l’inconséquence ? Au contraire, s’aventurer dans le monde à la fois étrange et familier du grec ou du latin, c’est accepter le dépaysement linguistique autant que culturel, c’est porter sur sa propre langue et son propre monde un regard enrichi par la confrontation avec l’autre, à travers l’espace et le temps. Qui embarque avec Homère et Virgile accoste aux rivages de Stendhal, de Camus, de Quignard – inévitablement – et de Gaudé.
Mais laissons la métaphore pour toucher du doigt la nécessité de transmettre le latin et le grec aux générations qui nous suivent. On voudrait qu’elles inventent après nous le monde rempli de probité, de candeur et d’heureuse innocence que nous n’avons pas su leur léguer, un monde irénique et amène où dialogue et concertation permettraient la confrontation sans l’altercation… mais les jeunes ne peuvent savoir, ni comprendre, faute de maîtriser leur propre langue, ce que sont la probité, la candeur, l’irénisme et l’aménité. Quant à l’innocence, ils savent, certes, qu’elle tient au fait de n’être pas coupable, mais coupable de quoi ? Qui parmi eux est capable de dire que l’innocent est celui « qui n’a pas nui », qui n’est coupable d’aucun préjudice à l’égard d’autrui ? Je pose simplement la question et me contente, à travers elle, de rappeler à qui décide de la place à accorder hic et nunc aux langues anciennes dans notre système éducatif, que la maîtrise du français est considérablement renforcée par l’apprentissage de ces langues. Les laisser sur la touche, c’est priver les élèves – tous les élèves – d’un atout considérable dans l’apprentissage de leur langue ; c’est, du même coup, priver la société d’un outil indispensable à l’apaisement et à la résolution des conflits. À bien y regarder, l’enjeu du latin et du grec, c’est l’enjeu même du français – sans parler des autres langues européennes –, et cet enjeu n’est pas limité à la sphère culturelle du supplément d’âme et de « l’amour du grec ». Il touche au vivre ensemble et à l’établissement, par-delà nos différences et nos identités multiples, d’un espace commun de dialogue : il est bien politique. Je laisse donc aux politiques le soin de peser les conséquences des choix prétendument pédagogiques qui ont réduit ces enseignements, naguère encore fondamentaux, au rang d’options facultatives, voire d’options de seconde zone, au financement incertain, et plaide auprès d’eux pour un enseignement obligatoire et pérenne, au moins du latin, en collège, pour tous les élèves, qui vise d’abord à leur faire manier les éléments de la langue, avant de les ouvrir aux cultures que celles-ci véhiculent.
La situation actuelle de l’enseignement, pourtant si nécessaire, de ces langues est extrêmement préoccupante. Le grec, soutenu par l’engagement viscéral de quelques irréductibles professeurs de Lettres classiques, parvient à survivre dans quelques rares établissements. Le latin, successivement malmené par la récente réforme du collège (2016) et les coups de frein des confinements dus à l’épidémie de COVID, est moribond. Il n’est qu’à en juger par le nombre confidentiel de lycées qui proposent les Langues et Cultures de l’Antiquité parmi les enseignements de spécialité de première et de terminale, ou par le très faible pourcentage d’élèves qui, en France, étudient le latin au lycée (2,9%). Un simple graphique, emprunté au billet de septembre 2022 du sociologue Philippe Cibois sur son blog La question du latin1, permet de mesurer la chute vertigineuse des effectifs latinistes depuis 19822 :
Une telle situation a beau être préoccupante, l’enseignement du latin et du grec n’en demeure pas moins nécessaire et c’est parce que nous sommes convaincus de cette nécessité que nous avons souhaité créer une revue de pédagogie qui leur soit consacrée. Persuadés que le voyage à travers les langues et les cultures de l’Antiquité est particulièrement apte à former la jeunesse d’aujourd’hui, nous nous proposons de mettre à disposition des enseignantes et enseignants de latin et de grec des « cartes de géographie pédagogique » d’échelles différentes qui soient comme autant de moyens de préparer l’itinéraire par lequel ils vont faire cheminer les élèves qui leur sont confiés. Ces cartes sont nombreuses et variées, à la mesure des trésors d’inventivité et de l’extraordinaire créativité déployés par les enseignants et enseignantes de langues anciennes, contraints, dans un contexte peu porteur, de séduire leur public pour ne pas voir fondre leurs effectifs. Loin de toute démagogie, cette recherche de nouveaux angles d’approche, d’adaptation permanente de la forme du cours aux évolutions du public, relève bien de l’innovation pédagogique.
Les articles qui constituent ce premier numéro de la Revue de pédagogie des langues anciennes témoignent de ce bouillonnement didactique et rendent manifeste, par leur diversité, tout un éventail de moyens disponibles pour enrichir ou diversifier le cours de langue ancienne. Ils sont le fruit de la pratique de collègues de collège, de lycée et d’université qui ont expérimenté les dispositifs qu’ils présentent et ont pris soin d’en évaluer la pertinence et les limites. Ces dispositifs sont, pour la plupart, reproductibles et transposables aux différents niveaux d’enseignement. Nous avons souhaité présenter, dans ce premier numéro, des contributions touchant plus particulièrement aux pratiques d’écriture dans le cours de langues anciennes, sans pour autant fermer la porte aux autres aspects de ce cours. Ceux-ci sont regroupés dans la section des Varia. Le choix du thème du dossier repose sur le fait que, depuis quelques années, l’attention des enseignants et enseignantes de LCA est particulièrement attirée sur la lecture et l’oralisation des textes qui ont fait l’objet de plusieurs journées d’études et publications pédagogiques3, alors que, dans le même temps, les activités d’écriture n’ont pas suscité le même intérêt4.
Le dossier, qui porte sur la pratique de l’écriture, rassemble huit contributions dont le point commun est d’offrir toutes un cheminement, à travers l’écriture, vers une meilleure compréhension d’un texte ou d’un fait de langue. Mais les chemins empruntés sont divers, puisque certaines visent à la production d’une traduction, quand d’autres visent à la compréhension globale et intuitive. Plusieurs encore s’appuient sur la comparaison de traductions déjà disponibles, étape indispensable à la compréhension du texte antique, pour inviter à une réécriture créative soumise à de nouvelles contraintes. Si la pratique de l’écriture en cours de langues anciennes peut prendre la forme d’une activité de maniement du grec ou du latin, depuis le thème et ses vertus formatrices jusqu’à l’imitation et au détournement de formes antiques, elle peut aussi se décliner sous la forme de rédaction de textes en langue française, destinés à une meilleure appropriation d’éléments repérés dans le texte étudié. Le lecteur qui prendra le temps de parcourir ces articles se verra ainsi passer des manuscrits médiévaux aux virtuosités littéraires des Exercices de style de Raymond Queneau, d’un traité d’anatomie du XVIIIe siècle à des chansons de Whitney Houston et Charles Aznavour, de la description d’une statue grecque à une épitaphe à la mémoire d’une petite chienne, des récits imaginés en collège sur la base d’hypothèses de lecture pour l’épisode du loup-garou dans le Satiricon au chatoiement des mille nuances de l’éventuel grec.
La section des Varia présente, quant à elle, trois contributions très éclectiques, qui portent, l’une sur une démarche interdisciplinaire entre LCA et Création et Innovation Technologiques, avec la modélisation 3D d’un site archéologique des Bouches-du-Rhône ; la seconde sur un débat pédagogique du XVIIIe siècle autour de l’ordre des mots du latin, débat qui n’est pas sans parenté avec les questions qui se posent à nous, aujourd’hui, dans l’enseignement des langues anciennes ; la troisième sur une approche multiple de textes latins pour en favoriser la compréhension globale à travers une série de lectures et de questionnements successifs.
Nous ne doutons pas que les collègues, comme les lecteurs et lectrices curieux qui parcourront ces pages, y trouveront matière à s’étonner, à s’enthousiasmer et, surtout, une inspiration et une incitation à adapter à leur enseignement, au plus grand bénéfice de leurs élèves ou de leurs étudiantes et étudiants, des pratiques déjà éprouvées par leurs pairs.
Je me permets, au terme de ces quelques mots, de conclure en vous dédiant ces vers que j’ai rédigés à l’occasion de la remise des prix du concours de langues anciennes organisé par l’ARELA Bretagne au printemps dernier, et qui pourraient servir d’exergue à cette revue :
La langue que tu parles, celle que tu écris ?
– Instrument de musique et précieux et précis,
Cadeau inestimable offert par tous ceux qui,
Virtuoses du verbe, avant toi en jouèrent.
Tu entends résonner, dès que tu joues un air,
Sans même y prendre garde – et c’est un grand mystère –,
Deux cordes sympathiques : le latin et le grec !
Notes
- Philippe Cibois, « Enseignement du latin : évaluation et perspectives », La question du latin, mis en ligne le 01/09/2022, disponible en ligne sur https://enseignement-latin.hypotheses.org/14937 (consulté le 15/10/2022). ↩︎
- Année qui, par un curieux hasard, est celle de la fin de mes études secondaires. ↩︎
- Voir par exemple :
- Dominique Augé, Refonder l’enseignement des langues anciennes : le défi de la lecture, UGA éditions, Didaskein, 2019 [2013] ;
- Malika Bastin-Hammou, Filippo Fonio & Pascale Paré-Rey (éd.), Fabula Agitur, Pratiques théâtrales, oralisation et didactique des langues et cultures de l’Antiquité, UGA éditions, Didaskein, 2019 ;
- Aline Estèves, Flore Kimmel-Clauzet (éd.), La Lecture antique en V.O., UGA éditions, Didaskein, 2021 ;
- séminaire de recherche pédagogique de l’Université de Lille : https://halma.univ-lille.fr/nc/detail-event/seminaire-de-recherche-pedagogique-enseigner-le-latin-et-le-grec-comme-des-langues-vivantes/ (consulté le 15/10/2022). ↩︎ - Signalons toutefois le récent workshop « Grec et latin : mission traduction (enjeux didactiques de la traduction des textes latins et grecs dans l’enseignement secondaire et supérieur) » organisé par Aline Estèves et Flore Kimmel-Clauzet, à Montpellier, les 21 et 22 octobre 2021. L’objet de cette rencontre n’était pas directement celui des pratiques d’écriture, mais celles-ci y ont été inévitablement abordées parmi les activités qui conduisent à la traduction. Les vidéos des interventions sont accessibles sur le site de Canal‑U : https://www.canal‑u.tv/chaines/upvm3/workshop-grec-et-latin-mission-traduction (consulté le 15/10/2022). ↩︎
Auteur
Benoît Jeanjean, Université de Bretagne occidentale, UR 4249 HCTI (Héritages et Constructions dans le Texte et l’Image), Brest.
Pour citer cet éditorial
Benoît Jeanjean, « Éditorial : Une revue de pédagogie des langues anciennes, à quoi bon ? », Revue de pédagogie des langues anciennes, 1, 2022, p. 5–9, mis en ligne le 07 novembre 2022.


